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Conversation de Koutolzov avec un prisonnier français

Puibusque, fait prisonniei' à Krasnoï, fut mené quelques jours après à Koutouzov et, à la veille du passage de la Bérésina où Napoléon, selon le maréchal, (levait être tué ou pris, s'eng^agea entre le Français et le Russe une conversation qui dura plus d'une heure et que Puibusque nous a rapportée, sans nul doute avec exactitude {Lettres, p. 159-171) car il était véridique et loyal, il avait une bonne mémoii-e et il prit des notes.

Koutouzov

Depuis quelque temps on avait fait étudier le caractère et jusqu'aux manies de Napoléon ; on était persuadé qu'une fois de l'autre côté du Niémen, il voudrait toujours conquérir. On lui a cédé du terrain autant qu'il en fallait pour exténuer son armée, pour la disséminer, pour la vaincre par la fatigue et la famine. On comptait sur la rigueur du climat pour lanéantir. Par quel aveuglement lui seul n'a-t-il pas vu un piège qui était visible pour tout le monde ? Je m'étonne surtout de la facilité avec laquelle ont réussi toutes les ruses employées pour le retenir à Moscou, et de sa ridicule prétention d'y faire la paix, lorsqu'il

n'avait plus les forces nécessaires pour faire la guerre. On a voulu qu'il crût que le comte Platov avait été disgracié et renvoyé chez lui avec la majeure partie des Cosaques ; il l'a cru... J'ai bien vu que Napoléon avait compté sur l'estime si bien méritée dont jouissait en Russie M. le général comte de Lauriston, qu'il envoya pour négocier la paix. Je le reçus avec distinction, lui rappelai les relations agréables que j'avais eues avec lui à Saint-Pétersbourg ; mais pour les propositions qu'il venait me faire, je lui déclarai que je n'étais point autorisé à y donner suite. Je conviens du reste que je n'ai rien négligé pour traîner en longueur tous les pourparlers, parce qu'en politique on ne rejette pas un avantage qui s'offre de lui-même. Réellement, je n'avais aucune autorisation pour travailler à la paix; je n'ai consenti à envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg que d'après les instances du plénipotentiaire français, qui eût fait lui-même le voyage, si j'avais cru pouvoir prendre sur moi d'y consentir. La distance de Saint-Pétersbourg à Moscou demandait du temps, et précisément j'en avais besoin pour faire marcher toutes les armées de la Russie. Celle de l'amiral Tchitchagov surtout était destinée à fermer tous les passages sur la Bérésina ; les autres devaient occuper les corps d'armée commandés par vos maréchaux, sur la Dvina, et par le prince Schwarzenberg, en Volhynie, de manière à ce qu'ils ne pussent porter aucun secours à 1 armée principale, lorsqu'elle

commencerait son mouvement, et sm-tout lorsqu'elle arriverait à la Bérésina, si toutefois elle parvenait à cetta distance sans être débandée ou détruite.

Je trouvais donc toutes- sortes d'avantages à laisser couler le temps. Je savais que l'armée française, à Moscou, était mal vêtue et sans fourrures. La saison des froids s'approchait et j'étais persuadé, qu'elle ne pourrait y résister. 11 était certain qu'elle faisait journellement des pertes en fourrageant et en maraudant. J'avais reconnu que le pays sur lequel elle se trouvait, étant ruiné et n'ayant rien à perdre, il y avait beaucoup plus de motifs pour la laisser s'y afl'aiblir que pour l'en chasser. D'ailleurs, je croyais, avec le temps, le climat, et le renfort de vingt-cinq mille Cosaques que le comte Platov m'amenait, compléter sa destruction sans exposer mes soldats. Tandis qu'on courait aux armes de toute part en Russie, des lettres, faites à dessein d'être interceptées, avaient persuadé Napoléon du contraire. Pendant qu'il était si mal informé de notre attitude menaçante, j-e savais que depuis que Napoléon habitait le Kremlin, chaque jiour son esprit en désordre enfantait un nouveau projet, détruit par le projet du lendemain. Dans ce cpie j'ai connu des ordres doiuiés pendant un mois à l'armée (française, je n'ai vu. ni prévoyance, ni plan suivi. Ce fut précisément parce que Napoléon s'attacha trop ostensiblement à l'idée de la paix, que nous avons jugé qu'en elfet il ne lui restait d'autre espoir de salut que la paix.

Si l'empereur Alexandre eût voulu la faire dans cette circonstance, je n'aurais pas hésité à Fen détourner. Vous avez dû voir que lorscjue votre armée a quitté Moscou, je lui ai fermé les nouveaux débouchés qu'elle a voulu se fra} er. Je n'ai dévié de mon plan d'éviter les engagements qu'à Malo-laroslavets parce qu'il m'importait de la rejeter sur le chemin qu'elle avait déjà dévasté. J'étais certain que, sauf quelques cabanes de bois qu'elle a brûlées, il n'y avait plus rien à détruire. J'avais ordonné au comte Platov une marche de flanc sur votre droite. Vous étiez sui^às par mon armée, dont j'avais détaché une partie sur votre flanc gauche, sans permettre à vos fourrageurs de s'écarter de la route. Vous avez été escortés comme des prisonniers depuis Viasma jusqu'à Smolensk. 11 ne tenait qu'à moi de vous détruire avant votre arrivée dans cette ville ; mais, assuré de votre perte, je ne voulais pas exposer un seul de mes soldats. Vous voyez, depuis que vous êtes avec moi, que je les fais reposer tous les trois jours, et si l'eau-devie ou les vivres me manquaient, je m'arrêterais aus^ sitôt, je m'enfermerais chez moi, sans oser me montrer à mon armée. Voilà comment^ nous autres barbares du Nord, nous conservons les hommes..

J'ai fait périr vos chevaux de faim, sur la route de Viasma à Smolensk : je savais par là que ce qui vous resterait d'artillerie, vous seriez forcés de me l'abandonner dans cette dernière ville ; la chose est arrivée

comme je l'avais prévu. En partant de Smolensk, vous ne pouviez plus m'opposer ni cavalerie, ni artillerie ; mon avant-garde vous attendit près de Krasnoi, avec cinquante pièces de canon. Voulant vous détruire sans éprouver de résistance, j'avais ordonné de ne tirer que sur les queues de colonnes, et de n'envoyer la cavalerie que sur des corps ébranlé^. Votre Napoléon m'a servi au delà de mes espérances, en mettant une journée d'intervalle entre chacun de ses corps d'armée. Sans que mes troupes aient quitté cette position pendant quatre jours, la garde et les trois corps d'armée qui la suivaient, sont venus successivement y laisser, chacun à leur tour, la moitié de leurs soldats. Ce qui est échappé à Krasnoï, passera diflîcilement à Orcha. Dans tous les cas, nos dispositions sont faites sur la Bérésina de telle sorte que ce sera là le terme de la course de votre armée et de son chef, si mes ordres sont exactement suivis.

Vous aviez bien certainement d'excellents soldats ; plusieurs débris de régiments sont venus, à Krasnoï, mourir sur nos canons, avec un courage digne d'une meilleure fortune et d'un autre général.

... Mais, dites-moi, dans le cas où Napoléon échapperait à la Bérésina, la France lui est-elle assez dévouée pour lui prodiguer encore son sang et ses trésors? Est-ce que le Sénat favorisera de nouvelles levées et se montrera plus attaché à Napoléon qu'à l'intérêt de la nation ?

PUIBUSQUE

Excellence, la nation française paraît en général très fatiguée de la guerre ; elle voit le commerce souffrant, la terre prête à manquer de bras, et les impôts toujours croissants ; les levées ne s'opèrent que par des moyens coercitifs.

KOUTOUZOV

Mais le Sénat, ce Sénat Conservateur doit veiller aux droits et aux intérêts de la nation française. 11 ne peut ignorer tout ce que vous venez de me dire, et il doit répugner à servir des projets ambitieux qui ne font qu'augmenter la misère publique. C'est une des plus belles fonctions que l'homme puisse avoir à remplir que celle de vos sénateurs. Quel parti croyezvous qu'ils prennent, si Napoléon peut revenir à Paris? On saura bientôt qu'il a perdu sa grande armée ; il faudra qu'il en demande d'autres et beaucoup d'argent.

PUIBUSQUE

Il y a dans le Sénat beaucoup d'hommes fort estimables, pénétrés de la dignité et de l'importance de leurs fonctions ; mais bien certains d'être en minorité, intimidés par le caractère violent du chef qu'ils ont élevé sur le pavois, il y a peu d'apparence qu'ils osent lui rompre en visière et accepter les risques aux-

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quels ils s'exposeraient en faisant leur devoir et en se jetant du côté de la nation.

KOUTOUZ^V

A ce compte, il pourrait donc y avoir encore bien des malheurs et bien du sang versé, s'il écliappait à la Bérésina, Mais, si on aime tant la gloire en France, je ne vois pas de plus belle occasion pour s'exposer à mourir avec honneur et illustrer son nom aux yeux de toute l'Em^ope, que celle où se trouveraient ceux de vos sénateurs qui auraient le courage de résister à Napoléon pour sauver la nation. Elle n a pas de plus grand ennemi que lui ! Comment n'ouvret-elle pas les yeux? 11 a perdu le jugement, toute cette campagne le prouve. S'il avait voulu continuer sa course plus loin que Moscou, nous avions encore cinq cents lieues de pays à lui abandonner ; mais ses forces étaient épuisées depuis la Moskova. Cette; guerre, entreprise contre un Empire aussi vaste que le nôtre, n'est qu'une extravagance que vos vieux généraux, le Sénat et le Conseil, n'auraient jamais dû permettre,

PUIBUSQCE

Excellence, il n'y a rien de moins prouvé que les communications faites par Napoléon, avant cette dernière guerre, aux piuemiers corps de l'Etat. Ou n'a

cessé de blâmer en France son injuste agression contre l'Espagne et ropiniâtreté qu'il avait mise à soutenir cette guerre cjui a vidé les coffres et fait périr tous nos vieux soldats. C est pour avoir improuvé ce dessein, qu'un des premiers hommes d'Etat de France a été écarté des affaires. Napoléon ne permet pas les observations opposées à ses desseins militaires et il n'a quelque déférence, même pour le>s avis qu il provoque, que dans les affaires civiles. Je connais bon nombre de militaires qui, ajant été envoyés en reconnaissance, ont été traités outrageusement par lui,, pour avoir rapporté que sur tel point il y avait douze mille ennemis, au lieu de deux mille qu'il lui convenait mieux d'y supposer ; pour avoir annoncé que l'ennemi, qu'il croyait à quinze lieues, était devant nos avant-postes. Un général qui aurait osé faire des observations sur un ordre tout à fait inexécutable, aurait été traité de lâche aux yeux de l'armée entière.

KOUTOUZOV

Ainsi donc, les Français, si bien civilisés, ont choisi le héron de la fable !

PUIBUSQUE

Savez-vous, Excellence, qu'il a tenu à peu de chose que l'armée française s'arrête à Smolensk, pour couvrir la Pologne?

KOUTOUZOV

Il était diflicile de rien imaginer de plus dangereux pour la Russie. Mais je suis persuadé qu'un tel projet ne peut être sorti de la tête de Napoléon. Il est trop habitué aux courtes campagnes pour qu'on ait à craindre, de sa part, qu'il se décide à employer près de deux ans à ne vaincre qu'une seule puissance. Il faudrait le connaître bien peu, pour n'être pas certain que tout ce qui demande du temps, des ménagements et des soins de détail, ne peut trouver place dans ses desseins.

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