De Smolensk a Orciia, relation de Bbiqueyille
Dans la seconde édition de ses Lettres, Puibusque a inséré une relation des opérations du 3"^ corps, de Smolensk à Orcha. Cette relation, très minutieuse, (1) a sûrement servi à Ghambi'ay ; dans son Histoire de V expédition de Russie (II, p. '223-:234) Ghambray Ta résumée, et il s'appuie constamment sur elle pour raconter la mémorable retraite du duc dElchingen ; il a pris dans cette relation tout ce qu'il dit de l'altercation de Xey et de Davout et du stratagème des tambours ; il y a pris même des expressions et lorsqu'il écrit que le découragement s'empare des soldats, qu'ils parlent pour la premièi'e fois de capitulation et que Xey les ranime, qu'ils reprennent leurs armes et, poussant des cris épouvantables, se précipitent sur l'artillerie russe qui n'a que le temps de fuir, il se sert des termes mêmes de la relation.
Quel est l'auteur de cette relation ? Dans sa modestie excessive, il a fait jurer à Puibusque de taire son nom. Puibusque dit seulement que c'était un officier d'état-major qui a eu depuis le gi^ade d'officier général attaché à la garde x'oyale.
Ces renseignements ne suffisent pas à l'identifier. La relation même nous aide à découvrir son nom. Il nous apprend qu'il est attaché au quartier général, qu'il reste avec Ney parce que les Cosaques survenant l'ont empêché de
^1 / Il y a toutefois quelque inexactitude dans les dates.
rejoindre le quartier général, qu'il a reçu un biscaïen dans la cuisse, qu'il s'est traîné sur la glace pour se sauver. Or, Gastellane raconte dans son Journal qu'un officier de l'état-major, M. de Briqueville, un homme qui ne se cache jamais et qui a la plus belle bravoure, fut désigné pour attendre l'arrière-garde, qu'il reçut une balle à travers la cuisse, qu'il suivit par miracle le 3'- corps et passa le Dnieper à quatre pattes (Ij.
Briqueville a donc composé la relation, "et c'est de Briqueville que Castellane tient certaines anecdotes. Gastellane note que Ney a répondu au parlementaire russe : « Jamais maréchal d'Empire ne s'est rendu » et Briqueville rapporte que Ney disait à ses officiers qu' « étant maréchal, il deviendrait un trophée pour les Russes ». Gastellane note que le parlementaire a été pendant toute la retraite exposé à la mitraille les yeux bandés, et Briqueville rapporte que ce Russe « sous le bandeau qui ne le quitta pas un instant, entendit souvent le sifflement des boulets ».
On voudra savoir qui était ce Briqueville et ce qu'il devint. Armand de Briqueville, né à Bretteville dans la
(i) Lo 13 décembre, à Kovno, Briqueville rencontre Castellane et Chabot, tous deux en traîneau, suivant la colonne de Sebastiani. Passe Briqueville, encore blessé. Il demanda la place de Castellane sur le traîneau, sinon, il reste prisonnier, et Castellane, sans hésiter, lui donne sa place, et, pour se sauver, marché trois lieues durant sur les bords du Niémen. Ajoutons que Ségur a, dans les pages qui traitent de la marche de Ney sur Orcha, mentionné Briqueville ; mais, selon sa coutume, il est un peu exagéré et inexact. « Ney, dit Ségur, fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore ; c'était un de ces infortunés, un officier, nommé Briqueville, qn'une profonde blessure à l'aîne empêchait de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt on l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains, et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit et le sauva ' »
Manche en 1785, élève à l'école de Fontainebleau en 180i, sous-lieutenant au 28'- drag-ons en 1805, lieutenant en 1807, capitaine en 1809, chef d'escadron en 1812 et aide-decamp du duc de Plaisance, chef d'escadron au corps royal des chevau-lég-ers lanciers de France en août 1814 — et c'est pourquoi Puibusque le dit, avec un peu d'exagération, officier g^énéral attaché à la garde royale — colonel du 15® dragons sous les Cent Jours, mis en non activité et sans solde lors du licenciement, colonel du 2'' hussards le 13 novembre 1830 et mis le même jour en disponibilité, mourut en 1844.
Relation de V expédition du 3^ corps de la Grande Armée, depuis le 16 novembre ISi^, époque de son départ de Smolensk. jusqu'au '2'2 du même mois, jour de son arrivée à Orcha, par un officier attaché à Vétat-major général.
Napoléon était parti de Smolensk le 1 i septembre, à 9'iear3S du mitin, laissant dans la ville le vio3roi et le maréchal Davout, pendant que le maréchal Ney, avec le 3'' corps, soutenait encore la retraite sur la droite du Borysthène.
Le vice-roi partit le lo, vers 2 heures, au moment où le S*" corps entrait dans la ville.
Les maréchaux Davout et Ney étaient chargés de faire, autant que possible, évacuer les hôpitaux, et de distribuer, dans leurs divisions, les magasins considérables de vivres et d'eiTets qui restaient encore dans la place. 11 s'éleva, à ce sujet, une altercation violente
186 LETTRliS DE 1812
entre les deux maréchaux. Le premier, après avoir pris la part de vivres accordée à son corps d'armée, avait en outre, disait-on, fait déjà piller tous les magasins, quand le second arriva dans un dénuement absolu. Cette altercation fut poussée assez loin pour inlluer ensuite sur la conduite de l'un envers l'autre, et nuire aux opérations de l'armée.
11 restait dans Smolensk deux cents pièces d'artillerie abandonnées, trois cents caissons chargés de munitions, et de grandes quantités de poudres en magasin. Les généraux Lariboisière et Chasseloup étaient chargés d'amonceler les canons pour y mettre le feu, de réunir tous les caissons chargés près des murs de la citadelle, et d'enfouir toutes les poudres dans des mines qui avaient été pratiquées sous l'épaisse muraille qui entoure Smolensk, de manière à opérer la plus grande destruction possible.
Les journées des 14, lo et 10 furent employées à ces divers travaux. Dès le matin du 16. le feu fut mis dans une grande partie de la ville. Le froid était très A'if. Les rues furent bientôt jonchées des cadavres des soldats malades ou blessés, que l'incendie chassait des hôpitaux, et qui périssaient de froid et de misère. Le désordre devenait effrayant par l'énorme quantité de traînards et d'impotents qui se mêlaient dans les rangs des divisions. Sur ces entrefaites, le maréchal Davout, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, partit le 16 à midi, emmenant son corps d'armée et une division de celui
du maréchal Ney. Il deAait marcher avec ses premières divisions jusqu'à Krasnoï, sans s'arrêter, et échelonner les autres sur la route, afin de maintenir les communications et de protéger la retraite du maréchal Ney. Gelvd-ci devait partir le même jour, 17 novembre à minuit, après avoir fait mettre le feu partout, et allumer toutes les mines. Jetais resté auprès de lui. A minuit nous sortîmes de Smolensk. Une heure après, toutes les mines jouèrent successivement, tous les caissons sautèrent. Jamais on ne vit un spectacle plus eifroyable et plus imposant. Les détonations se succédaient rapidement ; leur effet était si terrible que la terre tremblait sous nos pieds ; d'énormes colonnes de feu s'élevaient jusqu'aux nues ; l'horizon paraissait embrasé de toutes parts. Bientôt un silence profond et une obscurité qui n'était tempérée que par la blancheur de la neige, succédèrent à ce bouleversement. Nous marchâmes ensuite toute la nuit, préoccupés de la destruction dont nous venions d'être témoins.
Le 17, à la pointe du jour, je pris congé du maréchal pour rejoindre le quartier-général. A peine avais-je fait une lieue que j'aperçus un parti de Cosaques chargeant sur des hommes isolés. Je fus poursuivi moi-même et n'eus que le temps de rejoindre le maréchal.
Le nombre de Cosaques augmenlÉÙt à mesure que nous avancions. Ils s'approchèrent de notre gauche. Dès ce moment le maréchal lit marcher ses troupes
par pelotons et éclairer ses flancs par quelques détachements de cavalerie légère. Nous marchâmes ainsi toute la journée, mais sanstrouver aucune des divisions que nous devions rencontrer. Une grande quantité de morts, de l'artillerie et des bagages abandonnés nous firent présumer qu'elles avaient été attaquées par des forces auxquelles elles n'avaient pu résister^
Nous nous arrêtâmes à la nuit au village de Korytnia pour bivouaquer. Le lendemain, 18 novembre, nous continuâmes notre route, harcelés par des partis de Cosaques, qui bientôt nous attaquèrent avec du canon. Arrivés à deux lieues de Krasnoï, près d'un grand ravin dont les bords étaient assez élevés pour découvrir une partie de la route qui nous restait à parcourir, nous aperçûmes de nombreuses colonnes d'infanterie et de cavalerie qui arrivaient par notre gauche, et qui occupaient déjà la route. Nous ne doutâmes plus alors que le maréchal Davout n'eût été attaqué vivement, obligé par là de concentrer ses forces, et que toute communication avec le reste de l'armée ne nous fût entièrement intercepté. Le seul espoir de salut qui nous restât, fut de tenter un passage de vive force.
Le maréchal n'avait (|ue trois divisions, dont la force ne s'élevait pas à plus de six mille combattants, et à peu près un pareil nombre d'hommes isolés ou de malades, sans armes, qui entravaient tous nos mouvements. Il avait en outre quelques détachements de
cavalerie légère, et douze ou quinze pièces de canon.
L'ordre est donné ; deux divisions passent le ravin, partie sur la glace, partie sur un petit pont de bois qui peut à peine supporter l'artillerie. La troisième division reste pour observer les colonnes qui arrivent encore par notre gauche, tandis que nous marchons à l'ennemi.
A peine avons-nous atteint le plateau que nous sommes assaillis par le feu de cinquante pièces de canon qui nous attendaient. Malgré le ravage de la mitraille, nos troupes chargent avec une telle impétuosité que les trois premières lignes sont culbutées. Mais nous nous trouvons en même temps au milieu d'une armée formidable, qui, se ralliant sur nos flancs, menace de nous entourer de toutes parts. Les soldats effrayés, ayant déjà perdu près de la moitié des leurs, font volte-face, forcent le passage du retour, reviennent en désordre et se précipitent dans le ravin, poursuivis par une masse énorme de cavalerie légère qui leur passe sur le corps. Le maréchal était au milieu deux ; il arrive à l'autre plateau du ravin, et rallie les fuyards avec sa troisième division. Nous ne dûmes notre salut qu'à l'hésitation des Russes, qui, stupéfaits encore de l'audace et de la vigueur de notre attaque, n'osèrent nous poursuivre au delà du ravin. Dans cette déroute, je fus moi-même blessé à la cuisse, d'un biscaïen qui tua mon chenal ; ren-
190 I.ETTllES DE 1812
versé sous les pieds des chevaux ennemis, je fus assez heureux pour gagner le ravin et m'y précipiter ; ce n'est qu'en m'y traînant sur la glace que je parvins à rejoindre le maréchal.
Craignant moins la mort que la captivité en Russie, je fus du nom])re de ceux qui lui proposèrent une nouvelle attaque. Nous pensions que le maréchal Davout, qui devait être à Krasnoï, prévenu- de notre arrivée par le bruit du canon, ne pouvait manquer de venir à notre secours. Mais l'altercation qui avait eu lieu entre les deux maréchaux à Smolensk, fit rejeter cette idée par le maréchal Ney. Il pensa qu'il n'avait rien à espérer de ce côté. 11 avait d'ailleurs été à portée, pendant le combat, de juger des forces de l'ennemi, qu'il évaluait à cent mille hommes. 11 jugea qu'une nouvelle attaque ne pouvait réussir et nous perdrait infailliblement. 11 pensa dès lors à se jeter de l'autre côté du Borysthène, qui n'était qu'à deux lieues sur notre droite.
11 nous fît reprendre la route de Smolensk. Ce simulacre de retraite ne fut que d'mie lieue. On s'arrêta à la droite du grand chemin près du village de Danikova. Pendant la marche, un major russe, envoyé par le général Miloradovitch, vint sommer le maréchal de se rendre. Deux autres sommations, renouvelées au village par le même officier, n'eurent pas plus de succès que la première. 11 affirmait cependant au maréchal que tous les corps d'armée qui avaient dû le pré-
céder étaient écrasés ; que celui du maréchal Davout était détruit ; que, réduit à ses propres forces, coupé par toutes les armées russes qu'il voyait réunies devant lui, il ne pouvait plus raisonnablement songer à se défendre.
Le maréchal avait remarqué que cet officier, en s'acquittant de ses missions, examinait plus qu'il ne convenait à tm parlementaire, la force, la position et l'état du 3" corps. On s'était aperçu que chafp.ie fois qu'il s'éloignait pour porter les réponses du maréchal, il se retournait fréquemment et ne s'éloig-nait qu'avec une extrême lenteur. D'ailleurs, quelques coups de canon tirés sur nous par les Russes, au moment où il se présentait pour la troisième fois, décidèrent le maréchal à ne plus le considérer comme parlementaire. 11 le fit arrêter. Deux hommes furent chargés de le garder à vue, les yeux bandés.
Le maréchal, causant ensuite familièrement avec quelques officiers, au bivouac, ne leur dissimula pas que la position du 3^ corps autoriserait un simple général à capituler ; mais, qu'étant maréchal, il deAaendrait un trophée pour les Russes ; qu'il était bien déterminé à se défendre jusqu'à la dernière extrémité plutôt que de tomber vivant entre leurs mains. Dès cet instant, il ne quitta plus ses pistolets.
La nuit approchait ; on alluma de grands feux tout autour du village comme pour bivouaquer. Les Russes, qui sans doute nous regardaient comme une
proie assurée, allumèrent aussi les leurs. C était précisément ce que le maréchal voulait. Aussitôt qu'il fut nuit close et que tout parut tranquille, il ordonna de partir en silence et de laisser les feux allumés. Il se fît guider à travers un grand bois, vers le Borysthène, près du village de Kokhanova. Nous y arrivâmes à dix heures du soir. L'ordre fut donné de sassurer promptement si le fleuve était guéable ou glacé. On lui rapporta qu'il avait, dans cette partie, quinze pieds de profondeur et point de gué ; on croyait que la glace, quoique fort mince, pourrait porter, mais que ce ne serait toutefois qu'en usant des plus grandes précautions ; que les bords en étaient dégelés, et la rive opposée extrêmement escarpée. 11 fut reconnaître lui-même la vérité de ces fâcheuses assertions. Déjà les soldats, en arrivant au bord du fleuve, s'étaient mis en trop grand nombre sur la glace de la rive gauche et l'avaient enfoncée. Quelques hommes à cheval, qui s'étaient hasardés à traverser, ayant réussi, voulurent gravir l'escarpement de l'autre rive sans mettre pied à terre ; ils tombèrent, et leur chute enfonça également la glace de la rive droite, de manière qu'il ne restait plus qu'im plateau de glace flottant, qui heureusement couvrait la partie la plus profonde du fleuve : on était obligé de se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture pour y arriver, et d'y redescendre encore pour gagner la rive droite.
11 fallait cependant ou passer ou périr. L'ordre fut
donné, et le passage se fît homme par homme. Le nombre de ceux qui périrent dans cette occasion fut considérable. Beaucoup de traînards aimèrent mieux se résoudre à être prisonniers que d'en courir le risque. Nous y perdîmes nos chevaux ; six seulement atteignirent l'autre rive. Le maréchal, voyant l'impossibilité de sauver les bagages, fit jeter sa voiture la première dans le Borysthène. Les six pièces de canon qui nous restaient eurent le même sort.
Ce passage fut terminé à une heure du matin ; il ne nous restait en tout que cinq ou six mille hommes, dont plus d'un tiers étaient des traînards.
Le maréchal ne savait pas où il était. N'ayant aucun moyen de s'en informer, il prit le parti de se jeter dans un grand bois voisin. Le reste de la nuit fut employé à le traverser. A la pointe du jour nous arrivâmes au petit village de (1). Nous avions fait
environ cinq lieues, à peu près parallèlement au Borysthène.
Le premier soin du maréchal fut de prendre des informations. Il lui fut rapporté que le comte Platov était dans les environs, à la tête de 20.000 Cosaques, avec vingt-cinq ou trente pièces de canon montées sur traîneaux. Vingt Cosaques qui avaient passé la nuit dans ce village furent pris ; leurs chevaux servirent à
(i j Ce village doit être celui da Katan, ou en être très voisin.
194 I.ETTRES DE 1812
remonter quelques olliciers, pour (j[ui cette capture fut bien precieuse.
Le maréchal, pour mettre un de ses flancs à couvert, marcha le long du Borysthène, dont nous côtoyions la rive droite. Bientôt les Cosaques 2Darurenl, et commencèrent à nous harceler, d'abord peu nombreux, parce qu'ils étaient occupés à se réunir ; mais d'instant en instant cette troupe grossissait : son ai'tillerie légère nous canonnait vivement. A 2 heures après midi, le 3® corps, marchant en colonne serrée, se trouvait dans une éclaircie, avant à gauche une rive du Dnieper extrêmement escarpée, et à droite un coteau couA^ert d'une nombreuse artillerie, faisant un feu très vif à mitraille ; derrière lui une masse considérable de Cosaques, Resserré et pressé de toutes parts, il n'avait l'espoir d'échapper à tant de périls qu'en gagnant un petit bois que nous voyions devant nous.
Nous hâtâmes le pas pour y arriver. Nous étions sur le point de l'atteindre. Tout à coup plusieurs pièces de canon, fpii s'y trouvaient embusquées, nous tirent eu fac-e. Cette première décharge tit un grand ravage dans les rangs ; elle renversa presque en entier létatmajor réuni autour du maréchal : il ne resta debout que lui et deux de ses ofliciers; j'en étais im. Dans ce moment le découragement fut à son comble ; les soldats se jetèrent à terre, parlant pour la première fois de capituler.
LETTRES DE 1812 19o
A l'instant le maréchal s'élance au milieu d'eux, leur parle avec feu, les rassure, ranime leur courage et leur inspire bientôt une si furieuse énergie que, reprenant leurs armes, tous à la fois poussent des cris épouvanta])les, et à travers une grêle de mitraille, courent ou plutôt se précipitent vers cette meurtrière artillerie qui cesse tout à coup de tirer ; elle prend la fuite, et ne parvient à nous échapper que parla vitesse des chevaux dont elle est attelée.
Le maréchal s'étant emparé du bois, nous continuâmes à nous y avancer jusqu'au soir, toujours côtoyant le Dnieper, sur im terrain hérissé d'obstacles fpii rendaient notre marche lente et difficile. Les Cosaques n'avaient cessé de nous harceler. Leur poursuite, cependant, était de Avenue bien moins vive. Tout porte à croire cpi'ayant la connaissance du pays, ils comptaient qu'au moyen d'un ravin impraticable, qui devait bientôt nous fermer le passage, notre petite armée allait se trouver forcée de se rendre.
A la nuit tombante nous arrivâmes au bord de ce ravin effrayant par sa profondeur. 11 se prolongeait à une telle distance que nous dûmes renoncer à l'idée de le tourner. On se décida à le franchir ou plutôt à s'y précipiter. Pour ce passage, on s'étendait à terre sur le bord du talus, et à l'instant, soit en glissant, soit en roulant, on arrivcdt au fond du ravin. Il avait au milieu cinq ou six escarpements non moins dangereux que le premier. Ce n'était qu'avec des baïonnettes pi-
(|uées en terre qu on pouvait les remonter et parvenir au bord opposé. Nous perdîmes encore là beaucoup de soldats et le reste de nos chevaux.
L'ennemi, s' apercevant que nous allions encore lui échapper, voulut du moins tenter d'enlever notre arrière-garde qui arrivait au ravin. Elle était commandée par le colonel du 4*^ régiment de ligne. Cette petite troupe est tout à coup assaillie par un hourra général. Les Cosaques l'attaquent de toutes parts en même temps. A leurs cris se mêle le bruit de plusieurs tambours qui annoncent pour la première fois la présence de l'infanterie russe. Il fallait toute la fermeté, toute la présence d'esprit de ce brave colonel, pour résister à ce premier choc. Il soutint l'attaque avec une telle vigueur ({u il eut le temps d'arriver au ravin avant d'être enfoncé. Cet obstacle devint son refuge ; il s'y jeta et rejoignit bientôt les restes du 3° corps qui l'attendaient de l'autre côté.
A un quart de lieue du ravin, novis trouvâmes un village qui paraissait n'avoir pas souffert du passage des armées ; nos soldats y trouvèrent des vivres. Après une station de (quelques heures, nous en partîmes le 20, à la pointe du jour. A midi, les Cosaques, ayant tourné le ravin, nous rejoignirent. Dans ce moment, nous arrivions à l'extrémité d'un bois que nous venions de traverser. Nous avions devant nous une plaine de trois lieues de longueur, qu'il fallait suivre pour continuer notre route. Cet espace découvert favorisait les atta-
li:ttres de i812 197
ques des Cosaques, et siuHout l'eiïet de leur artillerie. Il était peu probable que les débris du 3^ corps, réduit à 3.000 hommes, n'y fussent pas anéantis avant d'arriver à la forêt que nous distinguions à peine à son extrémité. Le maréchal juge le danger ; il arrête sa troupe, en forme trois bataillons carrés qui marchent à la suite lun de l'autre, séparés par la distance de deux portées de fusil. Presque tous nos traînards avaient disparu.
A peine nos carrés furent-ils en plaine, que les Cosaques les attaquèrent de droite et de gauche, en tête et en queue. Mais cette marche qui liait nos forces entre elles, divisait tellement celles de nos ennemis, qu'ils ne purent nous entamer. Ils craignaient à tel point les balles que quelques tirailleurs en arrêtaient souvent un grand nombre. C'est ainsi qu'au moyen d'un feu continuel, l'on gagna un village et un grand bois assez heureusement situés. On y prit une bonne position dont on profita pour donner à l'armée quelques heures de repos. Les Cosaques vinrent encore nous y canonner ; mais comme le jour finissait, on s'aperçut bientôt qu'ils s'arrêtaient. L'ordre fut donner de faire de grands feux, comme pour passer la nuit dans cette position ; les Cosaques allumèrent également les leurs : et dès que tout mouvement parut avoir cessé autour de leur bivouac, on laissa les feux bien allumés, et l'on partit.
Après avoir fait environ deux lieues dans ce bois,
198 LETTUi:S LE 1812
on débouchant dans une éclaircie assez étendue, on vit, au même instant, de grands feux tout autour de la lisière des taillis environnants ; ils indiquaient un bivouac de vingt à trente mille hommes ; ils étaient placés en demi-cercle, et disposés de manière à nous fermer entièrement le passage. Déjà les Cosaques étaient à notre poursuite. On flotta un instant 'entre l'espoir de rencontrer un corps d'armée français, et la crainte d'être tombé au milieu de l'armée de Wittgenstein: pour sortir de ce doute pénible, le maréchal envoya reconnaître les avant-postes ; ils répondirent par des coups de fusil : au même instant, un grand nombre de tambours battit la générale tout autour de la ligne.
Nous nous crûmes décidément perdus, et nous marchâmes en désespérés pour traverser cette armée avant qu'elle se fût ralliée. Nous nous aperçûmes bientôt que ce n'était qu'une ruse que les Cosaques avaient imaginée et mise à exécution pendant notre station dans la forêt, pour nous amener à capituler, n'osant plus nous attaquer pour nous y contraindre de vive force.
Cette armée qui nous avait donné une si vive inquiétude, se réduisait à une centaine de Cosaques, munis de tambours qu'ils nous avaient pris les jours précédents. A notre approche, ils se dispersèrent et disparurent promptement.
Le 21, vers le milieu du jour, nous n'étions plus qu'à six lieues dOrcha, où nous supposions que devait se trouver larmée française. A mesure que nous en
approchions, les Cosaques ralentissaient leur poursuite. Le pays, d'ailleurs, était très coupé et presque impraticable pour la cavalerie.
Dans la nuit précédente, le maréchal avait hasardé d'envoyer un officier intelligent, avec quelques hommes de bonne volonté, pour donner de ses nouvelles à Orcha et demander du secours. Cet officier était parvenu à échapper aux partisans ennemis qui battaient la campagne et à gagner heureusement cette petite ville avec son faible détachement. Nous étions encore à plus de trois lieues delà ville^ lorsqu'à notre grande satisfaction, nous vîmes paraître le ■sàce-roi à la tête d'une partie de son corps d'armée. A peine avait-il eu connaissance de notre position qu'il était accouru pour nous secourir. Après une courte halte, on continua la marche, et, à la nuit tombante, nous arrivâmes le 22 sous les murs d'Orcha. Nos troupes y établirent lem-s bivouacs. Le i'' corps reprit ses logements dans l'intérieur de la \'ille.
On nous avait crus perdus. En nous revoyant, la surprise fut générale. Personne cependant ne fut plus étonné que nous-mêmes de notre retour à 1 armée. Dans cette marche, .sur un pays couvert encore de toutes les aspérités d'un site sauvage où la main de l'homme n'avait rien fait, rien aplani, un obstacle nouveau succédait à chaque pas aux obstacles déjà franchis. La rigueur du climat et le fer de l'ennemi, aggravant les difficultés, accéléraient l'épuisement de
nos forces, hâtaient 1 instant du découragement qui nous eût livrés sans défense à toute la fureur des Cosaques.
Enfin on se crut sauvé. Mais hélas ! la Bérésina, le Niémen, et le froid, le plus redoutable de nos ennemis, attendaient encore de nombreuses victimes.
Le major russe, qui était notre prisonnier depuis le 17, avait éprouvé, dans cette campagne forcée de six jours, plus de périls peut-être que dans toute sa carrière militaire. Nous vîmes, avec une véritable satisfaction, que les balles et les boulets de ses compatriotes, qui trop souvent rencontraient nos soldats, ne firent pas la méprise de l'atteindre. Mais, sous le bandeau qui ne le quitta pas un instant, il entendit souvent leur sifflement importun près de sa tête. Le passage sur les glaçons flottants du Borysthène, les six précipices du redoutable ravin, donnaient à sa mésaventure, surtout dans cette dernière circonstance, l'air d'une épreuve maçonnique, beaucoup trop rude pour ne pas déplaire au nouvel initié. Arrivé à Orcha, il fut débarrassé de ses gardiens et rendu à la lumière. 11 se montra très mécontent du procédé du maréchal à son égard et parut en avoir conservé un vif ressentiment. Cependant il nous témoignait tout l'étonnement que lui causait notre arrivée à Orcha. Qu'une poignée de soldats, exténués de fatigue et de la plus misérable apparence, ayant osé attaquer cent mille Russes de front, fût ensuite parvenue à traverser leurs armées et enfin à leur
échapper ; c'était, disait-il, ce qu'il n'eût jamais pu croire s'il n'en eût été le témoin.
Il commençait à concevoir comment, avec des hommes aussi opiniâtres (c'est son expression), les Français avaient pu faire retentir le monde de leurs succès et f)lanter leurs drapeaux victorieux sur les tours de toutes les caj)itales de l'Europe.
Je fus chargé de l'accompagner au quartier-général qui était dans un château à deux lieues de la ville. Nous fîmes ensemble ce trajet, pendant lequel je ne négligeai rien de ce qui pouvait contribuer à adoucir sa position, dès qu'il fut décidé qu'il suivrait le sort des prisonniers de guerre. Je le laissai, plein de santé, avec ses compatriotes et revins faire panser ma blessure et chercher un peu de repos dont j'avais le plus pressant besoin.