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Déposition de M. de Préciiamps

Passinges, baron de Préchamps, maréchal de camp, est le 31" témoin. Ami intime de Ney, il ne le charge pas ; mais il décrit assez bien la revue du 14 mars, la pâleur des ofliciers, le morne silence des soldais. (iOnime Capelle, il cfoit assister au.x débuts de la Révolution : tant que les

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troupes étaient casernées, on pouvait les contenir; une lois en contact avec la population, « les difficultés devenaient insurmontables ».

M. DE Préchamps. — M. le maréchal Ney est arrivé à Besançon par ordre du gouvernement le 11 mars. Mes fonctions ne m'ont permis de voir le maréchal qu'à l'instant où il montait en voiture avec le comte de Bourmont. 11 m'ordonna de suivre l'offîcier-général dont j'étais le chef d'état-major. J'arrivai le même soir à Lons-le-Saulnier. C'était le point qu'on avait indiqué pour le rassemblement des troupes qui composaient le corps d'armée. Déjà plusieurs régiments y étaient arrivés.

Tous les ordres qui ont été transmis par M. le comte de Bourmont, d'après ceux du maréchal, l'ont été dans le sens de la cause du roi jusqu'à l'époque du 14 mars.

Mais déjà il était facile de prévoir que l'armée pourrait apporter beaucoup d'obstacles. Tant que les troupes ont été casernées, on pouvait croire que les efforts des officiers pour les contenir obtiendraient quelque résultat ; mais dès qu'elles ont été en contact avec la population, ces difficultés sont devenues insurmontables.

La défection du 76" qui passa à l'ennemi en entier, était un signal d'insurrection générale.

Dans la matinée du li. lorsqu'on assembla les

troupes pour une revue, tous les officiers avaient la pâleur de la mort sur la figure, les soldats gardaient le silence le plus morne, et rien que cette attitude, peu naturelle aux Français, pouvait faire prévoir une grande catastrophe. On pouvait croire que, comme en 1790, les officiers seraient chassés par les soldats. C'était mon opinion. J'étais résigné à faire mon devoir, ^^is les agents de Bonaparte s'étaient glissés dans toutes les classes de la population. Déjà l'on avait répandu les bruits les plus faux. Déjà on avait osé dire que la famille royale avait abandonné la capitale. L'armée fut trompée. Gomme elle a été calomniée depuis ! L'armée eût servi son roi si elle n'eût pas cru que son roi avait abandonné sa cause.

La suite est connue. Immédiatement après la fatale proclamation, M. le maréchal Ney me donna ordre de partir pour le quartier général de Bonaparte. Cet ordre, je ne puis le dissimuler, honore encore M. le maréchal. J'avais pour instruction, et pour seule instruction (elle était verbale) de m'assurer auprès du général Bertrand qu'il ne serait apporté aucun changement à l'itinéraire de la marche des troupes. A tout événement, je devais m'entendre avec les autorités locales pour assurer la subsistance de ces mêmes troupes et éviter par là les malheurs que l'omission d'une semblable mesure eût fait peser sur les véritables défenseurs du roi. Je me suis acquitté de celte nùssioU; J ai servi en même temps ma patrie et mon

souverain. Là ont fini mes travaux ; je n'ai plus servi du tout.

Le Président. — A quelle heure êtes-vous parti de Lons-le-Saulnier ?

M. DE Préchamps. — En plein midi, immédiatement après cette fatale proclamation.

M. Berryer. — Je demande au témoin s'il n'a pas connaissance que des gentilshommes aient été incorporés par le maréchal dans les troupes qu'il avait à Lons-le-Saulnier.

M. de Préchamps. — J'ai une parfaite connaissance de ce fait. Plusieurs gentilshommes, quoique en petit nombre, s'étaient présentés. J'en avais parlé à quelques colonels, entre autres au colonel Dubalen. J'ai soumis cette mesure à M. le maréchal comme un secours de sûreté. Ensuite, les événements se sont succédé avec tant de rapidité que je ne sais pas si cette mesure a eu un commencement d'exécution.

Le Président. — Avez-vous connaissance qu'un émissaire de Bonaparte ait été arrêté avant le 14, au matin ?

M. de Préchamps. — Non, Monseigneur.

M. Berryer. — Le témoin n'a-t-il pas connaissance qu'un grand nombre d'affiches et de proclamations a été distribué parmi les troupes du 13 au 14?

M. de Précha.mps. — Ce n'est que dans la marche des troupes et dans les journées postérieures au 14 que j'ai acquis la connaissance que les troupes étaient

infectées d'un grand nombre de proclamations.

M. Berryer. — Dernière question : si le témoin n'a pas vu un exemplaire de la proclamation qui nous occupe, imprimé, portant la date du 13 mars.

M. DE Préchamps — Oui. sans doute, et c'est à Auxerre. C'est le premier exemplaire que j'ai lu de cette proclamation. Cela m'a fait présumer qu'elle était imprimée d'avance.

Le Président. — Vous avez été chargé dune mission auprès de Bonaparte ?

M. DE Préghamps. — Je n'étais chargé d'aucune mission auprès de Bonaparte. Mais j'étais chargé de m'assurer chez son chef détat-major, le général Bertrand, qu'il serait pourvu à la subsistance des troupes.

Le duc de FitZ' James. — A fjiielle époque les troupes ayant cessé d'être casernées et étant entrées en contact avec la population, les difficultés sont-elles devenues insurmontables ?

M. de Préchamps. — A l'époque même où elles ont quitté leur garnison de Besançon.

M. DE Fitz-James. — Je fais cette observation parce que M. le maréchal, dans les lettres qu'il écrivait au maréchal Oudinot le 13, répondait encore de la fidélité des soldats et officiers.

Le Maréchal. — J'ai parlé seulement des officiers.

M. DB Fitz-Jambs. — Je crois que la lettre parK; aussi des soldats.

Plusieurs voix. ^=^ Non, non.

46, Déposition de M. de Bourcia

M. fie Bi'anges de Bourcia, (1) ^oua-préfet à Poligny, était le 31" témoin. Sa déposition aniène le maréchal Ney à dire qu'il avait donné à Louis XVIII un excellent conseil, celui d'attacher à sa personne la garde impériale et de s'entourer de cette « députa tion de l'armée ». Mais les conversations que Bourcia entendit, ne sont pas moins intéressantes. Devant le sous-préfet, Ney répète que Napoléon est une bête fauve, un chien enragé auquel il faut courir sus; il se fait fort d'arrêter « Bonaparte» et de le conduire vivant à Paris dans une cage de fer; il est tout plein d'assurance, voire de jactance : les troupes, dit-il, sont ce qu'on veut et fen réponds. Mais le Î4, tout est changé, et Ney essaie d'entraîner Lecourbe, promet à Lecourbe de faire sa paix avec l'Empereur !

M. DE BoupciA. — Le 11 mars dernier, vers 9 heures du soir, étant à mon bureau, sur la route de Poligny qui mène de Besancon à Lons-le-Saulnier, je vis venir une voiture assez belle. Comme le duc de Berry était attendu depuis quelques jours, je crus que c'était sa voiture, parce (juo je Aoyais des postillons. A'oyant

(i) On le nomme partout Boiirsiuc ou Bowsillac. C'était Amand de Hranges, nù le 5 ocldbre 1781 à Boiitcia dan* le Jurri ; il t'tâit en fonction depuis le 1 5 juillet i8i4; Transfévé à Saint-Claude le i3 août tSif), renvoyé à Poligny où il resta jusqu'au i" fc-vrier i8ig, rappelé une troisième fois à ce poste le 0 Septembre iSjo, remplacé le ■xi août i83o, il vivait encore ver» iBô 1.

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que c'étaient des officiers généraux, je sortis précipitamment et j'arrivai sur la place où est la poste. Je vis descendre le comte de Bourmont et le maréchal Ney. Je m'adressai au comte de Bourmont et le priai de dire au maréchal que, si son intention était de s'arrêter quelques heures à Poligny, je le priai do vouloir bien descendre chez moi. M. le maréchal répondit à cette proposition et dit : « Je descendrai de préférence chez vous, mon ami, mais je désirerais parler aux colonels des régiments qui sont en séjour dans cette ville ». Je dis : « Je vais donner des ordres, comme officier de la garde nationale, pour prévenir les colonels ».

11 était 9 heures 1/2 lorsque les colonels se rendirent près du maréchal. Il était 10 heures lorsqu'on se mit à table. Pendant tout le repas, il fut question des événements. Le maréchal m'adressa la parole et me demanda si l'esprit de mon arrondissement était bon. Je répondis « oui , en général » ; mais je dis que le régiment qui avait passé la veille, était très mauvais, que l'esprit des régiments qui étaient alors à Poligny, et dont l'un était commandé par le colonel Dubalen, était meilleur.

J'invitai alors le maréchal à accepter les offres des gardes nationaux qui voulaient marcher ; je pensais que leur exemple entraînerait le plus grand nombre de mes administrés à servir sous les drapeaux du roi. Le comte de Bourmont prit la parole et dit : « Ma-

réchal, cette proposition me paraît bonne. » Le maréchal adressa la parole à la personne qui était à côté de lui à table et répondit que c'étaient la plupart des hommes mariés, qu'il était inutile de faire pleurer les femmes.

On parla des événements de Grenoble. Le maréchal dit : (' Je me doutais bien que le général Marchand n'aurait pas assez de caractère et de force pour arrêter Bonaparte ; c'était une bête fauve, un chien enragé sur lequel il fallait se jeter afin d'éviter ses coups de dents ». M. le maréchal ajouta qu'il s'était trouvé dans des positions plus difficiles et qu'il espérait, s'il arrêtait Bonaparte, le conduire vivant à Paris dans une cage de fer. Je dis qu'il vaudrait mieux le conduire dans un tombeau qu'à Paris. M. le maréchal dit que les troupes étaient ce qu'on voulait et qu'il en répondait. Alors, il fut question d'autres circonstances qui étaient étrangères au débarquement de Bonaparte.

Il était minuit lorsque le maréchal remonta dans sa voiture. Je l'accompagnai avec le comte de Bourmont ; il dit : « Je ferai usage des troupes que vous m'olfrez ; je vous prie d'envoyer à Lons-le-Saulnier tout ce qui sera disponible en gardes d'honneur et dans les gardes nationales. »

Les 12, 13 et 14jene fus occupé qu'à combiner les mesures que j'avais à prendre. Ensuite j'exécutai les ordres du marquis de Vaulchier, préfet du Jura, de

lassembler tous les {^ar4es d'honneur, les gardes nationales et de leur donner des cartouches, s'il était nécessaire. Mais quel fut mon étonnement, le 15 au matin, d'apprendre la défection du maréchal, défection qui me fut confirmée, le soir même, par M. le comte de Bourmonl 1

Il dit : « Mon cher ami, tout est perdu ; malgré les conseils donnés au maréchal, il a opéré sa défection ; mais nous n'avons qu une seule conduite à tenir ; il faut nous rallier au roi » .

Je m'approchai du général Lecourbe qui accompagnait M. de Bourmont et qui me confirma également la défection du maréchal ; mais, comme M. Lecourbe n'est plus pour assurer eu contredire la vérité de ce qiuî j'avancerais, je termine là ma déposition.

Le Maréchal. — Monsieur, dans sa déposition écrite, a parlé de la garde impériale. Il est très vrai (|ue, lorsque j eus 1 honneur de commander la gardje au palais de S. M. à Gompiègne. j'eus une entrevue avec S. M. Le roi me lit plusieurs questions sur la garde. Je lui dis : « Si V. M. veut apaiser tout mécontentement, je pense (ju'elle ferait bien de réunir sur le champ la garde impériale et de s'entourer d'elle, car la garde n'est autre chose qu'une députation de toute l'armée. Toute l'armée est fixée sur elle ». S. M. dit : « ^ os idées sont bonnes ; je verrai à en profiter, à mon arrivée à Paris ». Ce propos a

été connu à Paris. Bonapurtt; en a été instruit ; il m'a dit. devant plus de cin({uante personnes : « Je sais ce que vous avez dit au roi ; si le roi avait suivi vos conseils, je n'aurais jamais mis le pied sur le sol français ».

M. Bbrryku. — J'engage le témoin a rendre compte de sa conversation avec le général Lecourbe et à dire comment le général Leeourbe s'est expliqué sur les dispositions des soldats.

M. UK BouRCi.\. — J'ai parlé de ma conversation avec le général Lecourbe à M. Ferrand et à un autre magistrat de Poligny. Le général Lecourbe me dit : « Le maréchal Ney ma promis de faire ma paix avec l'Empereur ». M. Lecourbe n'étant plus, j'ai dû respecter sa cendre et ne pas rappeler ce propos.

M. Bellart. — Je prie M. le président de demandera M. le baron Capelle s'il a connaissance de l'incorporation des gentilshommes.

M. Capelle. — J ai envoyé le 12 vingt-cinq à trente jeunes gens, presque tous gentilshommes, pour se réunir à M. le maréchal Ney. Ils sont arrivés à Lons-le-Saulnier et y ont été parfaitement reçus. Il leur a donné des éloges sur le dévouement dont ils faisaient preuve. On ne les a point reçus, mais renvoyés à Bourg avec ordre de réunir le plus de monde qu'on pourrait pour attendre le maréchal qui ne tarderait pas à y aller lui-même. Je crois qu ils ont reçu pour cela un ordre écrit du comte de Bourmont.

M. Bellart. — Quel était, à la connaissance de M. Capelle, l'esprit du département et de la population de Lons-le-Saulnier ? Je fais cette observation parce que je tiens à la main un mémoire couvert des signatures des habitants de Lons-le-Saulnier qui réclament avec une vivacité extrême contre l'imputation qu'on fait à leur ville natale.

M. Capelle, — Je suis arrivé à Lons-le-Saulnier le 14 au matin. Je n'ai pu avoir de connaissances précises sur les dispositions des esprits. Je croyais ces dispositions assez bonnes d'après les lettres que je recevais. Mais je dois dire que, pendant la journée du 14, j'ai vu une partie de la population se mêler aux soldats et notamment dans les excès qui ont été commis au café Bourbon. Je dirai plus : il y avait plus de menu peuple que de soldats. M. de Vaulchier, au surplus, pourrait mieux répondre que moi à cette interpellation.

M. de Vaulchier. — La disposition des habitants de Lons-le-Saulnier était, assez généralement, l'indifférence. 11 y avait une petite portion de la population (jui étail mauvaise, et une portion assez notable, mais pourtant la plus faible, qui était dévouée au Roi. Le 14, au soir, vers 8 heures, je ne vis que des soldats prendre part aux cris de Vive V Empereur. Je fus insulté en revenant de chez M. le maréchal Ney, pcirce que j'avais conservé un ruban blanc à ma boutonnière, mais ce fut par des soldats.

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