‹ Lettres de 1815Chapitre 54 sur 82 · Dépo8itio.\ du marquis de Soran · texte numérisé non relu

Dépo8itio.\ du marquis de Soran

Le marquis de Soran, comme lous ceux dont nous publions ensuite le témoij;nag-e, parla le 5 décembre. 11 était le 27" témoin. Il remplissait les fonctions d'aide de camp de Monsieur, comte d'Artois, frère de Louis W'IIL Le marquis de Soran a juj^fé que le maréchal était u extrêmement bien disposé », puisqu'il voulait tirer le premier coup de fusil, ou mieux, faire tirer le premier coup de canon par son aide de camp Levavasseur. Mais Soran remarque que Ney n'a pu lire la proclamation de Napoléon sans l'admirer, que le maréchal y trouvait, y louait des expressions (jui devaient frapjiei" et entraîner le soldat ; qu'il re- ^reltait que le roi ne sût pas écrire dans ce j^enre-là.

Le MAP.guis de Soran. — Le l't mars j'ai reçu ordre do S. A. IL Monsieur (le partir de Paris et d'aller le rejoindre à Lyon. Je passai par la Champagne et la Franche-Comté. Je lis partout visite aux généraux afin (le rendre compte de ce (jue j'avais vu.

J'arrivai le 9 au soir à Besançon. J'y vis M. de Bourmont. Les généraux et préfets se trouvaient dans les meilleures dispositions et décidés à faire leur dcvoii-.

Le 40, à 10 heures du malin, je partis de Besançon pour Dôle où j'arrivai vers 8 heures du soir, et où je vis le iii.iirc. Je rencontrai le maréchal Xev dans sa

Noituro ; il me pnrut disposé à faire son devoir et à marcher contre l'ennemi.

J'allai jusqu'à Lons-le-Saulriier. A une lieue de là, je \is arriver la voiture du général Lecourbe ; je lui demandai ses dispositions et ce qu'il ferait dans ces circonstances ; il répondit qu'il ferait son devoir et protesta de, son dévouement et de sa fidélité envers le roi ; je me charg-eai d'en instruire Monsieur.

A une lieue de là, je rencontrai un officier du ministre de la guerre, son aide de camp, oilicier atlaclié à l'état-major. Je l'instruisis que j'étais aide de canqj de Monsieur. 11 me dit : « J'ai ordre de vous dire de marcher sur Moulins, parce que S. A. y est dans ce moment. »

Je ne savais quel parti prendre. J'imaginai de retourner auprès du maréchal Ney pour demander quelles étaient ses dispositions et les rapporter à Monsieur. Chemin faisant, je rencontrai M. Renaud de Saint- Amour, officier d'état-major. Nous fîmes route ensemble dans la même voiture, et nous rencontrâmes les 60® et 77* régiments de ligne. Ces deux régiments me parurent offrir une médiocre garantie ; j'en lis l'obsei'vation à M. de Saint-Amour ; les deux colonels me dirent cependant que les deux régiments étaient très bons, qu'ils en répondaient.

Je poursuivis ma route et j'arrivai près de M. le maréchal, que je rencontrai à Quingey. Je demandai ses ordres, s'il en avait à me communiquer. Il me

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dit : « Puisque vous voilà, suivez-moi ». Je le suivis ; il s'arrêta à Poligny.

Je restai dans ma voiture parce que M. le maréchal ne m'avait pas dit de le suivre à son logement, et j'allai sur-le-champ chez M. de Yaulchier, préfet, que je connaissais beaucoup ; je lui demandai ce c[u'il comptait faire ; il me fit part de ses dispositions.

Le lendemain matin. H, je vis le maréchal Ney, qui me parut extrêmement bien disposé. Il me parla plusieurs fois de ce qu'il fallait faire pour arrêter l'ennemi. Dans la matinée, il fit venir deux brigadiers de gendarmerie déguisés et les envoya en mission pour avoir des nouvelles de Bonaparte. Un moment après le dîner, il reçut, de Grenoble, je crois, une proclamation de Bonapai'te et une proclamation des soldats de Bonaparte à l'armée. M. de Bourmont, qui était avec lui, lut les pièces tout haut ; il remarqua plusieurs expressions telles que celles-ci : Les aigles voleront de clocher en clocher jusqu'aux tours Xotre- Dame... la victoire marchera au pas de charge. Le maréchal Ney remarqua aussi ces expressions, et dit : « On n'écrit plus comme cela ; le roi devrait écrire dans ce genre-là ; cela plairait davantage aux troupes. »

Le lendemain matin, \2, je vis ces messieurs assez bien disposés en général. Dans l'après-dîner, m'étant trouvé un quart d'heure avec le maréchal, je lui ilis ([ue Monsieur devait être inquiet de moi et ti'ouverait mon absence trop longue, que je le priais de vouloir

bien me faire part de ses dispositions. Il répondit : « Ecrivez sous ma dictée ». Cette lettre doit être entre les mains du ministre de la guerre.

Le maréchal me donna pour le général Debelle l'ordre de faire marcher 200 hommes qu'il avait encore du côté de Chalon pour protéger la retraite de Monsieur. Le général me dit : « Je ne puis exécuter les ordres du maréchal parce que je n'ai plus un seul homme de disponible ; je vais me retirer à Châtillon-sur-Seine. »

Je poursuivis ma route. Je rencontrai le 4" régiment d'infanterie de ligne. On me conduisit chez le colonel qui m'empêcha d'aller plus loin parce que je pourrais tomber entre les mains de l'ennemi. J'arrivai à Auxerre où le préfet de l'Yonne reçut de moi des nouvelles du maréchal et me donna une lettre pour ^jme \r^ maréchale. Le 10, j'étais à Paris à 4 heures, et je rendis compte au prince de ma mission. Monsieur m'ordonna de porter ce rapport au ministre.

M. Bekrvek. — Quelles ont été les expressions que le témoin a entendues sortir de la bouche des soldats qu'il a rencontrés ?

M. DE SoRAN. — Sur la route de Besançon à Lonsle-Saulnier, plusieurs soldats crièrent : Vive l'Empereur! mais la masse marchait en silence. Quand je vis le maréchal Ney, il me peignit la difficulté de sa position. 11 me dit qu'il ne s'était jamais trouvé en pareil état dans le temps qu'il commandait aux armées.

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« Autrefois, dit-il, c'était bien difTérent. Quand j'avais ordonné des dispositions, d'envoyer des chevaux à tel ou tel endroit, j'étais tranquille ; je dormais toute la nuit. >i Je lui répondis qu'avec la confiance qu'il inspirait aux troupes, il n'y avait nul doute qu'elles marcheraient. « Sans doute, dit-il, elles marcheront. Je tirerai le premier coup de fusil, et, s'il y a un homme qui ])ouge, je lui passerai mon sabre au Iravers du corps. La garde lui servira d'emplàlre (ce sont ses propres expressions). Au reste, ce qui fail marcher le soldat, c'est le canon, et M. Levavassem-, mon aide de camp qui est là, l'applique à merveille. »

(On donne lecture des ordres dictés au témoin par le maréchal.)

Le Président. — Gomment, après un plan de campagne aus.si étendu, aussi sage, dans lequel vous aviez tout ]>révu, navez-vous pas attendu le résultat des opérations que vous aviez ordonnées?

Le Maréchal. — Cette réflexion est extrêmement juste. Mais j "étais dans la tempête qui allait fondre sur moi. Les événements se sont succédé si rapidement ! N'ayant aucune nouvelle de Monsieur, abandonné à moi-même, tourmenté par tout le monde, chacun cherchant à se sauver, ne sachant pas le résultat des événements. C'est ce qui m'a déterminé à la malheureuse lecture que j'ai faite.

Le maruuis de Fkondeville. — Je demande à M. le maréchal Ney <ju'il \ ciiillt' l)ien...

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Le r.oMTE MoLi^;. — Je demande que M. de Fronde- ^ ille fasse passer sa question par la bouche du président.

M. DE Frondeville. — Je prie M. le président de ilcmander à M. le maréchal ce qu'il entend par Torag'e (jiii allait fondre sur lui, qui l'a entouré de toutes j)arts et qui l'a déterminé, au lieu d'attendre reHel des précautions qu'il avait prises, à passer à Bonaparte avec toute son armée.

Le ^Maréchal. — Il y avait une fureur révolutionnaire. Il était impossible de faire o]>éir les troupes dans les dispositions où elles étaient. Oui, le 13 ou le I i au matin, il était impossible de faire marcher les troupes. Je délie tel s^énéral qui soit an monde de conduire des troupes dans de pareilles dispositions.

M. DE Saint-Roman. — Je demande à M. le maréchal Xey pourquoi il n'a pas fait arrêter les émissaires ([ui sont venus quelques heures après le départ de M. le marquis de Soran. Ne les ayant pas fait arrêter, on pouvait soupçonner qu'il était déjà dans le parti de Bonaparte .

Le PRÉsiDE?iT. — J'avais déjà fait hier cette observation.

Le Maréchal. — J'ai eu l'honneur de répondre à S. E. ce que je répète aujourd'hui : il était impossible de faire arrêter personne [Murmures dans direrscs parties de ht salle).

42, Déposition de M. Renaud de Saint- Amour

M. Renaud de Saint-Amour, attaché à rétat-iuajor du ministre de la guerre, était le 28" témoin. Il a remarqué sur toute sa route que les soldats n'avaient pas envie de se battre pour la cause du roi et que les habitants des campagnes, et même des villes, étaient dévoués à l'empex^eur.

M. de Saint-Amour. — J'étais adjoint à rétat-major du ministère de la guerre lorsque je reyus l'ordre du secrétaire-général de me rendre avec des dépèches dans le département de la Gôtc-d'Or et à Grenoble. Je partis de suite en poste. Etant arrivé à , je rencontrai un de mes camarades, le major Brossard, qui m'apprit le débarcjuement de Napoléon. Je croyais fermement que les ordres que je portais étaient pour rassembler les troupes et les opposer à la marche de Napoléon. Je me rendis à Bourg, où je remis des dépêches pour le chef du 7G^ régiment.

Le lendemain au matin, à la première poste, je trouvai un oflicier qui me demanda ce qui se passait. Je lui dis que je ne savais rien des événements. Il dit : « N'allez pas plus loin, parce que Bonaparte est, dans ce moment, à deux ou trois lieues. Le 4^ de hussards vient de passer à l'ennemi, et vous ne pourriez vous rendre à votre destination. Le général Marchand sesl

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retiré au fort Barraux avec une partie du 11'" régiment de ligne. »

Je pris le parti de revenir à Lvon pour prendre les ordres du comte d'Artois. Mais je sus que S. A. avait quitté la ville pour se retirer du côté de Moulins, après avoir pris les conseils du duc de Tarente, des généraux Partouneaux, Digeon et autres, qui reconnaissaient combien il serait difficile d'exciter les troupes de la garnison ù défendre le passage du Rhône.

Conformément aux ordres que je reçus, je fis une dépêche télégraphique et me retirai par la Franche- Comté au-devant des troupes qui étaient en mouvement par ordre du ministre, et je donnai partout l'ordre par écrit de faire rétrograder toutes les divisions sur Moulins.

A Poligny, je rencontrai une voiture de poste où je crus voir un officier général. Je demandai qui était ce général. On répondit que c'était le marquis de Soran. M. le marquis m'ayant dit qu'il allait rejoindre Monsieur, je lui fis part des mauvaises nouvelles et l'engageai à rétrograder. Je changeai de voiture cl je voyageai avec lui.

Je donnai contre-ordre à tous les corps que je rencontrais sur la route. Beaucoup de soldats dans les colonnes criaient : Vive V Empereur ! On ne. pouvait en espérer un bon service pour la cause du roi.

On me dit que le maréchal Ney était arrivé à Lonsle-Saulnier. J'allai le joindre et lui fis part des ordres

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par écrit que j'avais reçus du duc de Tarenle. Il nie dit, entre autres choses, (ju on aui'ait pu défendre la jiosition du passage du Rhône, parce que c'était une position militaire dont le maréchal Macdonald aurait pu faire usage ; qu'il ne concevait pas comment on n'avait pas occupé les ponts. 11 parut extrêmement surpris et pria M. le comte de Bourmont de donner, de nouveau, contre-ordre à tous les régiments en marche pour Dôle et Chalon, en recommandant aux chefs de corps d éviter le contact des troupes avec celles de Bonaparte. Il donna un ordre verbal au directeur de l'artillerie de Besancon pour ({ue des munitions lussent envoyées à Lons-le-Saulnier. Je partis pour Quingey le il au soir.

M. Bekuyeh. — Je vous prie de demander au témoin si, indépendamment de ce qu il a observé les dispositions des troupes, il n'a pas observé celles des habitants des campagnes.

M. DE Saint-Amouu. — J ai oublié de dire que j ai observé, dans tout le département de l'Ain, des ])ersonnes qui se réunissaient dans les cabarets et sur les routes, où elles criaient: \'ire l'Empereur ! y-ai observé la même chose dans la ville de Bourg où je passai la soirée avec un otlicier de la maison du roi ; j'en fis même l'observation au général Gauthier cpii commandait à Bourg.

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'i-3. Déposition m: M. BouloiNu>e

M. Pierre Bouiongne éUnl le 29* témoin. La déposition (le ce nctrocianl royaliste est intéressante, non seulement parce qu'il raconte que Ney est, le 12 mars, résolu à lutter contre Napoléon et persuadé que le premier coup de canon décidera de l'aftaire, mais parce qu'il retrace l'entrée de Napoléon à Lyon et rapporte les propos de 1 empereur, disant, par exemple, à ses soldats qu'ils iront à Paris les mains dans les poches.

M. BouLONGNE. — Je quittai Lyon le samedi 1 1 mars vers 10 heures du soir. Dans la crainte d'être arrêté f)ar les troupes de Bonaparte, je me dirigeai vers Lonsle-Saulnier. Le maître de poste dit qu il ne pouvait me donner des chevaux, (ju'il avait défense expresse d'en donner à qui que ce iùt. Cependant, connaissant mon attachement à la famille royale, il dit : « Je sacrifierai volontiers mon devoir, partez par la route de Bourg, parce que vous pourrez sortir de France par Genève ».

A Lons-le-Saulnier, arrivé à la poste aux chevaux, im gendarme se présenta et demanda d'où je venais. .Fe dis : « De Lyon ». Quatre ou cinq minutes après, un officier vint à moi et dit : « Vous venez de Lyon, dites-moi ce qui s'y passe. » Je dis : « Je m'occupe de mes affaires. » Il me dit : « Je suis bon Français. Le prince et moi, nous sommes depuis trois jours

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