KOUTOUZOV A LA COMTESSE TlEZENHAUZEN
Ces deux lettres de Koutouzov, presque entièrement rédigées en français, à quelques mots près, et écrites sous la dictée du vieux maréchal, dont la vue était considérablement affaiblie, sont adressées à une de ses filles, la comtesse Tiezenhausen 1) (Cf. Rousskuïa Slarina, 1874, t. X, p. 370-372 et Feuilles d'histoire, IV, p. 520).
Einia, 2i> otobre, lo novembre i8ii.
Ma chère Lizanka, chers enfants, bonjour. J'ai beaucoup fatigué mes yeux, je n'en peux plus, aussi je veux employer la main de Koudachev. N'allez pas croire cependant que j'aie des maux d'yeux, non ; mais tant d'événements agréables, qui me sont encore arrivés hier, m'ont forcé à beaucoup lire et écrire. Voilà Bonaparte, ce conquérant orgueilleux, ce moderne Achille, fléau du genre humain, ou plutôt fléau de Dieu qui fuit devant moi [sur^ plus de trois cents verstes comme un écolier devant son maître d'école. L'ennemi perd un monde infini; ses soldats, ses officiers, même
i.KoutouzoT avait cinq filles. Une d'elles, Elisabeth LLzaaka), avait épousé le comte Tiezenhausen ; une atitre, Catherine, était mariée au général Koudachev (Nicolas Danilovitch), qni accompagnait son beau-père ea 1812 et lui servait de secrétaire.
les généraux, à ce qu'on m'a dit hier, sont réduits à manger de la chair de cheval mort. Quelques-uns de mes généraux m'ont assuré avoir vu deux malheureux qui grillaient sur le feu les membres de leur troisième camarade. Cela fait frémir l'humanité. Est-ce donc ma pauvre destinée de faire manger du cheval à l'armée du Vizir et de voir réduit au même régime Napoléon et son armée ? Ce cas cependant, quand on renti'e en soi- même et qu'on met de côté le général et Ihomme d'Etat, et que l'homme seul reste, me fait frémir. J'ai quelquefois pleuré sur le sort des Turcs, mais j'avoue que je n'ai pas une larme pour les Français (1). Je vous dirai, ma chère fdle, en abrégé : depuis ma victoire du 6 (2) jusqu'à hier au soir, l'ennemi a perdu plus de loO pièces de canon, excepté ceux qu'il a été obligé d'abandonner à Moscou, et un monde iniini. Depuis quelques jours, tous les prisonniers qui tombent entre nos mains demandent avec instance à entrer à notre service. Hier, quatorze officiers de la garde italienne ont demandé la même faveur en criant que
I . KoutouzoT revient sur la même idée dans une lettre à Italinski, ambassadeur de Russie à Constantinople i Lettres de Nesselrode, iv, p. lao) ; « La Providence m'a tîestiné encore une fois à faire connaître à l'ennemi toutes les souffrances de la famine. Je l'ai réduit à se nourrir do cheval : quelques individus même se sont portés à des repas de cannibales. Je détourne les yeur de ces scènes d'horreur ; mais ce n'est point avec ce sentiment profondément pénible qui me faisait verser des larmes quand je voyais les braves Musulmans forcés de vivre de leurs montures. »
a. Combat de Taroutino, 6-i8 octobre.
le seul honneur à présent est de porter runiforuie russe (1). Hier encore, Platov leur a tué beaucoup de monde (2) et leur a pris au delà de3. 000 hommes, eatre autres, le général Sanson, chef d'état-major de Berthier (3), et le vice-roi n'a échappé que parce qu'il était mal vêtu.
lo-a:! novembre 1813.
Voilà la soirée arrivée, ma chère amie, et je n'ai pas encore pu trouver un moment pour vous écrire ; et à la lumière cela m'est très pénible. Voilà pourquoi j'emploie la main de Koudachev. Dieu ! que de bénédictions jusqu'à présent : A^iasma, Smolensk, Vitebsk, Orcha, je crois même jusqu'à Mohilev, sont délivrées î L'ennemi fuit à toutes jambes. Léo et le 6 nous avons eu des victoires brillantes (4). Le 5, Bonaparte y était en personne : ces journées nous ont valu plus de
i. « Koutouzov,adit Fezensac, assure que beaucoup d'officiers de la gavd» royale italienne ont demandé à servir, disant qu'ils ne connaissaient rien de plus honorable que de porter l'uniforme russe; il est permis de douter de l'exactitude de ce fait ».
a. A Doukhovchtchina.
3. D'après Labaumer, p. 195, Sanson, chargé d'examiner les bords du Vop, aurait été pris le 6 novembre après avoir passé le Dnieper. Mais Sanson a ditlui-mème, dans une lettre du 36 mars 181D, qu'il a été fait prisonnier en revenant d'une reconnaissance que l'Empereur lui avait ordonné de faire en personne, le 5 novemb-e 181 3. à cinq lieues de distance, sur le Hanft droit de Tennomi.