Larrey a sa femme
Larrey fit la campagne de Russie, et, à Vitebsk ainsi qu'après la Moskova, à Tabbaye de Kolotskoi convertie en hôpital, il prodiguait aux blessés russes les mêmes soins qu'aux l)lessés français. Il faillit périr à la Bérésina ; il était allé chercher sur l'autre ri^e un caisson d'instruments de chirurgie, mais des soldats qui le reconnurent, le tirèrent de la foule où il était à moitié étoullé, et le' ramenèrent sur leurs bras. Quelques instants après, il faisait l'amputation de la cuisse au brave Zayonchek, au Nestor des Polonais, qui avait eu le genou fracassé et qui, sur l'ordre de Napoléon, recevait de Mencval, sous les veux de Fain, une somme de 6 0(10 francs destinée à lui fournir les moyens de gagner Varsovie. 11 a donné dans le tome IV de ses Mémoires de chirurgie d'intéressants détails sur lareti'aile. 11 écrit, par exemple, qu'en l'état d'abattement et de torpeur où ron se trouvait, on avait peine à se reconnaître les uns les autres, à suivre sa direction, à conserver l'équilibre ; il note que la pâleur du visage, la difficulté de parler, la faiblesse de la vue et une sorte d'idiotisme devançaient la morl, et il a remarqué que ceux qui braAaient le mieux les ellèts du froid, c'étaient non les sujets blonds, d'un lempérameiit ilegniatique, et presque tous, des pays du Nord, mais les sujets bruns, d'un tempérament bilioso-sanguin, presque tous, des contrées méridionales ; que, dans la proportion de nombre les Allemands ont perdu beaucoup plus de monde que les
Français ; que les Hollandais du 3'- régiment des grenadiers de la garde périrent presque tous sans exception, tandis que les deux autres régiments de grenadiers, composés presque entièrement de Français des départements du Midi, conservèrent un assez grand nombre de leurs soldats. Voici le fragment d'une lettre que le grand chirurgien écrivait de Smolensk à sa femme et que les Russes interceptèrent.
Jamais je n'avais tant soiilTert. Les campagnes d'Egypte et d'Espagne n'ont rien été en comparaison de celle-ci et encore ne sommes-nous pas, il s'en faut, au terme de nos maux. J'étais fort mal en arrivant ici ; mais 24 heures de repos m'ont suffi pour me remettre dans l'état oiî j'étais à peu près en partant de Moscou, et je puis dire encore me bien porter. Aussi tranquillise-toi. ]\Iais, comme mes camarades, j'ai à peu près tout perdu, et nous n'avons aucune espérance de récompense. Souvent nous avons été trop heureux de saisir quekpies lambeaux de la chair des chevaux morts que nous trouvions sur notre route. On les faisait cuire sur les charbons des bivouacs, et voilà toute notre nourriture.