‹ Lettres de 1815Chapitre 13 sur 82 · Lf.tti'.es de Rostollant · texte numérisé non relu

Lf.tti'.es de Rostollant

Le maréchal de camp Rostollant commandait à Gap le département des Hautes-Alpes lorsqu'il apprit, le 4 mars, à midi, le débarquement de Napoléon. Il manda sur-lechamp la nouvelle à Mouton-Duvcrnet qui, dans sa réponse (voir plus haut, pièce 12), lui promit de le joindre et l'engagea à rester fidèle aux Bourbons. Mais Mouton- Duvernet ne joignit pas son lieutenant, et Rostollant se trouva seul. Ses lettres et celles de son aide-du-camp que nous reproduisons, accompagnées de ses notes postérieures, montrent assez les sentiments qui l'agitaient au fur et à mesure des nouA'elles qu'il recevait.

Que faire ? Après avoir déploré ce « malheureux événement » et gémi sur les embarras qui le menacent, Rostollant ordonne à la gendarmerie de surveiller les gens qui circulent dans le département et de visiter leurs papiers avec le plus grand soin ; il prie le préfet d'empêcher la propagation des pamphlets et proclamations bonapartistes, d'armer la garde nationale. Mais que pourra celte garde nationale? Ce n'est pas une pareille troupe, dit l'aide de camp Sonnet, qui « peut garantir des entreprises de l'ennemi ». Rostollant mande à Embrun cette garde nationale et il invite le maire d'Embrun à la loger et à la nourrir ; or, le préfet ne parvient à réunir que A'ingt hommes et ils refusent d'aller s'enfermer à Embrun 1

En réalité, Rostollant ne dispose que d'une poignée de gendarmes, et c'est pourquoi il abandonne Gap à Napo-

Ic'on ; il s'éloigne sous prétexte darmer les places fortes. Mais ces place?, Embrun, Mont-Dauphin, Briançon, il n'ose les dégarnir d'hommes, et résisteraient-elles si Bonaparte s'avisait de les assiéger? Elles ont des bouches à feu en grand nombre, et elles n'ont pas un seul artilleur ! En vain Rostollant demande des canonniers au lieutenantgénéral Pernety qui commande Tartillerie de la division ; en vain il prie le lieutenant-général Marchand de lui envoyer en poste quelques compagnies du 4" régiment d'artillerie à pied qui stationne à Grenoble. Voilà un général qui a des pièces de canon à foison et qui ne peut s'en servir I

Ce n'est pas tout. Lorsqu'il fait ordonner par le préfet au payei r de la guerre et aux receveurs du gouvernement d'expédier leurs caisses à Embrun, il ne reçoit que des caisses vides et, lorsqu'il fait prescrire aux officiers à demi-solde ou en congé de se jeter dans Embrun, pas un seul n'obéit !

Il se retire, dit-il superbement, dans ses places fortes, et il n'a ni vi\res ni argent pour la solde, et il s'imagine que Napoléon se dirige sur Embrun, que Napoléon attaquera la forteresse d'Embrun, comme si Napoléon ne devait pas négliger Embrun de même qu'il a négligé Antibes !

Mais bientôt Rostollant a la conviction que Napoléon marche sur Grenoble, de là sur Lyon, et des familiers de l'Empereur ont dit hautement à (]ap qu'il sera le '20 à Paris. Est-ce possible? Rostollant s'indigne. Non, Grenoble sera le nec plus ullni de Na])oléon, et il déclare fièrement qu'il va suivre l'usurpateur (|ui sera, de la sorte, pris entre deux feux, entre Marchand qui l'attend à Grenoble et Rostollant qui l'attaquera sur ses derrières. Il prend avec lui GOO hommes, tout ce (|u'il y a de meilleur dans le 39° régiment de ligne ; il marche sur Chorges, sur

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Saint-Bonnet, sur Corps. Que Marchand résiste fortement dans Grenoble, et lui, RostoUant,' coupera la retraite à ce Buonaparte qui s'avance avec une incroyable sécurité et sans aucune pièce d'artillerie; il ne lui laissera aucun moyen d'échapper !

Sa confiance augmente lorsqu'il apprend cjue les troupes envoyées de Grenoble par le général March.ind ont refusé toute conversation avec celles de Bonaparte ; que l'avant-garde des rebelles a reculé à une lieue de La Mure ; que l'armée reste lidèle aux serments prêtés à Louis X\'III; que Napoléon bat en retraite puisque les portes de Grenoble lui sont fermées. Et RostoUant demande en hâte deux canons ; il compte être rejoint bientôt parMioUis qui se dirige sur Gap avec ii.OOO hommes ; il croit Napoléon perdu; oui, cel aventurier ne peut finir

q ne très mal !

Il s'étourdit ainsi de ses propres paroles ; il juge l'esprit de ses officiers excellent; il assure que ses soldats sont bien disciplinés, qu'ils aiment et respectent leurs supérieurs, qu'ils obéissent en toute circonstance à leurs chefs. Pourtant, dans le secret de son cœur, il doute. Ils sont jeunes, ses soldats, et il faut peu de chose pour ébranler leur fermeté; ils détestent les Bourbons, et si RostoUant avait été sûr de leur fidélité, il les aui'ait menés à la rencontre de Bonaparte. Mais aller au devant de Napoléon, n'était-ce pas, avoue le général, recruter son armée''? Et il ajoute qu'au fond, l'esprit de la troupe n'est pas très bon.

Le 8 mars, au soir, il sait que Napoléon est entré à Grenoble après avoir fait enfoncer la porte sans qu'aucun coup de fusil ait été tiré. Tout est fini. RostoUant rétrograde ; il part, comme il dit noblement, pour les places de guerre de son département ; mais sur les GOO hommes

qu'il avait avec lui, Irois cents désertent dans la nuit cl vainement des ofticiers courent après eux et tâchent de le^ ramener: ils marchent, eux auusi, comme Napoléon et à sa suite, sur Paris. Hélas ! s'écrie Hostollant, toute lannée sera en insurrec'lion 1

Durant ces premiers jours de mars, il avait, en somme, agi de son chef et, ainsi qu'il s'exprime, de son propre niouTcmenl, et en zélé royaliste. Mais lui aussi, connue Mouton-Duvernet, se rallia à Napoléon, et le 1-i mars, après Avoir remis le commandement du département au général Chabert, il se rendit à (irenoble, sur l'ordre de Mouton-Duvernet, avec les 3'>' et 19'" régiments qui composaient sa bi'igade. Huit jours après, le 22, il était mandé à Paris pour y recevoir les ordres du ministre et le 1(S mai il arrivait à Rennes pour organiser, sous la direction du lieutenant-général Tarayre, la garde nationale de la 13'^^ division militaire.

Il assurait alors — dans une lettre du 10 avril — qu'il avait eu d'abord l'intention de rester à Gap pour y attendre ri^mpereur; qu'il avait refusé de faire sauter le pont de Sisteron, exprii^.ié le désir de ne mettre aucun obstacle au passage de l'Empereur ; qu'il était parti pour Embrun dans l'espoir que l'Empereui-, arrivé à (iap, lui domierait des ordres, puis pour Corps dans le dessein d'être utile h l'ICmpereur ; qu'il avait « tout fait dans ces premiers iiKunenls embarrassants ])our concilier riionneur et le devoir avec rattachement et le dévouement qu'il n'avait cessé de conserver à l'Empereur ». Il n'avait plus ciue le nom de l'I^mporeur à la bouche et il sollicitait humblement la bienveillance de celui (piil a})pelail naguère lîuonaparte et un aventurier.

Vax rexanche, sous la seconde Ueslauruliou. il n*> manqua pas de produire sa corresj)ondancc du mois d»

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mars — la coircspondaiice qui sull ce lonji expose — el il disait, non sans raison, qu'elle « le justiiiait et éoarlail tout soupçon (le trahison ». Mais il n'avait paa de chance, et le -i se[iteinbre IHlâ, il était mis à la retraite.

i. Au (iÉNÉIlAL MuLlUN-DuVKK.NET, CU.MMAMkAM' 1,A

2"^ si;bi)1VJsion dk la 7'' division militahU': a A'alence

Gap, /i mars, midi 1/.1.

J'ai 1 honneur Je vous udressoi' ci-joint copie d'une lettre de M. le chef du io'' escadron de jj;cndarmerie adressée à M. le capitaine de cette arme résidant dans le dé])artement. Cette lettre est iU'rivée et m'a été communiquée aujourd'hui à midi. Je me rends de suite à Embrun. Mont-Dauphin et Briancon afin de g'arantir ces places de quelque surprise. S'il me p;irvient d'autres renseignements, je vous les adresserai sur le chani}). 11 serait, je crois, nécessaire de couvrir la petite route de Gap à Valence et celle de Gap à Grenoble ; mais je pense qu'il serait iuq)i-udent de dégarnir les places de ce départemenl. J'attends vos ordres. Vous savez, mon général, que je n'ai pas un seul artilleur pour placer et servir quelques pièces en cas de besoin.

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