LLITIihS DE l(Sl
dans une anxiété épouvantable. Nous n'avons pas de nouvelles. » Je demandai quel était le prince. 11 me dit que c'était le maréchal Ney, prince de la Moskowa. et que je lui ferais plaisir si je me présentais chez lui. Je consentis. Je fus introduit dans une auberge.
Le maréchal Ney me reçut avec toute la cordialité possible. Il était seul et me fit beaucoup de questions.
— D'où venez-vous ?
— De Lyon.
— Quand avez-vous quitté Lyon ? Quavez-vous vu?
— J'ai vu entrer Bonaparte vendredi entre 0 et 7 heures du soir. Quand il est entré dans ceLte ville, une foule de personnes armées, au nombre de quatre à cinq cents, tant infanterie que cavalerie, ont crié : Vive l'Empereur! Tout le monde croyait que c'était son avant-g'arde. On ne voulait pas croire ({ue ce fût l'Enipereur. Mais je vis à son petit habit gris et à son chapeau que ce devait être lui. A peine arrivé, il se montra à la croisée pour recevoir les compliments de la multitude.
— Quelle conduite a-t-il tenue ?
— Je ne puis dire ce qu'il a fait la nuil ; mais K« matin, je lui ai a'u passer en revue près de sept à huit mille hommes de troupes sur la place Bellecour.
— Avec combien de troupes était-il entré ?
— Six à sept cents hommes environ ; ensuite, plusieurs corps se sont joints à lui.
- A-t-il fait des proclamations ?
— Il en a fait deux, une au peuple, l'autre à l'armée. Je n'ai pu me les procurer ; maiis j'en ai une qui m'a été donnée par le maître de poste. C'est une proclamation de sa garde à la troupe française où elle l'invite à la désertion.
« Ceci n'est pas dangereux, dit le maréchal, nous en A'iendrons à bout facilement. »
Ensuite, il me fît toutes les questions que pouvait comporter sa curiosité, et après les réponses que j'y fis, il me dit : « Vous êtes bon Français, vous aimez votre roi et votre patrie. La patrie n'a rien à craindre. Le premier coup de canon décidera l'affaire. »>
Je lui dis : « Vous me rendez la vie ; depuis trois ou quatre jours, je n'existe pas. »
Il me dit : « Soyez sans inquiétude, je réponds de tout cela. »
Je voulus reprendre la proclamation. Il me dit : « Non, laissez-la moi. Vous m'avez donné la nouvelle que Bonaparte est entré à Lyon comme un brigand. Gela me fait croire que je ferai plaisir à mes amis en leur lisant cela. » Il recommanda que l'on visât mon passeport et que l'on me donnât des chevaux de poste.
Je dis : « Maréchal, vous me faites le plus grand plaisir ; si quelque chose pouvait ajouter à mon bonheur, ce serait d'être chargé de vos ordres pour le roi. Vous me rassurez complètement, car Bona-
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parle fait répandre le bruit qu'il est appuyé par une grande puissance. »
Il répondit : « Ce sont des contes ; il y u longtemps qu'on nous a bercés avec tout cela ; ce sont des moyens usés ; tout cela est faux. »
J'ai oublié de dire que, lorsque je parlai de la retraite du comte d'Artois, le maréchal me dit : « C'est singulier. Pourquoi M. le comte d'Artois n'est-il pas allé en avant ? » Je dis : « M. le comte d'Artois n'avait point avec lui de forces militaires; mais le duc de Tarente y était ; tout le monde a été d'avis que la retraite était indispensable » ,
« Ensuite, continuai-je, j'ai vu Bonaparte passer sa revue, et je l'ai entendu dire à ses soldats : « Mes amis, nous allons à Paris, les mains dans les poches ; tout est préparé pour mon passage. »
Tout cela ne parut pas ébranler le maréchal. Il dit : t( Soyez tranquille, rassurez-vous, Paris n'a rien à craindre. »
Le Président (à l'accuse . — C'est le 12 que les faits annoncés par le témoin se sont passés. Vous avez tenu des propos pour tranquilliser le témoin. Cependant vous connaissiez alors les événements de Lyon, les forces que Bonaparte y avait acquises. Vous n'en paraissiez pas moins pénétré de l'idée que vous aviez encore quelques moyens de repousser l'usurpateur, ^^ous cherchiez même à donner cette sécurité aux personnes que le témoin rencontrerait.
LETTRES DE 1815 2l)\)
Aviez-vous cette opinion quand vous avez parlé au témoin?
Le Maréchal. — Oui, Monseigneur.
Le Président. — Vous ave;^ dit n'avoir reçu aucune nouvelle de Paris. Cependant vous avez répondu à une observation du témoin que vous aviez reçu des nouvelles de M. le duc de Veltre depuis son entrée au ministère.
Le Maréchal. — Jai reçu, je crois, une lettre du duc de Feltre à Besançon.
^I. BouLONGNE. — M- Je maréchal m'a demandé quelle direction prendrait Bonaparte. J'ai répondu qu'il faisait iijfir <ies troijipes à la fpis par la Bourgogne et par Le Bourbonnais. — « Par la Bourgogne », dit-il. — Je répondis : « Oui, je me suis bien assuré de La direction ».
M. Berryer. — Il paraîtrait résulter de la (iéclaration du témoin qu'il ne vo3'ageait pas seul et qu'il avait un compagnon de voyage. Je le prie de nommer ce compagnon de voyage.
M. Boulongne. — Mon compagnon de voyage s'appelle M. Boumar, associé d'une maison de commerce actuellement à Lyon.
Le Préside>t. — Ces faits ne sont pas assez importants pour exiger la confirniation d'un autre ténioin.
M. Berryeb. — Ils seront d'une assez grande importance dans la çJiscussJQn. Je prierai Monseigneur
de demander au témoin s'il n'a pas fait au maréchal des observations assez fortes sur la conduite qu'il avait tenue et sur le service qu'il avait rendu à la France à Fontainebleau.
M. BouLONGNE. — Dans le plaisir d'apprendre ces nouvelles, je me permis de lui serrer le bras avec force et je dis : « Vous avez sauvé la France en forçant Bonaparte à abdiquer à Fontainebleau ; vous lui rendrez un service plus important encore ».
M. Bellart. — Quel motif le maréchal a-t-il eu de retenir la proclamation que lui avait montrée le témoin ?
Le Maréchal. — Cette proclamation, comme toutes celles qui m'ont été envoyées, a été remise au général Bourmont, au général Lecourbe et aux personnes qui étaient près de moi. Je ne les ai répandues d'aucune manière. Je les ai communiquées aux généraux qui les connaissaient aussi bien que moi. Ces proclamations étaient répandues. Tout le monde en avait dans sa poche.
M. BouLONGNE. — Le maréchal dit : « Savez-vous qu'il serait dangereux d'avoir de pareils papiers en voyage? » En effet, j'avais caché cette proclamation dans un des secrets de ma voiture. Je ne me croyais pas en sûreté, attendu que mon passeport était signé pour l'Angleterre et nullement pour Lons-le-SauInier. Si j'avais été rencontré par les troupes de Bonaparte, on aurait pu me faire un mauvais parti. J ai donné au
maréchal cet exemplaire qui a paru lui faire beaucoup de plaisir.