‹ Lettres de A.E. Nordenskiold [microforme]Chapitre 14 sur 31 · SUR SON VOYAGE · texte numérisé non relu

SUR SON VOYAGE

Depuis l'embouchure de la Léna jusqu'à la baie de Koljutschin

On a enfin reçu, en Suède, dans la première semaine d’août des nouvelles de l'expédition suédoise au détroit de Bchring. Les plus anciennes de ces dèpêches datent du 25 novembre 1878, les plus récentes, du 20 février. Les unes sont adressées au mivistre de la marine suédoise par le Commandant du Véga, le lieutenant Palander, les autres sont adressées par le chef même de l’expédition, M. Nordenskiold, à M. Oscar Dickson, de Gothembourg.

Dans leurs lettres du 25 novembre, écrites « à bord du Véga, enfermé au milieu des glaces, à

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l'embouchure du golfe de Behring, sous le 67°5’ de lat. etle 173° 31 de long. E, » les deux navigateurs rappellent qu'ilsavaient déjà eu l’occasion d’envoyer à la date du 18 octobre et du même point, de leurs nouvelles par l'intermédiaire d’un chef tschoutche, du nom de Menka.

Cette Majesté asiatique habitait la ville de Markowa, près d’Anadirsk à environ 500 milles anglais du point où est mouillé le Véga. Malheureusement pour lui, Menka est un grand adorateur de Bacchus et se trouve, comme l’on dit, « presque constamment dans les vignes », mais heureusement pour les lettres, il les fit remettre fidèlement aux postes impériales dans un intervalle de lucidité.

Le Vésa dut prendre ses quartiers d'hiver à 120° (environ 200 kilomètres) seulement de la partie la plus étroite du détroit de ehring. Si, après ses 3,000 milles de navigation dans des parages inconnus, il eût atteint, trois jours plus tôt le point d’où les lettres sont parties, il se serait, sans nul doute, trouvé au Japon, à l’heure où les navigateurs écrivaient,

Ce fut le 26 septembre que l’on arriva au point d’hivernage, après avoir couru le long de la terre et tra versé des masses de glace flottante réunies et congelées par de la glace nouvei'e, Le 25 novembre, la glace avait une épaisseur de deux pieds (59 centimètres). Le Véga était mouillé à la distance d’un mille anglais de la côte droite et basse. Entre ce point et la terre courent parallèlement à celle-ci, deux bancs de sable de dix pieds (2"97).

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Grâce à l'épaisseur de la glace, l'expédition pouvait se considérer comme étant dans une sûreté parfaite. La situation relativement méridionale de la localité fait qu'au mois de novembre l’on jouissait encore de sept heures de jour entier et que l'on en aurait cinq au 21 décembre. Quant au froid, il était infiniment plus intense qu'au Spitzhberg. La température’ était égale et subissait une baisse lente et continue. Le minimum en avait été jusqu'alors 28° centigrades, et la moyenne de novembre paraissait devoir atteindre environ 20°, Depuis deux mois, le vent ‘s'était obstinément tenu entre le nord-est et le nord-ouest, mais avait principalement soufflé du nord-nord-ouest.

L'expédition avait construit à terre une hutte de glace destinée à devenir l'observatoire magnétique. Les instruments étaient déjà installés et les observations devaient commencer le 20. Le chemin jusqu’à la côte, long de 5,500 pieds(1,633 m.), avait été jalonné, sur chaoue longueur de 40 pieds (11°88), au moyen de grands blocs de glace réunis par des cordes de sonde. Ainsi, l’on ne risquait pas de s’égarer la nuit et en temps de neige.

Depuis le cap Schelagskoj, la côte s’était montrée couverte de nombreux villages, chacun composé de cinq à quinze tentes habitées par des Tschoutsches, petite race aux cheveux et aux yeux noirs, au teint jaune-brunâtre et présentant une forte ressemblance avec les Esquimaux groënlan-

dais. Le peuple est très amical et serviable à un

haut degré, surtout quand on lui donne du kakau, dénomination commune à toute espèce de nourri-

ture. Pour un verre d’eau-de-vie, on peut lui faire faire tout ce qu’on veut. Une foule de petits navires américains se livrent chaque été à un commerce d'échange avec les Tschoutsches, chez lesquels ils introduisent de grandes quantités d’eau-de-vie malgré les défenses du gouvernement russe. Quant à l'expédition suédoise, elle n’accorde de l’eau-devie que très exceptionnellement et à titre d'ancouragement spécial.. Dans la proximité immédiate du Véga se trouvent le trois villages de Yentlin, Pitlekaj et Irgonouk. Les indigènes vivent de la pêche du veau marin, du morse; de la baleine et du poisson. Ils s’habillent et recouvrent lerrs tentes de peaux de rennes, qu'ils obtiennent par échange des Tschoutsches nomades ou « Tschoutsches à rennes » de l’intérieur.

Les moyens de locomotion du Tschoutsche côtier est le traîneau à chiens, sur lequel, quand la chasse etla pêche maritimes sont impossibles, il voyage le long des côtes pour se livrer au commerce d'échange avec les populations d’autres villages.

Depuis la Léna, l’expédition avait continuellement suivi la côte à deux exceptions près : l’une pour essayer de toucher à l’île Liachoff (groupe de la Nouvelle-Sibérie), l’autre pour pénétrer depuis les îles aux Ours, dans la direction du nord-est. A partir de cesîles,'situées en dehors de l'embouchure de la Kolyma, l'expédition a traversé sans interruption des masses serrées de glace flottante en longeant de très près le rivage, et par trois à quatre brasses (5"34 à 7"13) d’eau, parfois même sur de longues étendues avec seulement quelques pouces

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d'eau sous la quille, Que l’on ajoute à cela des brumes épaisses et continues, et l'incertitude de la forme réelle de la côte. Si un navire a marché à la sonde, on peut dire que c'est le Véga, dont la puissance à forcer la glace a dépassé toutes les prévisions, Une coque en fer sût sombré à un seul des nombreux chocs que le Véga a dû essuyer.

M." Palander termine en ajoutant que, suivant toutes les apparences, l'expédition ne souffrirait ni du froid ni des courants d'air, car le Véga la tiendrait au chaud, Elle n’aurait q«à subir les ennuis de l’hivernage.

Comme on le peut voir sur les cartes de l’Asie septentrionale, le fleuve de la Léna se jette dans la mer par une foule de bras qui forment un delta considérable situé environ au milieu de la côte nord de l'Asie età peu près à égale distance de Yugor Schar (Nouvelle-Zemble) et du détroit de Behring.

La côte présente toutefois des différences considérables des deux côtés de l'embouchure du fleuve. A l’ouest la terre s'élève jusqu’au voisinage du 1800 de lat. N., c’est-à-dire à un degré qui n’a été dépassé que Sur quelques rares points de cette partie de la mer Glaciale, et où l’on a assez Souvent à redouter la rencontre de masses de glace impénétrables. A l'est, par contre, la côte descend lentement vers le sud, de sorte que le détroit (Behring) unissant les eaux de la mer Glaciale et du Pacifique, est situé au sud du cercle polaire, environ par la latitude de la ville suédoise d’Haparanda, A l’ouest encore, la

région côtière forme une immense éundra dé-

pourvue de toute végétation forestière, tandis qu’à l'est ja limite des forêts arrive sur quelques points

presque jusqu’à la côte. C’était la première fois

qu'un navire avait longé la partie occidentale qui n'avait pas même été côtoyée en bateau sur des étendues considérables. Il y a plus de 200 ans, qu'un navire s’est rendu par contre entre la Léna et le détroit de Behring, et si cette navigation n’a pas été réitérée, de nombreuses courses en bateau

avec la Léna, la Kolyma, la Jana, l’Indigirka ou le:

détroit de Behring pour points de départ, ont eu lieu le long de la plupart des parties des côtes nord-est de la Sibérie. À l’ouest, comme Nordenskiold le faisait déja observer dans ses lettres d'août 1878, le relevé des côtes est des plus défectueux, l'expédition ayant navigué pendant plus de 500 kilomètres aans les parages indiqués comme terre par les cartes les plus récentes (1876). A l’est, par contre, les erreurs relevées sont peu considérables. A l’ouest, pour autant qu’on le sache, la côte est totalement ouverte et sans protection contre les glaces de la mer Polaire proprement dite, tandis qu’à l’est celles-ci sont arrêtées par les barrières que leur cpposent l’archipel de la Nouvelle- Sibérie et la terre de Wrangel. On aurait donc pu espérer que les principales difficultés se trouveraient vaincues dès |l’arrivée à l'embouchure de la Léne. Avant le commencement même de l’expédition, Nordenskiold exprimait toutefois la crainte que les difficultés commençassent à proprement parler à l’est de la Kolyma, au delà de laquelle la mer ne reçoit que de petits cours d’eau, .1capables

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si favorisée de la course, ces craintes devaient malheureusement bientôt se changer en réalité.

Les considérations: énoncées par Nordenskiold dans son projet du Voyage 52 sont trouvées exactes du commencement jusqu’à la fin : entre Ja Norvège et Yugor Schar, pas de glace ; entre Yugor Schar et le lénisséi, des glaces insignifiantes ; entre ce fleuve et les iles aux Ours (situées sous le 71° de lat. N. à environ 1,000 kilomètres de l’'embouchure de la Léna), le long de la côte, presque pas de glace; à l’est des îles précitées, des glaces qui devinrent toujours plus denses à mesure que l’on S'avança vers l'est, et qui, par leur congélation avec la glace nouvelle, enchaînèrent définitivement le navire à la limite même des eaux toujours libres du Pacifique.

L’intention de Nordenskiold avait été d’accompagner la Léna (qui remonta, comme on le sait, plus tard jusqu’à lakoutsk) à un mouillage de l’embouchure du fleuve du même now, et de ne repartir qu'après avoir vu sa COMpagne remonter le fleuve à la vapeur. Cependant le vent favorable, la mer libre, la crainte d'exposer le Véga aux dangers d’un échouage sur les côtes basses du delta, engagèrent Nordenskiold à quitter en pleine mer le navire qui l'avait suivi jusqu'alors, à 20 kilomètres environ de la pointe Septentrionale du delta en question.

Après la séparation, la Zéna se dirigea du côté

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de terre, et le Véga mit le cap sur les îles les plus méridionales de l’archipel de la Nouvelle-Sibérie. On sait que ces îles sont très remarquables au point de vue scientifique par les débris de mammouths et d’une foule d'animaux contemporains que l'on y rencontre en quantités infiniment plus grandes que sur la tundra du continent. Certains bancs de sable sont littéralement remplis d’os et de défenses de mammouths, etleschercheurs d'ivoire, qui depuis des années se livrent à cette industrie en se rendant presque chaque printemps sur des traîneaux aux îles précitées, reviennent en automne toujours chargés d’une riche moisson. Comme ils recueillent cet ivoire dans des bancs de sable explorés souvent, il y est probablement rejeté par les tempêtes et par les glaces flottantes d’automne où mis à découvert par la dénudation de la plage. Suivant Hedenstrom, employé sibérien qui a visité ces îles pendant l'été, on y rencontre même dans l’intérieur des éminences entièrement couvertes de restes de mammouth, de rhinocéros, de cheval, d’aurochs, de bison, de moutons, etc. L’inaccessibilité de ces îles, perdues dans les brumes et les glaces arctiques, en a empêché jusqu'ici l’exploration détaillée, d’une si haute importance pour l'histoire du globe. Il va de soi que les quelques jours dont disposait Nordenskiold ne pouvaient lui permettre de se livrer à une étude de détail. Il désirait cependant toucher aux îles néo-sibériennes ou naviguer au milieu d'elles pour en sonder les côtes et en étudier les conditions glaciaires.

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la température s'élevait jusqu’à 46’, et la mer était libre. Dans la soirée du 28 août on aperçut les deux îles les plus occidentales du groupe, Semenoffski et Stolbovoj ; mais la mer était si peu profonde que sur de longues distances l’on n’avait que de 3 1/2 à 4 brasses d’eau (6 24 à 7m 13). On rencontra en outre de la glace pourrie ou plutôt une espèce de margouillis de glace à moitié dissoute qui força le navire à des détours considérables et empêcha le Véga de marcher à toute vapeur. Ce fut par suite seulement, le 30 août vers midi, que l’on arriva de vant l’île Liachoff, où Nordenskiold avait l'intention d'aborder. La côte occidentale en était bloquée de la glace de l'espèce mentionnée, et l’eau était si peu profonde que la sonde n'indiquait que 4 brasses (7* 13)à 15 verstes du rivage. Par ces raisons, et pour ne pas mettre en péril le but principal du voyage, On abandonna le plan primitif et l’on mit le Cap sur le sud, vers le détroit qui sépare de la terre ferme l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Selon Nordenskiold, le vapeur la Zéna (qui est actuellement à Ia- Kkoutsk) serait, par ses dimensions moins considérables, son faible tirant d’eau, sa solidité, le navire le plus propre pour l'exploration effective et détaillée desîles en question, ainsi que pour l'étude des vasteset importants problèmes scientifiques qu’elles peuvent contribuer à faire résoudre : connaissance de la répartition des terres à la fin de la période tertiaire ; étude des vertèbres comtemporains de la première apparition de l’homme à la surface du globe ; question de la possibilité, pour les ancêtres des éléphants de l'Inde, de vivre, comme ils l'ont

fait jadis, dans les déserts glacés de la Sibérie ; étude de la flore ainsi que de la faune marine de ces régions aux époques géologiques antérieures ; et enfin, connaissance plus exacte des conditions physiques actuelles de la mer Glaciale de Sibérie. Le détroit entre la plus méridionale desîles de la Nouvelle-Sibérie et la terre ferme a une largeur d'environ 30 verstes. Il est bordé du côté de cette dernière par une pointe quia souvent constitué l'extrême limite des courses en bateau depuis l'embouchure de la Léna vers l'est, et qui, à l'instar de plusieurs autres caps sibériens connus par leur inaccessibilité, a reçu le nom de Sviatoi Nos (le Cap Saint). En 1736, l’intrépide explorateur arctique russe Laptie déclarait, sur la foi des Yakoutes qui habitent cette région, qu'il était inutile de songer à le dépasser à cause des glaces qui le bloquaient et qui ne fondaient jamais. Trois ans plus tard cependant, en 1739, il fut doublé par Laptieff en personne, et en 1761 par le marchand russe Schalewroff. Nordenskiold pense que chaque année la mer y est navigable, non seulement pour des bateaux à vapeur, mais encore pour des em barcations baleinières conduites par un équipage solide et expérimenté.

L'expédition trouva les parages de Sviatoi Nos passablement libres de glace, et dans la matinée du 31 août, elle franchit sans peine le détroit par un temps calme et beau. Aucune neige à terre.

Vers l'est, la mer était libre le long de la côte. L'eau, peu salée, avait une température de plus de 46. Le 1° septembre, le beau continua par le vent

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du sud et une température atmosphérique de plus de 5°6' à l'ombre, à l'heure de midi. Dans la nuitdu 1° au 2, le vent sauta au nord, et le thermomètre descendit à moins de 1°. La nuit suivante, chute de neige assez forte pour blanchir tout le pont du Véga et les Îles aux Ours, que l’on atteignit le 3 vers midi. Les îles aux Ours sont quelques petits flots rocailleux situés tout près de la côte par le 71° de lat. et le 160° de long. E. deGreenwich, à 360 verstes environ de la pointe méridionale de l'ile Liachoff. Le Véga avait parcouru cette distance en trois jours, soità raison de 120 verstes par jour, circonstance bien propre à montrer combien l'expédition avait été peu gênée par les glaces dans cette partie de sa course, si l’on prend en considération le temps perdu par les dragages, les sondages, la détermination de la température et de la salure de la mer à des profondeurs différentes, ainsi que la prudence avec laquelle il fallait marcher dans des eaux totalement inconnues. On rencontra de temps à autre un bloc de glace, et vers le nord des champs continus de glace flottante empêchèrent de réaliser le plan de courir de ce côté depuis l'embouchure de la Kolyma, afin de voir si l’on ne découvrirail pas une terre ou des îles entre l’île Liachoff et la terre de Wrangel,

Des glaces impénétrables, rencontrées entre 40 v. et50 v. à l'est des îles aux Ours, s’opposèrent ab- Solument à une marche directe vers l’est depuis ces Îles sur le cap Schelagskoj. On dut retourner

vers le sud et longer la côte. Mais le chenal navigable devenait toujours plus étroit en raison d

glace, tandis que la profondeur de l’eau diminuait d'une manière inquiétante du côté de terre. Cependant l’on n'eut Pas encore à souffrir d'arrêts bien considérables. On doubla l'embouchure de Jschaunbay dans la nuit du 5 au 6, et ce dernier jour, à quatre heures du soir, on atteignit le cap Schelagskoj. La distance en ligne droite entre ce Cap et les îles aux Ours CoMporte 180 v. Grâce aux détours nombreux que l’on avait été forcé de faire dans la glace, il avait fallu soixante heures pour franchir ladite distance, ce qui donne une moyenne de 72 v. par jour ou de 3 v. à l'heure, vitesse que l'on pouvait encore considérer comme assez satisfaisante pour une marche dans des eaux le plus Souvent encombrées de glace.

On ne connaît que deux expéditions antérieures, par “au, le long de cette côte, l'expédition de Deschneff en 1648 et celle de Schalauroff dans les années 1760-1764. Ceite dernière est si propre à Servir de base de COMparaison entre les ressources d'alors et les ressources actuelles au point de vue de la navigation dans la mer Glaciale, et elle donne, en outre, une si belle image de la ténacité et du Courage avec lesquels les navigateurs russes dans ces parages s’efforçaient de compenser ce qui manquait à leur équipement et peut-être aussi à leur peu d'expérience de la mer, que Nordenskiold croit devoir en donner une narration rapide, Schalauroff était un riche marchand Sibérien, qui paraît avoir eu pour but de sa vie l'exploration de la partie de la côte nord de la Si bérie, située à l’est de l'embouchure de la Léna. En 1760 il

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quitta la Léna à bord d'un navire construit sur cette rivière. La première année, il ne parvint que jusqu’à la Jama, la rivière la plus rapprochée de la Léna, du côté de l’est, et d'où l'expédition, proprement dite, commença le 1er juillet 1761. Le 6/17 septembre de la même année, il réussit à doubler le cap Saint (Sujatoi-Nos), si mal famé chez les explorateurs russes, et atteignit les îles aux Ours à la fin du mois. Ici, le frêle navire fut arrêté par les glaces et par les rigueurs de la saison. Schalauroff vint hiverner à l'embouchure de la Kolyma, où il Construisit, avec du bois flotté, une cabane qu’il entoura de murailles en neige armées de deux petits canons. Il quitta ce refuge l’année suivante, quand la glace eut débloqué la côte, mais ne put, par suite des vents contraires et d'autres obstacles, pénétrer que jusqu'aux rives occidentales du cap Schelagskoj, d’où il retourna prendre ses anciens quartiers d’hiver sur les rives de la Kolyma, dans l'intention de tenter de nouveaux efforts l’été suivant. Mais ces compagnons, harassés par trois ans de Courses dans les glaces, refusèrent de le suivre. L'expédition fut donc interrompue, et Schalauroff, dont les ressources élaient épuisées, s’en vint à Moscou chercher les moyens de poursuivre son entreprise. Ayant réussi, ilengagea un nouvel équipage avec lequel il repartit en 1764 pour la mer Glaciale de Sibérie. Là, il subit le sort qui donna, près d’un siècle plus tard, un si lugubre retentissement à l'expédition de Franklin. On ignora pendant soixante-neuf ans le lieu où la mort était venue l'arrêter et la ma-

nière dont lui et son équipage avaient Succombé, Ce fut en 1823 qu’un des Compagnons de Wrangel rencontra au bord de la mer, à l’est du Cap Schelagskoj, une vieille masure construite de bois flotté

et des épaves d’un navire échoué, laquelle, à en.

juger par les récits des indigènes, avait été élevée par Schalauroff. Des ossements humains, épars autour de la chaumière, indiquaient que l’intrépide navigateur et ses compagnons étaient morts à terre, probablement du scorbut. Il leur avait fallu plusieurs années pour parvenir à la distance que la vapeur avait permis à l'expédition suédoise de franchir en quatre ou cinq jours.

Les nuits étaient déjà si sombres et la mer se trouva si remplie de glace, que l'expédition dut commencer à mouiller pendant la nuit, ordinairement amarrée à une grande glace de fond. Le 6 au malin, elle se trouva si bien entourée de glace, qu'il lui fut impossible de pénétrer tout droit à l'est. Il fallut donc chercher des eaux plus libres, soit du côté du nord, soit dans le chenal à peu près totalement ouvert, mais peu profond, courant le long de la côte. Ce fut cette dernière alternative que l'on choisit.

Mais il fut très difficile cette fois-ci de forcer, pour regagner le rivage, les masses de glace qui entouraient le Véga, et dontil avait été impossible de distinguer l'étendue dans les ténèbres de la nuit.

À peine fut-on arrivé près de terre, que deux embarcations, d’une construction analogue à celle des umiaks ou bateaux de femmes des Esquimaux,

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furent signalées remplies d’indigènes, les premiers que l'ont eût rencontrés depuis Chatarova (Jugor Schar). On s'arrêta pour les faire monter à bord. Ils furent reçus fort amicalement, mais par malheur aucun d’eux ne Savait le russe ni une autre langue compréhensible Pour les membres de l’expédition. Un jeune garçon seul savait compter en anglais jusqu’à 10, circonstance paraissant indiquer que les indigènes de ces Parages ont plus de relations avec les baleiniers américains du détroit de Behring qu’avec les marchands russes. Depuis lors, l'expédition fut en relations journalières avec les indigènes de la Côte, mais juqu’au moment où Nordenskiold écrivait, il n’avait pas rencontré, parmi les Tschoutsches purs qui errent au long et au large dans ces régions, un seul individu qui püût exprimer une phrase intelligible dans une langue européenne. En Compensation, le lieutenant finlandais Nordqvist, dont l'intention parait être de se livrer plus tard à l'exploration détaillée de cette région de la Sibérie, s'était mis avec zèle et succès à étudier leur langue, et Nordenskiold avait donné en outre à l’un des pêcheurs baleiniers norvégiens de l'expédition, Jonzen, pleine liberté de toutes ses autres OCCupations Pour qu'il frayât, autant que possible, avec les Tschoutsches, à l'effet d'étudier leur langue et leurs MŒurs. Nordenskiold espère donc pouvoir donner plus tard de la vie de ce peuple une image très fidèle qui, avec Les Collections considérables et complètes d’ustensiles et de costumes recueillis par Jui, devra présenter un intérêt d'autant plus grand, que

le Tschoutsche se sert encore, en partio, d'outils en pierre et en os, et que ce peuple, établi ‘ur l’antique chemin de passage entre l’ancien monde et le nouveau, offre, à ne pouvoir s'y tromper, le type des Mongols de l’ancien monde combiné avec celui des Esquimaux et des Indiens du nouveau,

De l'autre côté du cap Schelagskoj, le navire courut le5 et7 dans un chenal ouvert, mais étroit, le long de la côte. Il ne marchait que lentement dans ces eaux inconnues parsemées de bas-fonds. La nuit du 7 au 8 septembre, on s’amarra comme d'ordinaire à une glace de fond. Les filets à draguer furent mis à l’eau et fournirent une abondante récolte,

Le matin, on so trouva entouré de nouveau de glace et de brouillard, et après quelques tentatives infructueuses à l’effet de Poursuivre la route, On dut s’amarrer à un grand champ de glace flottante tout près du rivage. Quand le brouillard se fut levé, et que le navire put être vu de la côte, il reçut immédiatement la visite d'indigènes qui invitèrent par des signes les navigateurs à descendre au rivage, Comme il était, dans tous les cas, impossible de se rendre immédiatement plus loin, Nordenskiold fit mettre une embarcation à l'eau et se rendit à terre avec ia plupart de ses compagnons de voyage.

Le rivage était formé sur ce point par un banc de sable séparant la mer d’une petite lagune, Dans l'intérieur, le pays se relevait en bauteurs nues, libres de neise ou légèrement poudrées par suite des chutes de neige des derniers jours. Les lagunes

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DU 29 NOVEMBR& 1878 AU 20 révnier 1879 147

de celte espèce sont Caractérisiiques pour la côte nord-est de la Sibérie. Lag Tschoutsches établissent d'ordinaire leurs villages sur la bande même du sable qui sépare la lagune de la mer. Les habitations se composent de grandes tentes spacieuses ayant un ou deux compartiments Spéciaux ou espèces d’alcôves pour les lits. Ces alcôves forment comme une tente intérieure chaudement ontourée de peaux de renne, éclairée et chauffée par une lampe d’huile de veau marin. En été, mais nOn en hiver, on fait en outre du feu avec du bois au milieu de la tente extérieure, et dans ce but un trou est pratiqué au sommet de la tente.

Les visiteurs furent partout reçus avec la plus grande amabilité et on leur présenta tout ce que l'on avait à offrir, A ce moment-là, les Tschoutsches jouissaient d’une grande abondance de nourriture. Dans une tente, on cuisait de la viande de renne dans une grande marmite en fonte de fer. Près d'une autre, on était occupé à dépecer deux rennes nouvellement tués et à en sortir les entrailles. Dans une troisième, une vieille femme rétirait des intestins des rennes les matières vertes, ressemblant à des épinards, qu'ils Contenaient, et en remplissait un sac de peau de veau marin, évidemment dans le but de les conserver comme légumes pendant l'hiver (1). Un voyait d’autres sacs de peau de veau marin remplis d'huile de phoque. Ces sacs

(1) Les Esquimaux du Groënland considèrent aussi les matières de l'estomac et du ventre du renne comme une délicatesse. Outre ce mets peu ragoütant, les Tschoutsches font en été des provisions considérables de feuilles et de jeunes

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sont imperméables tant à l'air qu'à l'eau. Ils go composent de la peau entière de l'animal, à l’exception de celle de la tête, qui est onlevée à la hauteur du cou. Quand le sac sert à conserver des liquides, il est fortement serré au çol, ainsi qu'aux autres ouvertures de la peau. Un fosset est pratiqué, par contre, dans un morceau de bois ou d'os fixé au côté intérieur de l’une des pattes de devant.

En dehors d’une tente gisaient deux têtes de morse fraiches avec de grandes et magnifiques dents. Il y avait quantité d'enfants ; ils étaients traités avec beaucoup d'amitié et tous avaient l’air de jouir d’une santé parfaite. Souvent or voyait les femmes et les hommes les porter sur leurs épaules, et en ce cas ils étaient si bien enveloppés de hardes, qu'ils avaient presque l’air de boules de peau. Ils étaient au contraire parfaitement nus dans la tente intérieure, et Nordenskiold les vit souvent courir sans chaussures ni autres habits entre les tentes, sur le sol gelé et par une température inférieure à 0°. Nordenskiold se livra en ces lieux à un échange considérable d’ustensiles de ménage, d'armes et de costumes.

pousses de plusieurs végétaux, entre autres d'une espèce de Saule, qui, après avoir été soumise à la fermentation et à la gelée se mange sans autre apprêt avec de la viande ou est cuite comme soupe aux herbes. Pour satisfaire à leurs besoins de nourriture végétale, les Tschoutsches mangent aussi les racines de deux espèces au moins de plantes indigènes. L'une de ces racines porte des tubercules ronds un peu plus grands qu'une noisette et ayant à peu près le même goût; l’autre ressemble aux racines secondaires, épaisses et coniques de la Phaca frigida. À ces deux racines il faut en ajouter peut-être une troisième, celle d'une ombellifère.

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