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Déposition du généiîal Dalmas

Une des plus remarquables déposilions dans le procès Marchand est celle du maréchal de camp Marie-Guillaume Daumas. qui commandait en mars 1815 le département de l'Isère. Il était, lorsque s'engagea le procès, en retraite à Givry, dans le département de Saône-et-Loire, et le 27 février 1816, en vertu d'une commission rogatoire, le juge-instructeur de Chalon-sur-Saône fit comparaître devant lui le général Daumas. Voici la déposition de Daumas (( sur les faits imputés à Marchand » et ses réponses au juge.

Le dimanche 5 mars 1815, à l» heures 1/2 du malin, le lieutenant-général comte Marchand m'envoya le capitaine Randon. son aide-de-camp, pour me donner l'ordre de me rendre au quartier général divisionnaire à 8 heures 1/2 de cette matinée, avec MM. les majors des régiments qui étaient en garnison alors à Grenoble. J'exécutai cet ordre, et en entrant à 8 heures 1/2 dans le salon du général, j'y trouvai réunis l'état-major de la division et tous les olliciers supérieurs de la garnison.

Je m'approchai de mon collègue Houchu qui me dit : « l*^st-co (juo vous no savez pas la nouvelle, (juc Huo-

naparte a débarqué le l'^'" du courant au golfe Juan?» — « Non, je n'en sais rien. Si ce n'est que le major Rascas vient de me dire, chemin faisant, cette nouvelle que je ne peux pas croire. »

Quelques instants après, M. le comte Marchand nous fît prendre place et nous annonça cette malheureuse nouvelle avec beaucoup d'agitation et de douleur. On parla beaucoup sur la célérité que Buonaparte pouvait mettre à se rendre soit à Grenoble ou à Lyon, et l'on ne paraissait pas d'accord que ce fût sur Grenoble même qu'il dirigerait sa marche. Enfin, M. le comte Marchand demanda à MM. les colonels si on ne devait pas réunir les trois régiments qui étaient en garnison pour leur faire part de cet événement, et leur faire renouveler le serment de fidélité à S. M. Louis XVlll. MM. les colonels se réunirent avec M. le général Marchand, et il fut décidé qu'ils allaient se rendre chacun dans leur quartier pour passer l'inspection de leurs troupes, leur faire part de l'arrivée de Buonaparte et les engager et les maintenir dans leurs devoirs. Cette mesure fut prise en raison de ce que MM. les colonels observèrent qu'en réunissant toute la garnison au Champ-de-Mars, le peuple de Grenoble s'y porterait et qu'un malveillant qui élèverait le cri de : Vive VEmpereur, sullirait peut-être pour mettre la garnison en insurrection.

Alors M. le général nous congédia en nous prévenant que s'il y avait quelque chose de nouveau à nous

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commuiii({uei\ il nous ferait avertir, et, si je nie r;i[jpellft bien, il donna des ordres particuliers aux directeurs du g'énie et de l'artillerie pour prendre des mesures relatives h l'armement de la place.

La journée se passa sans que je reçusse aucun avis ni ordre. 11 en fut de même le lendemain jusqu'à l'heure de 10 du matin que je me rendis chez le gc^néral. Je le trouvai travaillant dans son cabinet, et dans la conversation que j eus avec lui, il me dit qu'il venait de donner des ordres à un bataillon du régiment d'Ang'oulême et à un détachement du régiment du génie, de se porter, à marches forcées, à Corps, afin de détruire, s'il en était encore temps, la route en avant de cette ville que l'on nomme les travers de Corps, et qu'il avait fait accompagner ce détachement par de l'artillerie et, en cas qu'il ne pût pas pousser jusque-là, qu'il avait donné ordre de faire sauter le pont en avant de la ville de La Mure, nommé le puni du Ponthaut, qu'il avait confié le commandement de cette troupe à un chef de bataillon très instruit et sur lequel il pouvait compter. Dans cet instant, il entra dans le cabinet le colonel Gerin du 4* régiment dartillerie à pied. Dans l'instant, nous sortîmes ensemble avec M. le lieutenant-général pour aller visiter les travaux que l'on faisait sur les renq)arts entre les portes Trèscloîtres et de Bonne,

i^ans le [)arcouis que nous fîmes, étant r^'ndus à

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une pièce de canon que l'on mettait en l)attene dans Torillon, à gauche de la rue Saint-Jacques, M. le lieutenant-général dit au colonel Gerin : u Cette pièce est parfaitement placée pour tirer sur tout ce qui déboucherait au travers du faubourg- Saint-Joseph, et. C(j1(jnel, donnez l)ien vos ordres pour que les pi'emiers qui paraîtront, on leur f un coup de canon à mitraille. »

Notre tournée iînie à la porte de la Graille, sur la rive gauche de l'Isère, en sortant delà ville de Grenoble. Je reconduisis M. le général à son hôtel, et il nie dit qu'il allait de suite expédier les ordres nécessaires pour taire arriver demain de bonne heure les 7'' et 11* régiments qui étaient à Chambéry ; qu'il avait, dans la matinée, expédié l'ordre à un escadron du 4*" hussards qui était à Vienne, de se rendre aussi à Grenoble.

Je me retirai pour m'occuper de dilïérents détails relatifs à mon service et le restant de la journée se passa sans que je reçusse aucun nouvel avis. Je m'occupai, dans l'après-midi, de vérifier les travaux que l'on faisait aux fortifications, et la garnison me paraissait assez tranquille. Les postes avaient été doublés et la police civile me paraissait assez active, ainsi que les communications entre les dilFérentes autorités.

La nuit du G au 7 se passa sans que j'apprisse rien. Je me rendis à la pointe du jour chez M. le lieutenant-général Marchand, le 7. Il me fit part que les

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troupes qu'il avait envoyées sur La Mure n'avaient pu y entrer, attendu que Buonaparte y était entré avec son avant-garde et qu'il avait défendvi aucune communication entre nos troupes et celles de Buonaparte ; qu'aussi le chef de bataillon qui les commandait, lui venait de rendre compte qu'il rétrogradait avec grand ordre ; que ce jour-là il espérait rentrer dans la place s'il ne recevait pas de nouveaux ordres.

Sur les 11 heures du matin, M. le maréchal de camp Devilliers arriva à la tête des deux régiments qui étaient à Chambéry. Ils furent mis en bataille sur la plare Grenette. Tout Tétat-major de la division accompagna M. le lieutenant-général pour en passer la revue. Il réunit au centre MM. les officiers et sousolliciers de ces corps, leur fit part de l'arrivée de Buonaparte sur le sol français et les engagea très énergie quement à être tidèles au roi, à la nation, de bien remplir leurs devoirs de soldats français et que Buonaparte, par son abdication, nous avait dégagés de tous nos serments, et que cet homme, en reparaissant dans notre patrie, nous apportait la guerre civile et étrangère et, par conséquent, la ruine totale du royaume de France.

M. le lieutenant-général se retira avec l'état-major de la division. Je restai seul avec mon collègue Devilliers, pour exécuter les ordres qu'avait donnés M. Marchand relativement aux distributions à faire iiuN troupes, des munitions, sul)sislances, olc.

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Lorsque je donnai l'ordre à MM. les majors de ces corps d'envoyer les quartiers-maîtres à la municipalité chercher des billets de logement pour leurs troupes, afin de faire faire la soupe et reposer le soldat quelques heures, MM. les colonels Labédoyère et Durand me dirent qu'ils désiraient que leurs troupes fussent placées incontinent sur le rempart parce qu'ils craignaient qu'étant mises chez l'habitant, elles ne se débauchassent et ne reçussent de mauvaises impressions. Ne pouvant pas prendre cette mesure sur mon compte, je conduisis MM. les majors de ces corps chez M. le lieutenant-général pour en recevoir l'ordre qu'il me donna sur le champ : il consistait à placer de suite toutes ses troupes sur le rempart dans leur ordre de bataille.

En conséquence, je me rendis chez moi sur le champ, et expédiai à MM. les majors les ordres nécessaires pour occuper le rempart depuis la porte de la Graille jusqu'à la porte Trèscloîtres. Le 7^ régiment d'Orléans fut placé, appuyant sa droite à la porte de la Graille et sa gauche près du quartier de Bonne. Le 1 1*^ régiment appuyait sa droite à la gauche de la porte de Bonne et sa gauche à la porte de Trèscloîtres. Le 5^ régiment dont il ne restait que deux bataillons très faibles (attendu que le premier avait été envoyé en avant\ avait un bataillon placé à TaA'ancée de la porte de Bonne, commandé par son colonel, et l'autre, à l'avenue de Trèscloîtres, commandé

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par le major. Le régiment du g-énie avait un bataillon en bataille dans la cour de son quartier de Sainte- Ursvde, son second bataillon en bataille et gardant la citadelle. Le 4^ régiment d'artillerie était réparti dans les différentes batteries, et ce qui n'était pas employé à ce service, était en bataille dans le bastion dit du quartier de Bonne, couvrant la porte du même nom.

Lorsque tous ces ordres furent exécutés, je m'en assurai par une ronde que je fis pour pouvoir rendre compte à mon chef. J'avais commencé cette ronde à la porte de la Graille et l'ai finie à la citadelle. J'étais accompagné de mon aide de camp et des adjudants de place et d'un officier du génie, et je faisais reconnaître à chacun des commandants le point sur lequel ils devaient particulièrement porter leur attention el les différentes communications qu'ils devaient avoir entre eux pour se porter secours mutuellement.

A 2 heures et demie je sortis de chez M. le lieutenant-général à qui je venais de rendre compte de mes opérations. Je passais sur le rempart qui se trouve entre son logement et le mien, situé dans la rue Créqui, lorsque j'entendis battre la charge et cinq à six coups de fusil. Ce qui me fit courir de suite jusqu'à la porte de Bonne. Là, je trouvai le colonel Roussille à la tête de ses grenadiers, lui demandai avec empressement ce que c'était, et si déjà l'avanlgarde de Buonaparte avait paru. A quoi il me répondit avec une grande émotion ; « Labédoyère vient

de réunir son rég'iment sur ma droite el il esl parti, prenant la route de Vizille ».

Au même instant, M. le général arriva, accompagné du maréchal de camp Devilliers que j'avais laissé chez lui. Il se trouva à la porte un chariot de campagne dont le général Devilliers détacha le premier cheval, sauta dessus et courut après son régiment. Une petite demi-heure après, nous le vîmes revenir seul, extrêmement peiné, et il nous dit : « Je n'ai pu rien obtenir ; ce sont des malheureux qui nous perdent ! »

La barrière avait été fermée. M. le lieutenantgénéral ordonna la fermeture des portes.

J'oubliais de dire que dans le placement que j'avais fait des troupes, il se trouvait que chaque corps avait un piquet de 60 hommes sur la place d'armes. Au moment où je voulais rentrer chez moi, le piquet du 7^ régiment d'Orléans enfilait la rue Gréqui pour se porter sur le rempai't et tâcher, à ce qu'il disait, de rejoindre son corps qui venait de partir. Ils avaient la ba'ionnette au bout du fusil et paraissaient déterminés à sauter même le rempart si on ne leur ouvrait pas la porte. A force de fermeté et de menaces, malgré que la plupart fussent ivres, je parvins à leur faire remettre la ba'ionnette dans le fourreau et à les contenir. Cette scène dura cinq quarts d'heure au moins. Les soldats du génie qui travaillaient au parapet, aux alentours, avaient l'air de s'amuser de cette scène scandaleuse.

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Je me rendis au quartier-général pour faire part de tout ce qui se passait à mon chef. Au même instant, il me dit : « Voyez, mon cher Daumas, dans quel élat nous sommes ; le bataillon du o'' que je croyais très sûr, s'est joint à Buonaparte entre les lacs de Laffrey ; voilà Orléans parti ; il paraît que le restant de la garnison nous pétera dans la main » .

Etant exténué de fatigue, je me rendis chez moi pour y prendre mon premier repas. Il était environ 4 heures de l'après-midi. A 6 heures un quart je reçus ordre de faire une ronde générale de la place, d'ordonner que tout le monde fût à son poste, que toute communication de la place au dehors fût visitée scrupuleusement et, en général, de massurer que tout fût dans l'ordre le plus parfait. J'étais accompagné dans cette visite par M. le commandant d'armes Bourgade et de mon aide de camp. Je la recommençai encore par la porte de la Graille. En suivant, j'arrivai à la poterne du quartier Bonne ; je la fis visiter et fermer intérieurement, et fis remettre toutes les clefs de la place à M. le commandant d'armes pour qu'elles fussent portées toutes chez M. le lieutenant-général, et donnai partout les ordres les plus précis pour engager chacun à faire son devoir avec zèle et honneur. Pendant cette ronde, j'ai entendu plusieurs fois derrière moi des cris de Vive l Empereur. Mais, comme il était nuit, il m'était impossible de découvrir les coupables. Je

finis cette ronde à la citadelle à 8 heures un quart.

D. Que faisait, pensez-vous, le général Marchand depuis l'instant que vous le quittâtes jusqu'après votre ronde finie ?

R. Je n'ai pas vu M. le général Marchand depuis i heures jusqu'à 8 heures et demie. A 6 heures et demie j'avais reçu l'ordre de sa ronde par la voie de son aide de camp, et, si je me rappelle bien, ce jeune homme en avait plusieurs autres à donner aux ditrérents officiers supérieurs et chefs des différentes administrations de la division, et, sans doute, M. le général Marchand était fort occupé de sa besogne.

Je m'en revenais par la place Notre-Dame. En tournant le coin de la rue Bayard, je rencontrai M, l'inspecteur aux revues Rostaing avec une personne qui l'accompagnait, tenant chacun un cheval par la bride. Il me dit : «. Mon général, qu'allez-vous faire ? » — « Recevoir les ordres de mon chef et me conduire avec honneur ». 11 était pressé, et moi aussi, pour me rendre au quartier-général et y voir ce qui se passait. En y arrivant, je vis à la porte la calèche attelée du lieutenant-général Marchand et que les domestiques chargeaient. Je montai précipitamment les escaliers, le trouvai dans l'antichambre et lui dis : « Mon général, où est-ce que nous en sommes donc ? Je vois qu'on charge votre ^ f>ilure ; je viens de faire ma ronde depuis la citadelle ; j'ai entendu un bruit effroyable dans les fau-

bourgs Trèscloîtres et Saint-Joseph. » Il me répondit : « Vous ne savez donc pas que Buonaparte est arrivé et qu'il fait enfoncer la porte de Bonne, qu'aucune troupe n'a voulu faire son devoir ? Je vais tâcher de réunir tout ce que je pourrai ramasser de fidèles et nous retirer sur Chambéry ». Je descendis promptemcnl l'escalier en lui disant : « Si je puis sortir encore, je vais me jeter au fort Barraux. Approuvezvous cette mesure? » — « Oui, me dit-il, si vous en avez le temps. »

.fe courus aussi vite qu il m'était possible pour aller prendre ma voiture, ne pouvant pas faire la route à ])ied à cause de mes blessures. Je ne rencontrai de chez le général Marchand jusque chez moi (pie groupes de soldats qui étaient débandés; je tâchai d'en réunir quelques-ims afin de voir ce qu'il y aurait à faire ]H>ur les emmener avec nous ; mais aucun d eux ne voulut m'écouter. A peine avais-je dit à mon domestique de me donner ma voiture qu'il sortit, et rentra sur le champ : « 11 est impossible, me dit-il, que vous j)artiez, car voilà les troupes qui dédient. l'Empereur à leur tête. »

D. Que devint le comte général Marchand?

R. 11 paraît qu'après s'être jeté dans sa voiture, il eut le temps de gagner le pont de pierre pour traverser l'Isère et gagner la itorle de Saint-Laurent pour se rendre à Chambérv.

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