Gazan a Soult
Napoléon avait débarqué au golfe Juan, le l®"" mars, à 4 heures de l'après-midi, et la nouvelle de son arrivée s'était déjà répandue, dans la soirée, à Grasse, à cinq lieues de là. Dès 9 heures, le général Gazan, qui vivait en retraite à Grasse, mandait l'événement au ministre de la guerre Soult, et un courrier portait à Toulon la lettre de Gazan qui était ainsi conçue :
Grasse, le i«' mars i8i5.
Monseigneur, j'apprends à l'instant, 9 heures du soir, qu'il y a eu, cet après-midi, au golfe Juan, commune de Vallauris, un débarquement de troupes venant de l'île d'Elbe, qu'un détachement de ces mêmes troupes est entré à Antibes où il a été arrêté, désarmé et mis en prison, que la garnison bivouaque sur les remparts que l'on a immédiatement armés et qu'il est question de proclamations de l'ex-emjDereur.
Les troupes débarquées occupent les communes do Cannes, du Cannet et de Vallauris. Quoique je sois sans troupes et simple particulier, j'ai cependant cru devoir donner cet avis à Votre Excellence, et je vous prie d'assurer Sa Majesté qu'elle peut compter sur ma
fidélité, et que, si je trouve le moyen de la servir en cette occasion, je le saisirai avec empressement.
J'envoie un courier à Toulon pour faire parvenir r.ia lettre, la route de Nice se trouvant arrêtée. L'on poite à 2.000 hommes le nombre des troupes qui sont débarquées et l'on dit que Bonaparte y est.
Recevez, Monseigneur, l'assurance de mon respc';t avec lequel j'ai l'honneur de vous saluer.
J,e lieutenant général des armées du roi,
J. Gazais.
4, Gaza:m au t>\:c de Feltre
Cette seconde lettre où Gazan se justifie sous la seconde Restauration d'avoir repria du service sous les Cent Jours, vaut surtout par les détails qu'il donne siir la nuit du V^ au 2 mars 1815 : comment il engagea la municipalité de Grasse à ne faire aucune résistance, comment il eut échapper aux entretiens que les généraux CamlDronne et Bertrand voulaient avoir avec lui, comment, malgré tout, il passa dans Grasse pour un bonapartiste,
Paris, le i5 août iSiô.
Monseigneur, j'étais à la demi-solde dans mes foyers à Grasse, département du "\'ar, lorsque le 30 février (1). à 9 heures du soir, je fus prévenu par la voix publique que Buonaparte était débarqué au golfe Juan sur les 4 heures de l'après-midi avec 2.500 hommes de troupes et 8 pièces de canons. Après m'étre assuré du fait par le rapport de plusieurs témoins oculaires, j'écrivis à 10 heures du soir au ministre de la guerre pour l'instruire de cet événement. Je le priais en même temps d'assurer le roi de ma fidélité et je lui demandais du service. A minuit, je me rendis à la
(i) Il v»ut dire 1» i"" mari.
LETTRES DE l8Io
maison commune sur l'invitation que j'en reçus du maire. Je trouvai les membres de la municipalité et quelques habitants qui agitaient la question pour savoir si la ville c'tait à même de disputer le passage à Buonaparte dans le cas qu'il vînt à prendre cette direction.
Ayant été invité à dire mon opinion, je leur fis 1er. questions suivantes : La ville de Grasse a-t-elle dc^ armes à sa disposition? A-t-elle des cartouches? A-telle le moyen d'en confectionner?
Sur la première question, il me fut répondu que l:i ville n'avait que /rc/i/e fusils, sur lesquels à peine on trouverait-on cinq qui fussent en état de faire feu, et sur les deux autres, il me fut répondu négativement. Alors j'émis l'opinion que, puisque la ville de Grasse n'avait aucun moyen de défense, ;^cb habitants n'avaient d'autre parti à prendre que celui de rester tranquilles et d'attendre les événement:-..
Je continuai à rester à la municipalité jusque 5 heures du matin que l'on annonça l'arrivée de l'avant-garde de la garde impériale. Alors je quittai, en prévenant que n'étant pas dans l'intention de voir les arrivants, ni de me faire faire prisonnier par eux, j'allais sortir de la ville pour me rendre à ma campagne. Ce que j'exécutais en prenant une route détournée et je ne revins à Grasse que lorsque j'eus reçu l'avis que Buonaparte était déjà à plusieurs lieues de cette ville.
8 LETTRES DE 18 lo
A son arrivée à Grasse, le général Cambronne se rendit chez moi pour me conduire à Buonaparte. Mais sur la réponse qu'on lui fît que je m'étais absenté, ce général en manifesta son mécontentement. Le général Bertrand en fit de même pendant le temps qu'il resta aux environs de cette ville. Ils avaient appris que j'étais à Grasse par un officier d'artillerie résidant à Antibes qui porte le même nom que moi et qui avait été retenu pendant quelque temps au golfe Juan.
Le 2 mars, j'écrivis derechef au ministre de la guerre pour lui rendre compte du passage de Buonaparte par Grasse, et je lui fis connaître la direction qu'il avait prise, le nombre de troupes qu'il avait avec lui, et l'abandon qu'il avait fait de ses canons. Je lui demandai de nouveau de l'activité.
Le 3, le marquis de Bouthillisr, préfet du Var, vint ^ Grasse. Je le vis. Il approuva publiquement la conduite que la ville avait tenue dans cette circonstance. Je l'aidai dans l'organisation des différents détachements de gardes nationaux qu'il désira faire partir à la poursuite de Buonaparte, et, avant son départ pour Draguignan, il m'écrivit une lettre de remerciements pour ce que j'avais fait dans ces circonstances et pour les bons conseils que je lui avais donnés.
Les ordres que j'avais demandés au ministre de la guerre ne me parvenant pas, et ayant appris que S. A. R. T>(Igr le duc d'Angoulôme réunissait des troupes i\ Nîmes, j'euvo\ai le 20 un courrier à son
Altesse Royale pour lui renouveler l'assurance de ma fidélité au roi et lui oiïrir mes services.
S. A, R. eut la bonté de me répondre le 2i qu'elle me verrait avec plaisir ; mais en même temps elle me fit dire verbalement de ne pas me presser de le joindre, attendu qu'elle n'aurait aucun commandement à me donner, les troupes qu'elle attendait ne lui arrivant pas.
Néanmoins, je partis de Grasse peu de jours après. Mais à mon arrivée sur la Durance j'appris la dissolution de son corps d'armée. Ce qui me mit dans le cas de retourner à Grasse où j'avais le projet de rester lorsque quelques jours après je m'aperçus que mes ennemis avaient égaré l'opinion de beaucoup de personnes sur mon compte en répandant le bruit que j'avais favorisé l'arrivée et le passage de Buonaparte.
Ayant appris que cette idée avait même été donnée au préfet, et craignant que l'on ne me fit figurer dans quelque réaction, je pris le parti de me rendre à Paris où j'arrivai à la fin du mois d'avril.
Il me fut offert du service ; on me proposa un commandement à l'armée du Nord et à celle du Yq.y, celui de Lyon ou de Dijon ; je les refusai tous, jusques au 26 mai que j'acceptai l'inspection des dépôts de la V^ division militaire, emploi que j'ai occupé jusqu'à l'arrivée du roi.
Tel est, Monseigneur, le narré fidèle de ma conduite depuis le 30 février. J'aime à me persuader
qu'elle ne sera point improuvée par V. E., et j'aime à lui rappeler que, sans la méchanceté de quelques ennemis ou plutôt de quelques envieux de la ville de Grasse, je n'aurais point quitté cette ville où j'aurais attendu le retour du roi.
Quant à la conduite que j'ai tenue dans les derniers temps, je m'en rapporte à ce qui sera dit ù ce sujet par MM. les généraux Maison et Villatte.
?), Le major Daugkr a Antibes
On sait que les grenadiers envoyés par Napok'on à Aniibes furent retenus prisonniei's ; mais on ignoi'e ordinairement le rôle que joua dang celte aventure le major Danger.
Jean-^Léôpold-Honoré Dauger, né à Châteaildun en 1768, avait servi dans les colonies et il était devenu de grade en grade capitaine au régiment de Pondichéry .1798) lorsqu'il regagna la France en 1802. Chef de bataillon en 1307 et major depuis 1812, il s'était signalé par sa bravoure à Friedland, à Essling et au siège de Danzig. Le P* août 1SÎ5 il fut atteint paf l'ordonnance sur les retraite §.
Il était major dii 87*" à Antibes et commandait le régi ment en l'absence du colonel lorsqu'eut lieu le débai^quement de Napoléon ; comme on le verra dans sa relation, il fit arrêter le capitaine Bertrand qui précédait les grenadier;) et il encouragea le colonel Ginicôd'Ornano, commandant d'armes, à la résistance. Aussi lé gouverneur d'Antibes (absent dans la journée du 1" mars), le maréchal de camp baron Corsin. reconnaît-il que Dauger montra, en cette circonstance, « une fermeté et une prudence exemplaires » et le maire et les adjointe de la ville attestent qu'il repoussa avec indignation le premier émissaire de Bonaparte, qu'il tint une « conduite brillante » et que, durant les Cent Jours, son attachement au roi lui « causa une foule de désagréments )i. Quoi qu'il en «oit, DaUger a,
dans la pièce suivante, relaté d'une façon assez vive et intéressante ce qu'il fit le P'' mars.
JRapport de ce qui s^ est passe' à Antibes le i""^ mars 1815.
Le l*^"" mars, vers midi et demi, un militaire portant l'uniforme de voltigeur (et que j'ai su depuis se nommer Bertrand) se présenta chez moi. Je commandais alors le régiment en l'absence du colonel. Voyant cet inconnu très ému, mouillé de sueur et couvert de poussière, je lui dis: « Monsieur, qu'avez-vous? » Il me répondit : « Monsieur le major, je voudrais vous parler en particulier ». Ne sachant ce qu'il avait à me dire, je priai les personnes qui étaient alors chez moi de passer dans une autre pièce. Aussitôt l'inconnu s'approche de moi et me dit : « Monsieur le major, je viens vous offrir votre fortune. » Une telle proposition, faite par un homme que je n'avais jamais vu, m'étonna, et je lui dis vivement: u Qui êtes-vous? Monsieur, que voulez-vous? Et d'où venez-vous? » Ces r(uestions l'interdirent et, voyant qu'il ne pouvait y répondre, je lai dis de s'expliquer clairement. 11 me répondit : « Je suis officier dans la garde impériale ». Sans lui donner le temps d'achever : « Je ne connais, lui dic-je, que la garde royale ». — « L'Empereur est ici près, reprit-il, et si vous voulez, votre fortune est
faite ». Il me prôseiita alors six proclamations en me disant : « Faites-les connaître' en les faisant publier et vous pourrez prétendre à tout ». Je jetai les yeux sur la première qui se présenta. Mais voyant que ces infâmes proclamations tendaient à détrôner le roi, à détruire l'auguste maison des Bourbons et à jeter la France dans tous les maux de la guerre civile, je lui dis : « Monsieur, comment, sans me connaître, ^ enezvous me faire de pareilles propositions ? Je suis sans fortune, mais toujours imbu des bons principes et ne m'écartant jamais du sentier de l'honneur. Je ne connais que mon serment ; j'ai juré fidélité à mon roi, et je le servirai jusqu'à la mort. Je vous constitue mon prisonnier. » A ces mots, il tombe dans un fauteuil en s'écriant : « Je suis perdu ». J'appelai mon planton et, devant cet officier, je lui donnai cette consigne : « Vous vous opposerez à ce qu'il ne soit fait aucune insulte à cet officier ; mais je vous ordonne de faire feu sur lui, s'il cherche à se sauver. »
Après avoir pris les premières mesures, je fis prier M. le colonel Cunéo d'Ornano, commandant de la place, d'avoir la complaisance de passer chez moi poiir prendre communication de pièces de la plus grande importance. Il se rendit à mon invitation et s'en retourna chez lui sans rien décider. Je fis alors prier M. le maire de passer chez moi pour prendre connaissance de ces mêmes pièces. M. le maire vint de suite, accompagné de M. Olivier, adjoint. Je leur
remis les six proclamations, et après qu'ils en eurent pris connaissance, je demandai au maire s'il pouvait me répondre de l'esprit des habitants, 11 me demanda aussi si je pouvais répondre de m.a troupe. Je lui en donnai l'assurance. Le.s troupes étant à l'exercice hors de la ville, je donnai l'ordre de les faire rentrer de suite et de faire garnir les armes de pierres à feu. J'obtins ensuite du commandant de la place que les ponts-levis fussent levés ; je fis doubler les postes, garnir de troupes les remparts, et les quatre compagnies d'élite furent placées en ordre de bataille sur la place où j'avais placé le drapeau.
A 6 heures du soir, un officier vint sommer les autorités civiles et militaires de se rendre près de son général. Je demandai à cet officier le nom de son général, mais il ne voulut pas me le dire. Je le fis arrêter et conduire en prison ; il en fut de même d'un chirurgien déguisé qui appartenait au parti qui ^•enait de débarquer.
A 11 heures du soir nous reçûmes une dépêche envoyée, nous disait-on, par le général en chef. Il fut décidé qu'on garderait la dépêche sans la décacheter et par conséquent sans réponse, mais qu'on l'enverrait de suite à ]\I. le maréchal prince d'Essling, gouverneur de la division.
M. le maréchal de camp Gorsin qui était absent, arriva le 2 mars vers 2 heures du matin et donna de suite le.s ordres qu'il jugea convenables,
LETTIŒS DE 1815 '15
Je puis assurer et je jure sur 1 honneur que dans celte circonstance, les officiers, sous-officiers et soldats du 87* régiment ont parfaitement bien rempli leurs devoirs et montré le plus grand dévouement à Sa Majesté Louis XVIII et à son auguste famille.
Sur le rapport qui en fut fait à Sa Majesté, elle rendit une ordonnance en date du io mars, portant que la garnison d'Antibes avait bien mérité du roi et de la patrie, et qu'il lui serait décerné des récompejises nationales.
Le 87^ régiment a été le dernier qui ait arbpré le drapeau tricolore ; ce qui eut lieu le 12 avril, quarante«deux jours après cette malheureuse affaire, en vertu de l'ordre du maréchal Masséna.
Le drapeau donné par le roi fut soigneusement conservé par le major qui l'emporta avec lui au dépôt du corps alors à Aix, et le renvoya au régiment lorsqu'il apprit l'heureux retour de Sa Majesté dans sa capitale.
Le Major du 81^ régirneul,
chevalier Dal'GER.
(j. LOVERDO AU MAIKE DE MaNOSQLE
Loverdo qui commande les Basses-Alpes, est évidemment décidé, comme on verra dans le premier rapport du préfet Duval, à ne pas se commettre avec la « troupe » de Napoléon : il n'a qu'une poignée dhommes et ces hommes ne sont pas sûrs; il pourrait faire sauter le pont de Sisteron, mais à quoi bon? Il laisse donc la « ti'oupe » de Napoléon entrer à Digne et pousser sur Sisteron, et, dans la lettre qui suit, le soir du 4 mars, il prie le maire de Manosque de lui annoncer par des gendarmes les mouvements de « la troupe en question ».
Oraison, le 4 mars, à 8 heuros du soir.
Monsieur le maire, une troupe que l'on porte à 1.500 ou 2.000 hommes, a débarqué au golfe de Jouan le 1®"", s'est portée le 2 à Séranon, le 3 à Barrême, et est arrivée aujourd'hui, à 1 heure après-midi, à Digne. Il paraît que cette troupe qui vient de l'île d'Elbe et qui paraît être conduite par l'Empereur Napoléon luimême, se dirige sur Sisteron et de là vers les Hautes- Alpes. J'occupe Oraison et Valensole ; mais il est très important (jueje connaisse exactement les événements (jui auront lieu à Sisteron. Je vous prie très instamment d'écrire au maire de Povruis de vous annoncer
LETTRES DE 181. "j 17
exactement les mouvements que la troupe en question opérera sur Sisteron et dé se servir, pour vous faire parvenir ses lettres, des deux gendarmes de la brigade de Peyruit. Vous emploierez également les deux gendarmes de la brigade de Manosque pour me faire passer de vos nouvelles. Annoncez de ma part au sous-préfet d'Aix les détails que je viens de vous donner en l'engageant à les faire passer de suite à M. le maréchal, à Marseille. J'envoie les mêmes avis pour Valensole. Je resterai de ma personne à Oraison, jusqu'à ce que je sois entièrement instruit de la marche du corps de troupes en question sur Sisteron. Je compte sur votre obligeance et sur votre zèle pour le service.