Relation de Gerin et Etchegoyen
La relation de Gerin et Elche-oyen, l'un colonel, Taulre major du -i^" régiment d'artillerie à pied, est une pièce coii- Hdentielle adressée aux chefs supérieurs de leur arme. Ils ont chargé Marchand, et, sûrement, ils Foui trop chargé ; ils n'admettent en «a faveur aucune circonstance atténuante, et, par suite, lorsqu'ils furent appelés comme témoins au procès du général, ils n'osèrent se montrer aussi sévères; on leur reprocha, non sans raison, de tenir un langage diiïérent. Mais leur mémoire mérite d'être lu, el il contient plus d'une observation juste.
Exposé de la conduite quont tenue MM. Gerin et Etchegoyen, colonel et major du 4" régiment d'artillerie à pied, le 7 mars 1815, époque de Ventrée de Napoléon Bonaparte à Grenoble.
Nous soussignés, colonel et major du 4^ régiment d'artillerie à pied, croyons de notre devoir d'exposer succinctement la conduite que nous avons tenue à Grenoble le 7 mars.
Nous ne discuterons pas ici pourquoi les autorités supérieurs civiles et miUtaires ne s'étaient pas assurées H temps des véritables forces que Napoléon amenait avec lui ;
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Pourquoi, par suite de cette ignorance volontaire, on a commis la faute grave de concentrer à Grenoble les deux garnisons de Vienne et de Ghambéry ;
Pourquoi le pont de La Mure n'a pas été coupé à temps ;
Pourquoi la ville de Grenoble, où Bonaparte avait tant d'intelligences, n'a pas été mise immédiatement en état de siège ;
Pourquoi, enfin, l'autorité supérieure n'a pas pris dès le principe des mesures vigoureuses et éclatantes qui, en comprimant les malveillants et en forçant même les plus tièdes pour la chose publique à faire leur devoir, assurent la réussite des entreprises dont le succès, sans ces précautions, devient très incertain surtout en temps de révolution.
Ces questions et beaucoup d'autres semblables ne concernent en rien les soussignés. Ce récit ne renferme pas la relation de tout ce qui s'est passé à Grenoble le 7 mars dernier ; il ne contient que le simple exposé de la part que nous avons personnellement prise à cet événement.
Nous eûmes connaissance le 3 mars au soir du débarquement de Bonaparte au golfe Juan. Cette nouvelle jeta l'alarme et la consternation dans le pays.
Le lieutenant-général comte Marchand, commandant la 7"^ division militaire, réunit chez lui le 4, au malin, les principales autorités militaires de la ville avec les colonels et les majors des régiments qui en
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formaient la garnison. Il nous confirma la nouvelle du débarquement de Napoléon, nous déclara que cette entreprise lui paraissait extravagante et dictée évidemment par le désespoir, et que, par conséquent, il était impossible qu'elle pût réussir ; mais que si, contre toute probabilité, Bonaparte n'était pas arrêté en route et qu'il se dirigeât sur Grenoble, il ferait tous ses efforts pour l'empêcher d'y pénétrer.
Déjà les partisans de ce dernier faisaient circuler les nouvelles les plus extraordinaires : il avait, disaiton, débarqué avec une armée de 10.000 hommes et qui s'était rapidement accrue jusqu'à 20.000 par la défection successive des troupes royales qui se trouvaient sur son passage. Il s'entendait, ajoutait-on, et devait être aidé par l'empereur d'Autriche. En un mot, tout ce qui semblait favoriser cette entreprise était propagé avec rapidité. 11 n'y a nul doute que ces bruits qu'on laissait librement circuler, n'aient produit dès le principe une funeste impression tant sur les soldats que sur les habitants.
Le 5 mars, nous ne savions pas encore où était Bonaparte, ni quelle direction il suivait, ni quel était le but de son expédition. On apprit enfin le 6 au matin qu'il marchait i^sur Grenoble. 11 n'est pas à notre connaissance qu'on eût encore pris à cette époque aucune mesure pour l'empêcher d'y pénétrer. Ce ne fut qu'alors que le génie commença des travaux défensifs pour la place et que M. le maréchal de camp baron
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Bouchu, commandant Tartillerie, dont la conduite a été si noble et si digne d'éloges dans ces circonstances, lît placer cinquante bouches à feu autour de la ville ; elles étaient toutes en batterie le 7 au matin.
Le même jour, 6 mars, on fît partir de Grenoble un bataillon du 5*= régiment d'infanterie de ligne avec une compagnie du S'' régiment du génie pour occuper le défdé en avant de La Mure et couper le pont qui est établi sur ce point. Mais c'était s'y prendre trop tard, puisque l'ennemi occupait déjà le défilé et le pont, et cette mesure qui, prise à temps, aurait été fort utile, devint funeste par ses conséquences ; car le bataillon et la compagnie ci-dessus mentionnées, au lieu de se replier sur Grenoble, puisqu'ils n'étaient pas en mesure de s'opposer à l'ennemi avec espoir de succès, s'arrêtèrent devant ses avant-postes, firent bonne contenance et lui barrèrent le chemin, passèrent la nuit dans cette position et donnèrent même des inquiétudes à Bonaparte qui les crut soutenus par d'autres troupes. Mais le lendemain, ce faible détachement, ainsi lancé en avant, sans être appuyé par rien, fut aisément circonvenu et séduit par les nombreux émissaires de Napoléon, et donna ainsi le premier l'exemple de la défection, exemple fatal qui ne fut que trop suivi par la suite.
Le 7 au matin, le ï''- régiment de hussards arriva de Vienne et les 7"^ et 11° régiments d'infanterie de ligne, de Ghamibéry. Les troupes furent placées sur
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les remparts. L'artillerie fut disséminée, comme son service l'exige, dans les batteries, à l'exception de trois compagnies qui restèrent en réserve au quartier poiKr la garde du drapeau.
Nous pouvons assurer qu'à l'époque dont nous parlons, l'esprit du régiment que nous commandions était excellent. Tous les ordres étaient exécutés avec exactitude et célérité. Toutes les parties du service de l'artillerie marchaient dans la plus parfaite harmonie, et, lorsqu'avant de disperser les compagnies dans les différentes compagnies, nous leur exposâmes succinctement les serments qui nous liaient au roi, la nécessité de défendre le pays contre l'invasion qui nous menaçait, la justice et la gloire de la cause que nous défendions, les canonniers répondirent par les cris unanimes de Vive le roi et partirent avec la ferme résolution de combattre l'ennemi commun.
Les choses étaient en cet état lorsqu'à 2 heures de l'après-midi, par la plus lâche et la plus infâme des trahisons, le comte de Labédoyère, à la tête du 7^ de ligne, arbora l'étendard de la rébellion et disparut avec son régiment par la porte de Bonne. Il serait impossible de décrire l'étonnement, le scandale et l'indignation que cet événement causa. Mais il fut aussi le prélude de l'indiscipline qui commençait à se manifester dans les troupes, les partisans de Bonaparte devenant de plus en plus audacieux et employant, avec une activité qu'il était désormais impossible de
réprimer, les moyens de séduction dont ils n'avaient jusqu'alors osé faire usage publiquement.
Les soussignés se rendirent immédiatement chez M. le général Marchand, lui exposèrent avec véhémence l'état d'hésitation et d'indiscipline où se trouvaient les troupes, l'urgence de mettre enfin la ville en état de siège et de comprimer les partisans de l'ennemi dont le nombre augmentait à chaque instant d'une manière effrayante. Tout ce que nous pûmes obtenir, fut un ordre par écrit de faire fermer les portes de la ville, pour que le reste de la garnison ne pût s'échapper. Encore cet ordre ne fut-il exécuté que deux heures après, sur les nouvelles instances que, pour cet objet, nous allâmes faire au général.
Nous recommençâmes en même temps une nouvelle tournée des batteries pour rassurer nos canonniers et les exhorter à faire leur devoir. Mais nous nous aperçûmes qu'ils commençaient à être ébranlés par les défections successives du 7*^ régiment et des troupes envoyées la veille à La Mure, par les perfides suarffestions dont ils étaient sans cesse environnés, et surtout par l'exemple et le voisinage du 3*^ régiment du génie dont les cris séditieux et 1 insubordination ont fait dans cette journée le plus grand dommage à la cause royale.
La nuit arriva au milieu du trouble et de la confusion inséparables des circonstances où nous nous trouvions. L'audace des conspirateurs s'accrut à me-
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sure qu'il devenait plus difficile de les comprimer. 11 régnait un tumulte elfroyable dans toute la ville. Enfin Bonaparte était aux portes et travaillait à les faire enfoncer pendant que les cris de l'intérieur se mêlaient à ceux de l'extérieur.
Dans un danger aussi imminent, environnés de traîtres et d'une populace en délire, voyant qu'il était impossible de défendre désormais une place où les soldats et les habitants montraient l'esprit de rébellion avecla plus féroce énergie, les soussignés se rendirent avec M. le maréchal de camp Bouchu auprès de M. le général Marchand pour lui demander enfin des ordres et prendre une détermination qui pût au moins sauver la faible partie des troupes qui restaient fidèles au roi. Après beaucoup d'hésitation et de lenteur, il fut résolu que la garnison évacuerait la place à une heure du matin et se retirerait sur le fort Barraux .
Mais cet ordre était évidemment inexécutable. Car, quelle apparence (|ue Bonaparte n'entrerait pas dans la place avant une heure du matin, puisque tout était en pleine révolte et que ceux de l'intérieur aidaient à ceux de l'extérieur à enfoncer les portes ? Aussi, les soussignés, pour la partie du service dont ils étaient chargés, prirent sur le champ, malgré les ordres donnés, le parti que les circonstances commandaient. Nous ordonnâmes aux différents détachements de notre régiment de quitter de suite les batteries et de
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se rendre sans délai à la porte Saint-Laurent sur la route de Ghambér}'.
Si le corps avait été réuni, nous en aurions certainement sauvé la plus grande partie. Mais sa dispersion autour d'une place avissi étendue que Grenoble et les liauleui's (jui la doniiiieni, entravèrent beaucoup loxécution de ce projet. .V U heures du soir, c'est-àdh'e au moment où Bonaparte entra dans la ville, nous n'avions pu rassembler que treize compagnies avec lesquelles nous nous mîmes en marche, les aulres étant déjà prisonnières de guerre. Mais ce dernier, ayant été instruit que le régiment se retirait sur le tort Barraux, nous lit suivre par ses satellites et par <|uelques cavaliers qui finirent par nous débaucher le restant de nos troupes que nos ordres, nos menaces, nos exhortations, nos prières ne purent plus contenir dans lo devoir.
Les soussignés, après a^■oir lait tout ce (jui était huniiiiuomeiU ou leur p;!a\ oir pour empêcher l'entrée de Bonaparte dans Grenoble, ainsi (pie la détection des troupes sous leurs ordres, ;d)andonnés par cHos, s'enlermèient dans le lorl Bariiiux, ne voulant en auc;uiie nutnière [jarticiper à la révolte de la \ ille et de la garnison de (irenoble fpii, àcelt»' >'|)o(pu\ a déciilé dis destinées de la France.
>s'ous n'avons rejiris du service que jdusieurs jours après, sur uiR' sommation lormcllc ipii lutusa été laite \):\v le géU('f:il comte Bertrand, sommation qui ne
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nous laissait, en n'y adhérant pas. que l'alternative de nous exposer à la vengeance du vainqueur, et probablement à être obligés à nous expatrier à une époque où, la révolte ayant fait les progrès les plus étendus, il ne restait plus d'espoir de salut pour la France.
Nous ne produirons pas ici les dénonciations et, par suite, les désagréments auxquels nous avons été en butte pendant la durée du gouvernement impérial. C'était une conséquence de notre première opposition à son rétablissement et de notre opinion bien connue à cet égard.
Les soussignés, en faisant ce récit dont ils garantissent sur leur honneur tous les faits, n'ont d'autre but que de justifier la conduite qu'ils ont tenue dans cette malheureuse circonstance aux yeux de leurs supérieurs MM. les généraux du corps de l'artillerie dont ils ambitionnent l'estime par-dessus tout. Nous avons la conscience d'avoir rempli nos devoirs en gens d'honneur, car il n'a pas dépendu de notre prudence ni de notre courage de prévenir ni d'empêcher ce malheureux événement.
Etçhegoyen, major ; Gerin, colonel.
A Lyon, le l'i" juillet iSi5.