‹ Lettres de 1812Chapitre 52 sur 98 · A M"'^ DE Fresnel, a Lunévtlle · texte numérisé non relu

A M"'^ DE Fresnel, a Lunévtlle

J'ai vu hier La Vieuville qui s'est trouvé mal en arrivant ici. On lui avait volé ses chevaux. Il avait fait, sans manger, en deux jours de temps, dix-sept grandes lieues à pied.

Il faut vous figurer qu'il ne reste plus de cavalerie dans l'armée ; le peu de chevaux (jui restent, tombent de faim et de froid, et, avant d'être morts, ils sont déjà partagés par morceaux.

Si cela continue, sous peu de temps l'Empereur seul aura à peine des chevaux parce que les siens sont toujours à l'abri ou (ki moins autant qu'il est possible.

6S. Lelorgne au duc de Bassano

Le sij^nataire de celte lettre, l'auditeur Lelorgne d'Ideville, auditeur de première -classe au Conseil d'Etat et attaché au ministère des affaires étrangères où il était chargé spécialement de la statistique extérieure, avait mission de tenir l'Empei'eur au courant des forces de l'ennemi et de leur répartition. Il entendait et parlait le russe. Aussi l'Empereur voulait qu'il fût toujours à cheval derrière lui, et il l'avait attaché, comme seci'étaire interprète, à son cabinet ; c'était Lelorgne qui interrogeait les gens du pays et tirait d'eux des renseignements. C'est à lui qu'on re~ mettait les lettres russes interceptées. Dans sa missive au duc de Bassano, il retrace ce qu'a fait lEmpereur depuis le 4 jusqu'au 9 novembre.

Smolensk, ii novembre 1812.

Depuis Slavkovo, je n"ai point eu l'honneur de vous écrire. L'Empereur y a passé la journée du 4.

Il en est parti le o, à o heures du matin, pour aller à Dorogobouge.

Le 6, Sa Majesté est allée à Mikhaïlovka où elle a passé la nuit.

Le 7, l'Empereur a été coucher dans un petit château sur les bords du Dnieper près de la poste de Pnévo. Sa Majesté a monté en voiture pour la première fois

depuis Moscou. La neige que nous avons eue ce jour-là et le grand vent rendaient le cheval fort incommode.

Le 8, on a couché à la poste de Bérédikino, vilain petit trou où nous étions entassés les uns sur les autres.

Le 9, l'Empereur est arrivé à Smolensk à une heure après midi. On v est resté hier, on y est encore aujourd'hui et peut-être en partira-t-on demain.

Depuis le 7, notre marche a été difficile à cause du mauA^ais temps. Il tombait beaucoup de neige, et le froid, accompagné du vent, a été continuellement de quatre et huit degrés. Les chevaux sont exténués. On a fait ce qu'il fallait faire pour sauver l'artillerie. Quelques bagages restent en arrière. C'est de peu d'importance pour le moment où nous nous trouvons. Les hommes, les chevaux et les canons, voilà ce qu'il fallait sauver dans la situation où nous étions. On y a réussi, et l'ennemi, s'il est juste, doit être surpris de la rapidité et du bon ordre de notre mouvement. Je vous en dirai les détails quand j 'aurai le bonheur de pouvoir causer avec vous chez vous.

Le temps se maintient au froid, mais il n'y a pas aujourd'hui plus de deux degrés.

Le général Baraguey d'Hilliers s'est trouvé fort à propos sur le chemin d'Elnia pour arrêter la marche d'un corps détaché sous les ordre du comte cosaque Orlov-Denissov qui commande douze régiments du Don, deux de cavalerie régulière et peut-être une division d'infanterie.

Page 1