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Premier rapport du préfet des Basses-Aepes

Al" ?,riNI.STRE DE I,'lNTÉRlK.lf'.

J.e premier rapport que le préfet des Basses-Alpes, Du- \al, adresse au ministre de rintérieur sur Tarrivée de Napoléon, renferme, en ses longues phrases filandreuses et entortillées, de curieux détails. Duval est convaincu, avec le j;énéi'al Loverdo qui commande le déparlement, que les soldats ne marcheront pas contre Napoléon : plusieurs ont été naguèi'e condamnés à la prison pour avoir crié Vive l'Empereur et on n'a osé exécuter la sentence parce que tous ont déclaré qu'ils partag^ei'aienl la punition ! Il est convaincu avec Loverdo que ce serait peine perdue de faire sauter le pont de Sisteron, puisque Napoléon passera la Durance avec facilite, soit au même endroit, soit sur un autre point, en se servant ou de radeaux ou de bacs. Donc, il faut « se soumettre à la nécessité », et, sitôt que paraît la tète de la colonne impériale, Duval se sauve sur une hauteur voisine, à Cluimplercier ; il revient lorsque r « aventurier » a j)assé.

Ilijjjjort des circonstances que fui pu recueillir sur le passu(/e de la troupe de Vile d'Elbe, depuis Séranon jusque Digne, d'où il ne /n'est jtarrenu encore aucun déiuil jusques aujourd'hui sept •nars à une heure (iprrs-inidi .

Je suis informé que j)arlic de C.unu's. le 2. au point

du jour, la troupe de l'île d'Elbe a fait halte sur la promenade publique de Grasse et qu'après avoir rafraîchi, elle est venue prendre gîte à Séranon, se faisant précéder par l'ordre de fournir 5.000 rations ;

Qu'à Séranon on a fait expédier par un exprès une dépèche que l'on a forcé le maire de rédij^'cr à l'adresse du maire de Gastellane et qu'on y a joint l'ordre sans signature d'un général Cambronne pour tenir prêtes les 5.000 rations, à 10 heures du malin.

A l'heure indiquée et environ deux heures après l'avis reçu, la tête de la colonne à cheval escortant Bonaparte, a paru. Le maire et le sous-préfet révoqué ont été mandés ; ce dernier se trouvant encore aujourd'hui en fonctions parce (jue iM. de Villeneuve, son successeur, ne s'est pas, jusqu à ce moment, présenté à la préfecture pour être installé.

On a fait écrire au maire de Gastellane la copie de la lettre du maire de Séranon et celle de Tordre adressé par le général Gambronne certillé par ce maire, et on a fait écrire, par le sous-préfet de Gastellane, une lettre à mon adresse, datée du 2, à 11 heures du matin, par laquelle il me rend compte de l'ordre qui lui est parvenu de la part du général Gambromie.

Ges deux dépêches sont remises à un houuue du pays pour les porter à Digne, en piéton.

Dans son entrevue avec le maire, Bonaparte s'est fait remettre par lui trois passeports en blanc, signés

par ce fonctionnaire, et, entrant en explication avec le sous-préfet, il l'a consolé de sa révocation en lui promettant la préfecture et, pour lui témoigner plus particulièrement l'intérêt qu'il prenait à Im, il s est fait apporter, dans sa maison, le dîner qui avait été préparé à l'auberge.

Ces détails ne me sont pas encore jusqu aujourd'hui parvenus directement de Castellane, mais ils ont été recueillis dans les conversations qui ont eu heu entre les habitants de Digne et les hommes de la troupe de l'ile d'Elbe.

Arrivée le même jour, 3, à 7 heures du soir, à Barrême, la tête de la colonne s'est emparée du commandant de la brigade de gendarmerie qui joint au défaut de l'ivrognerie un esprit très borné ; on lui a fait quitter la cocarde blanche pour prendre la cocarde tricolore, et on lui a fait écrire, ainsi qu'on l'avait exigé du commandant de la brigade de Castellane, une dépêche à l'adresse du capitaine, à Digne, pour lui donner avis de l'arrivée de la troupe et de sa force avec la même exagération. Ces deux dépêches furent remises, la première au porteur de Castellane, et la seconde à un autre porteur de Barrême qui sont arrivés à Digne à 4 heures du matin et qui, après m'avoir fait éveiller ainsi que le capitaine de gendarmerie pour nous remettre la correspondance dont ils avaient été char .>s, furent consignés jusqu'au retour de l'estafette de confiance qui fut, à l'instant, dirigée

de Digne sur la route de Barrême jusqu'à ce qu'elle se fût assurée de l'exactitude des rapports et de la distance de la tête de la colonne qui devait s'être mise en route ce même jour, 4, au lever de la lune.

Plusieurs estafettes, à la suite de la première, furent successivement expédiées pour être prévenus à temps, tandis que nous délibérions avec le général commandant le département sur les dernières mesures à prendre dans une circonstance aussi critique, aussi urgente et aussi imprévue.

La gendarmerie du chef-lieu — aui avait été dis-

qui

persée depuis la veille, 3, à la réception de la dépêche de M. le préfet du Var, sur toutes les lignes du département pour réunir les brigades au chef-lieu, comme première mesure de précaution, ainsi que pour faire apporter du magasin de Sisteron trois mille cartouches requises par le général — nous manquant à l'instant où nous en aurions eu le plus grand besoin, lorsque nous venions d'acquérir la certitude de l'arrivée très prochaine de la colonne comme ayant pris sa direction à travers le département, nous agitâmes la première question : de savoir si les 132 hommes du 87® de ligne, dépourvus de cartouches, pouvaient nous être de quelque utilité. Mais, en ce moment, le général nous ayant avoué que l'on ne pouvait y donner aucune confiance, j'ai reconnu la sincérité de cet aveu en apprenant depuis que, quelques jours auparavant, des soldats ayant osé crier : vive lEmpe-

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rcur et avant été condamnés à subir la prison, l'on n'avait pas jugé prudent de faire exécuter cet ordre parce que tous les autres déclarèrent qu'ils voulaient partager la punition. Il fut, en conséquence, décidé que la caisse du receveur général serait transportée à Valensole, sous lescorte et la protection de ce détachement de ligne, pour soustraire l'ime à la déprédation de la troupe de lile d'Elbe et les autres ;i la défection.

11 fut ensuite agité la question de savoir si, avec la position de Digne, à l'extrémité du détilé par lequel devait déboucher la troupe de l'île d'Elbe, on pouvait trouver dans la population de Digne, qui est d'environ 3.200 âmes, ime ressource et des moyens suffisants pour soutenir un choc, et pour faire une résistance prolongée de manière (pion eut le temps de faire arriver la population de la contrée environnante en sonnant l'alarme. Il fut encore reconnu et avoué que, que](pie exagérée que pouvait être la tioiqie de l'île d'Elbe et en ne l'estimant (piau cinquième, elle avait assez de ses armes et des munitions dont elle devait certainement être ])ourvue pf»ur donner à l'exécution d une entreprise aussi hardie la rapidité dont elle avait besoin pour forcer à l'instant un pareil obstacle et (ju il ne jjouvait en ré.sulter cpie l'airreuse consé- (pience de faire tomber la colère et la vengeance sur ime population dispersée et sans défense.

Il fut eniin îigilé la (picstion de .savoir si 1 On a\ait

LKTTUES DE I8I0

le temps suffisant pour établir ou arrière de Di^iie. à sept heures de marche, un autre point de résistance, à Sisteron, situé au delà d'un pont d'une seule arche, sur la Durance, et dominé par une fortification pourvue de quelques pièces d'artillerie abandonnées depuis longtemps sur le sol des plateformes et sans affût.

Le général commandant du département, seul compétent pour discuter la possibilité de cette mesure, reconnut que, lors même qu'on aurait assez de temps et des moyens pour faire sauter le pont, l'on restait exposé à voir la troupe ou démolir des maisons en tête du pont pour former à l'instant un radeau, ou se diriger en dessus ou en dessous de Sisteron pour y faire la même opération avec d'autres bois ou pour faire usage des bacs nombreux qui s'y trouvent placés.

En cet état, il ne restait plus que la ressource de se soumettre à la nécessité et d'expédier, à l'instant, une estafette sur la ligne de Gap, qui partit à o heures 1/2 du matin pour porter au sous-préfet de Sisteron l'avis de l'impossibilité ou de l'inefficacité de la défense et à Gap une dépêche au préfet des Hautes-Alpes pour l'informer de l'apparition de la colonne sur la route de Barrême à Digne et au général RostoUant, commandant de ce département, la dépêche de M. le maréchal de camp Loverdo, commandant les Basses- Alpes.

J'ai maintenant la certitude que ces dépêches sont arrivées à Gap le jour même où la colonne arrivait à

Digne, et je dois j^résumer que le même avis transmis à Grenoble a donné sur le premier point un délai de vingt-quatre heures et sur le second point un de cinquante ou soixante heures pour faire les dispositions convenables à l'attaque ou à la résistance.

Le parti de se soumettre k la nécessité ayant été définitivement adopté, il ne fut plus question que de prendre les mesures propres à garantir les habitants de Digne et des lieux de passage de la vexation et du désordre.

Vers 10 heures du matin, la personne que j'avais placée en tête des vedettes pour être avertie à temps de l'arrivée de la troupe, amena un individu en habit bourgeois, étranger au département, qui précédait d'environ une demi-heure la colonne qui le suivait.

Le maréchal de camp commandant du département avait dès le matin suivi sur la route de Mézel le détachement du 87° qui protégeait la caisse du receveur général sur la route de Valensole.

En son absence je fis traduire devant moi à la maison commune, où, en la présence du maire et de ses adjoints, du président de la cour d'assises, du procureur du Roi près la même cour, du président du Conseil général du département, du capitaine de la gendarmerie et d'un grand nombre de personnes que la circonstance y avait réunies, je pressai cet homme de questions auxquelles il répondit d'abord qu'il était allé de Grenoble à Grasse pour y voir une sœur

mariée dans cette ville, qu'il exerçait la profession de médecin et qu'il s'appelait Emery.

Rendant compte des détails de ce qu'il avait observé sur sa route depuis Grasse jusqu'au point où il venait d'être arrêté, il se trouva sur le champ en contradiction avec les deux commissionnaires de Castellane et de Barrême que j'avais retenus, en disant qu'il avait laissé la veille la troupe de l'île d'Elbe à Caslellane, en lui donnant la même exagération par les cinq mille rations qu'on lui avait fournies et qu'étant venu coucher la veille à Barrême, il n'y avait aperçu que quelques soldats en bonnet de poil qui divaguaient sur la place dans les environs de l'auberge ; ce qui était absolument contraire à ce qu'affirmait le commissionnaire de Barrême, porteur de la dépêche du commandant de la brigade pour le capitaine de la gendarmerie, qui avait déclaré d'abord et qui soutenait encore que la troupe de l'île d'Elbe était arrivée à Barrême avant son départ à 11 heures du soir, et qu'elle bivouaquait sur la place.

Lui ayant demandé l'exhibition de son passe-port qui se trouva accompagné de son talon non détaché et ne portant d'autre inscription que celle de son nom Emery et de sa qualité de médecin avec la signature Saint-Martin qui était celle du maire de Castellane, je n'hésitai pas à le considérer, dans l'instant même, comme un émissaire qui avait été mis à quelques pas en avant pour nous induire en erreur sur le moment de l'arrivée de la troupe.

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J'allais le remettre entre les mains de M. le capitaine (le la gendarmerie lorsqu'il se fil une reconnaissance entre lui et M. le procureur du Roi, comme ayant habité ensemble la ville de Grenoble. Sur un signe l'ait au procureur du Uoi, il voulut bien se charger de la personne de cet individu qu'il amen;i chez lui, et, comme il me paraissait très pressé de partir, j'écrivis à l'instant un billet à M. le procureur du Roi que s'il ne pouvait pas répondre de cet individu, j'allais prendre à son égard des mesures pour m'en assurer. M. lo procureur du Roi vint sur le champ me demander un moment de conférence qu'il voulut avoir en particulier avec moi et avec M. de Berrc, président du Conseil général du département auquel je venais de déléguer mes pouvoirs pour veiller au maintien de l'ordre pendant tout le temps (pie je serais i'orcé de me tenir à l'écart tant que la lrouj)e de l'ile d'Elbe occuperait le chef-lieu du déparlement. M. le procureur du Roi auquel cet émissaire avait révélé qu'il précédait de quelques pas la colonne, dont il était le chirurgien-major, nous ayant observé que son arrestation, ne pouvant être d'aucune utilité, ne produirait certainement d'autre elVet que d'attirer des actes de ressentiment et de vengeance sur les autorités de la ville qui devaient y rester pour y maintenir l'ordre et la tranquillité, M. le président du Conseil général et moi, sentant toute la vérité de cette observation, nous laissâmes la liberté à cet émissaire qui ne poui'-

rait plus tromper personne sur la route, parce que ma dépèche et celle du général avaient depuis cinq heures porté déjà l'éveil sm- toute la lij^ne de Sisteron à Gap.

Il ne sécoula pas une demi-heure depuis ce moment sans voir arriver le lieutenant de la gendarmerie (jui vint nous annoncer à la maison commune l'apparition de la tête de la colonne.

Ce fut le moment pour moi de méloigner avec le secrétaire général, le payeur tpii avait mis en sûreté sa caisse dès le malin, avec le sous-inspecteur des eau.x. et forets et le capitaine de la gendarmerie, le lieutenant, le maréchal des logis et deux g'endarmes auxquels se joignit le commissaire des guerres du département.

Nous nous portâmes à une hem-e de marclu' dans une maison de campagne sur une hauteur, à Chan)ptercier d'où j'étais à portée de faire éclairer à une assez grande distance la vallée et les coteaux qui nous environnaient, et où je pouvais être à portée de i"ecueillir à chaque minute les informations de ce qui se passait à Digne et d'observer la marche de la troupe sur la route qui conduit de Digne à Sisteron.

vl'appris que Napoléon s'était arrêté à l'auberge N oisine de ma maison, qu'il s'était informé du maire et des adjoints si jetais à Digne, et que sur l'observation que j'étais en tournée, il ne dissimula pas l'opinion qu'il considérait cette réponse comme une

défaite, qu'il avait manifesté à plusieurs personnes le désir dune entrevue avec moi et qu'enfin, après ni'avoir inutilement attendu pendant une halte de six heures, il avait donné au général Drouot, resté jusqu'au lendemain o à 3 heures après midi pour commander l'arrière-garde, la commission de m'inviter de revenir promptement à Digne.

J'ai appris encore qu'il a fait venir devant lui les officiers en retraite ou réformés pour leur faire une large distribution de forfanteries et d espérances d'améliorer bientôt leur sort ;

Que l'un des colonels à sa suite, ayant été l'ami de M. Desmichels ex-colonel, sachant que son épouse se trouvait à la campagne à peu de distance, l'envoya prier de revenir à Digne pour avoir un moment d'entrevue avec lui, que, s'étant rendue à cette invitation, elle avait été présentée à Napoléon ;

Que, malgré sa jactance, il n'avait pu débaticher que trois jeunes gens licenciés du service auxquels il faut joindre un ex-garde d'honneur de Barrême, un sieur Fabre, ex-directeur des postes d'Illyrie, qui a été proposé dernièrement à S. E. le ministre secrétaire d'Etat des finances pour remplir les fonctions de percepteur de l'arrondissement de Barrême, et un autre jeune homme qui n'avait pas encore servi ;

Qu'ayant appris que dans ce moment se trouvait à Digne le sieur Julien, ex-capitaine de sa vieille garde, qui venait d'amener la demoiselle David d'Annot qu'il

avait tout récemment épousée, et aujourd'hui chef de bataillon au 39"' régiment en garnison à Embrun, il l'avait fait appeler, et qu'après un moment d'audience, cet officier, que l'on dit avoir refusé de le suivre, avait repris sur le champ le parti de rejoindre son régiment, par la roule de Scyne et de Savines.

L'idée lui étant venue, avant son départ, de grossir la provision de ses proclamations, il s'empara de l'imprimerie de la préfecture, dont l'imprimeur se trouvait en ce moment à Draguignan, et il préposa un officier de sa suite et des employés à son service pour aider l'ouvrier à la composition et au tirage des exemplaires dont ceux que j'ai expédiés à S. E. le ministre secrétaire d'Etat de la guerre, sont les seuls que j'ai pu recueillir.

Ce fut pendant la suite du 4 au 5 que le général Drouot, resté pour commander l'arrière-garde qui devait partir le lendemain, m'expédia sa lettre qui me parvint à minuit, et à laquelle je fis la réponse qu'exigeait ma position pour le détourner du projet d'exercer un acte de violence à mon égard, parce qu'il me paraissait bien évident qu'en me faisant parvenir cette lettre par le maire de Digne, il avait tous les moyens de connaître le lieu de ma retraite et que d'ailleurs, ne doutant pas que le secret de cette correspondance serait connu, je fus bien aise d'y faire une réponse qu'il pourrait communiquer et dont il a en effet donné connaissance au maire de Digne.

Ma l'épouse produisit tout l'eflet que j'en attendais. J'ai appris que jusqu'au dernier instant de son départ, le général Drouot avait manifesté l'impatience de m'attendre et le regret de quitter Digne sans ni'avoir

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