Egypte et Russie
Que de fois on a dit, en parlant des soldats de Napoléon, et par une naturelle antithèse, qu'ils avaient connu, bravé et le chaud et le froid, et les sables de l'Egypte et les neiges de la Russie !
Le rapprochement s'imposait déjà aux combattants de 1812, mais de toute autre façon. Ils comparaient les Cosaques aux Mamelouks. « Comme les Arabes dans le désert, écrit Napoléon dans le 29*^ bulletin, les Cosaques enlevaient les trains et les voitures qui s'écartaient », et dans le 28'" bulletin il avait dit que les Cosaques, « comme les Arabes, rôdent sur les flancs de l'armée et voltigent pour l'inquiéter ».
Aussi proposait-on de leur résister de la même manière. De Viasma, le 2 noA'embre, Berthier mande à Ney qu'il faut « se conduire avec cette canaille de Cosaques comme on le faisait en Egypte avec les Arabes », et, le même jour, il envoie aux maréchaux cette instruction : « 11 faut marcher comme nous marchions en Egypte, les bagages au milieu, marchant sur autant de files que la route le permet : un demi-bataillon en tête, un demi-bataillon en queue ; des bataillons sur les flancs en file, de manière qu'en faisant
front, il y ait feu partout ; on ne doit pas souffrir un homme isolé, ni un homme sans fusil. »
Autre ressemblance. En partant de Moscou, Napoléon ordonne que toutes les voitures, les siennes comprises, reçoivent les blessés et les malades des hôpitaux ; il adresse à Mortier cette recommandation de la plus vive et instante façon, et il ajoute qu'autant le duc de Trévise sauvera de soldats, autant le duc de Trévise méritera de couronnes civiques ; il faut même monter ces pauvres gens sur les chevaux ; c'est ainsi, remarque Napoléon, que lui-même avait fait à Saint- Jean d'Acre (1). Et, en effet, en Syrie, il prescrit que tous les chevaux portent les blessés, et il marche à pied dans les sables du désert pour céder à un blessé son propre cheval.
(i) Le nom de Saint-Jean d'Acre avait été prononcé devant Sniolensk. Lorsque les batteries de brèche produisaient peu d'effet 8ur les fortification» de la ville russe, certains officiers disaient à demi-voix que ces épaisses murailles leur rappelaient celles de Saint-Jean d'Acre.
Oi. IIOGENDORP A l'EmPEREUR
Le g^énéral hollandais Ilog-endorp, aide-de-camp de l'Empereur, nommé gouverneur général de la Lithuanie. retrace à l'Empereur dane cette lettre du 22 novembre les mesures qu'il prit à la nouvelle de la prise de Minsk. Cette nouvelle « a fait à Vilna une vive sensation et causé beaucoup d'alarmes >< ; nombre de fuyards, soldats et paysans, sont arrivés en grand noml)re et la ville est terriblement encombrée. Mais flogendorp fait sonner très haut l'arrivée des renforts dest'nés à la Grande Armée, et notamment de deux régiments de cavalerie napolitaine qui, dit-il dans ses Mémoires comme dans cette lettre, avaient une magnifique tenue.
Vilna, J2 noveiiibrs i8ia.
Sire, quand je reçus la nouvelle inopinée que M. le général B^oniko^vski avait abandonné Minsk sans faire aucune résistance, il y avait des troupes en route de Vilna pour aller rejoindre l'arniée. Je pris d'abord le parti d'envoyer des olliciers pour leur faire faire halte à Ochmiana, et je chargeai M. l'adjudant commandant d'Albignac qui venait d'arriver, d'aller les rassembler pour en prendre le commandement et prendre une position jusque vers Smorgoni pour, de là, observer l'ennemi, prendre des informations, en-
LETTRES DE 1842 23î>
voyer des patrouilles et des reconnaissances en avant, et à droite, et à gauche, et, s'il se trouvait que l'ennemi n'était pas en force, avancer sur la route de Minsk avec beaucoup de prudence, aussi loin qu'il pourra venir, afin de pouvoir, dès que l'ennemi se retire, j rentrer et amener les détachements de marche qu'il a avec lui à l'armée et, en cas contraire, que l'ennemi se montrât en force et le menaçât, de se replier et rcA^enir à Vilna.
J'ai l'honneur de présenter ci-joint à V. AI. 1. et R. la situation des troupes de marche cpii se trouvent réunies sous les ordres de M. d'Albignac à qui j'ai recommandé la plus grande prudence et circonspection, vu que, d'après les ordres de V. M., ces corps de marche ne doivent pas être menés contre l'ennemi. Mais, pour ceux-ci. ils se trouvaient déjà en marche pour aller rejoindre leurs régiments à l'armée, et je ne pouvais guère les faire revenir sur Vibia où toute la 34^ division va être réunie avec plusieurs régiments de cavalerie ou autres corps de marche et où se trouvent arrivés déjà, depuis quelques jours, les deux régiments de cavalerie napolitaine de la garde d'honneur et des hussards de la garde royale qui sont arrivés ici en très bon état, ayant perdu très peu d'hommes et de chevaux en route. Je les ai vus hier à cheval, et je puis assurer \. M. I. et R. qu'ils sont dans le plus bel ordre et ont la plus belle tenue.
Hier, les six premiers bataillons de la 3i^ division
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sont arrivés, et aujourd'hui il eu arrive encore cinq. Les deux autres suivront de près avec l'artillerie de la division qui est partie le 46 novembre de Koenigsberg, et les vélites à pied de la garde napolitaine en sont partis le 18.
L'évacuation de Minsk a fait ici une vive sensation et causé beaucoup d'alarmes. J'ai tâché de calmer et tranquilliser les esprits par ma contenance et en faisant voir que jamais je ne penserais à évacuer. J'ai aussi fait sonner fort haut l'arrivée de la 34'' division, des troupes napolitaines, et même l'arrivée prochaine de la 33*^ division, et du corps de 12.000 Bavarois qui arriveront par \ arsovie et Grodno, surtout en donnant partout des ordres pour faire fournir les subsistances et les fourrages pour ces ditl'érents corps.
La prise de Minsk a fait refluer un nombre considérable de troupes débandées du corps battu du général Kossecki, de blessés, de soldats isolés, d'habitants de la campagne, et femmes et enfants, fuyant, saisis de terreur panique, vers Vilna. Ce qui. avec le nombre considérable de troupes qui s'y trouvent, fait un encombrement terrible et nous donne beaucoup de peine pour entretenir le bon ordre et la tranquillité.
Cependant j'ose donner l'assurance à V. M. 1. etR. que je saurai maintenir l'ordre et le bon esprit tant parmi les troupes que parmi les habitants, et qu'en tout cas, j'espère me montrer digne de la confiance
dont Elle a daigné ni'honorer en me nommant à cette place.
Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de V. M. 1. et R. le plus humble, le plus obéissant et le plus fidèle sujet.
Le comte de Hogkndorp.
.92. OuDiNOT A Berthieu
Le 20 novembre, Oudinot qui commande le 2® corps, marche vers Borissov sur l'ordre de Napoléon qui désire dii^igersur ce point toute son armée. Le 21, il est à Bobr, Le 22, à 6 heures du matin, il apprend que Donibrowski a dû abandonner le pont de Borissov. Néanmoins, il marche sur Borissov qu'il veut reprendre le lendemain, et le 23, comme on sait, après avoir passé la nuit à Lochnitsa et reçu le renfort que lui amène Dombrowski, il assaille la division Pahlen, la repousse, lui enlève Borissov, lui inflige, dit Langeron, des pertes énormes et irréparables (1).
bobr, 3 2 novembre i8ia,
à 6 heures du matin.
Monseigneur, j'ai le regret d'informer V. A. S. que la tête du pont de Borissov a été abandonnée hier dans l'après-midi par les troupes du général DombroAVski qui y ont laissé cinq pièces de canon.
Le général DombroAvski ne m'a point encore rendu compte de cet événement ; mais j 'ai su que le reste de ses troupes se retirait en désordre et qu'il était arrivé lui-même dans la nuit à Kroupki.
(i) Le maréchal Oudinot, écrit Castellane, a eu hier une très balle affaire.
Le général Bronikowski est venu jusqu'ici ra'annoncer ces fâcheuses nouvelles. Ils assurent avoir été attaqués par 14.000 hommes, tandis que leurs forces réunies n'en formaient que 4.000.
Je vais rallier ce que je pourrai de ces troupes de fuyards et poursuivre ma marche sur Borissov où je ne pourrai pas arriver aujourd'hui, mais dont je me rapprocherai autant que possible, même en combattant.
Le duc de Reggio.
U3. DiiinniEit a Victuh
Celte lettre de Berthier au duc de Bellune reproduit, elle aussi, liltéralenient rinstruction impériale(cf. pièce 30). Qu'on la compare à la lettre de Napoléon du même jour (Corresp. n° 19,347); on verra que le major-général s'est de nouveau contenté de copier les propres termes de l'Empereur sans addition ni changement d'aucune sorte; il a mis simplement les phrases du souverain « écrivez que... que... » au style direct.
Bobr, î3 novembre i8i3 à !^ heurei du soir.
Le duc de Reggio est sur Borissov, Il est important que vous fassiez couper la route de Lepel comme vous vous proposiez de le faire du côté de Barany, afin d'être certain que Wittgenstein ne porte rien sur Oudinot : s'il y portait quelque chose, vous devez l'attaquer vigoureusement. Sa Majesté espère que vous avez écrit, et qu'elle recevra ce soir un de vos officiers. 11 est probable que l'Empereur partira demain pour Borissov. Aussitôt que nous aurons reçu l'officier que vous n'aurez sûrement pas manqué de nous envoyer, je vous écrirai et vous ferai connaître de nouveau les intentions deSa Majesté. Motre arrière-garde est àTolotchin.