‹ Lettres de Adrienne LecouvreurChapitre 21 sur 126 · Mercure de France, mars 1730, p. ^77 à · texte numérisé non relu

Mercure de France, mars 1730, p. ^77 à

ÉTUDE BIOGR APHICLUE. 69

est impossible de décrire ; elle animait même les vers faibles par la finesse et le feu de SDn jeu, et les plus beaux recevaient de nouveaux agréments dans sa bouche.

« Le pathétique de la déclamation dans presque tous les grands caractères tragiques n'a jamais été poussé plus loin, et on ose assurer, sans crainte d'être démenti par le public, que peu des meilleures actrices du Théâtre-Français ont été aussi généralement chéries du parterre et des loges, et ont fait répandre autant de larmes.

« Cependant Mlle Le Couvreur n'avait ni une grande voix, ni une prestance avantageuse, ni beaucoup de ces grâces dont le beau sexe est en possession pour charmer les yeux et le cœur ; mais elle était parfaitement bien faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré, la tête et les épaules bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin, et beaucoup d'agréments dans l'air et les manières ; sans embonpoint, mais les joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur et la pitié. Le goût recherché et la richesse de sa parure donnaient un nouvel éclat à son air imposant, à sa démarche et à ses gestes précis, et presque toujours énergiques.

« Elle n'avait pas beaucoup de tons dans la voix, mais elle savait la varier à l'infini, et y joindre des inflexions, quelques éclats, et je ne sais quoi d'expressif dans l'air du visage et dans toute sa personne, qui ne laissaient rien à désirer ; avec la parole libre elle avait la prononciation nette et une manière de déclamer tout à fait originale, et qui lui était particulière '.

« Nous avons oui dire à quelques spectateurs que, dans ces grands personnages tragiques (car dans le comique elle ne jouait et ne brillait que dans un petit nombre de rôles), ils croyaient voir véritablement une princesse qui jouait la comédie pour son plaisir.

« On lui donne la gloire d'avoir introduit la déclamation simple, noble et naturelle, et d'en avoir banni le chant ; c'est elle aussi qui la première a mis en usage les robes de

î . Ici, quelques détails biographiques, que nous n'avons pas cru devoir reproduire, parce qu'ils fourmillent d'erreurs.

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cour, en jouant le rôle de la reine Elisabeth dans le Comte d'Essex^.

« Ceux qui lui ont vu jouer le rôle de Bérénice ont sans doute remarqué avec quel art elle passait subitement de l'état le plus triste et le plus affreux à la situation la plus gaie ; alarmée de l'infidélité de Titus, elle se rassurait dans la pensée qu'il n'était que jaloux.

« Lorsque, dans le rôle d'Elisabeth, elle apprenait l'amour du comte d'Essex pour la duchesse d'Irton, en effet, livrée au plus grand mépris qu'une femme, et surtout qu'une reine puisse essuyer, avec quelle sensibilité ne descendait-elle pas de la fierté la plus haute à l'excès de la plus grande tendresse, jusqu'à se joindre à la duchesse pour sauver lé comte !

« Dans Electre, lorsque gémissante et chargée de fers, elle se livrait par gradation, elle faisait éclater la plus grande satisfaction en prononçant ces mots : Ah ! mon frère est ici ! Ses avides regards sur ce frère qu'elle ne connaissait encore que par les mouvements de la nature étaient si expressifs qu'on ne saurait se rappeler cette scène sans en être attendri.

« On peut ajouter qu'on n'a peut-être jamais si bien entendu l'art des scènes muettes, c'est-à-dire si bien écouté et si bien exprimé le sens des paroles que l'acteur qui était en scène avec elle disait.

« Au reste, elle aimait extraordinai rement son métier-, et avait au suprême degré ce qu'on appelle des entrailles et du sentiment ; elle entendait très bien le sens des paroles qu'elle déclamait. Elle joignait à ces talents de la politesse, du savoir-vivre et de l'esprit ; on a même vu de ses lettres

1. Titon du Tillet, qui, dans son Supplément au Parnasse français (1743, p. 8o6-8io\ a démarqué, transposé, amplifié l'éloge du Mercure, dit « qu'elle a mis la première en usage les corps de robe de cour et le cordon bleu de l'ordre de la Jarretière » .

A la reprise de Tiridate (n octobre 1727, 13 représent.), l'exemple d'Adrienne fut suivi par ses camarades : elles adoptèrent les robes à longues queues traînantes pareilles à celles des dames de la cour, et le public approuva cette innovation.

2. Baron aussi était fanatique de son art, et, — ajoute Collé, — « c'est un grand point pour y réussir. »

que Voiture n'aurait pas désavouées ; elle fréquentait les meilleures maisons de Paris, et y était souhaitée. »

Suivent : une Épitaphe signée « M. Dalinval » , reproduite à la fin de la Lettre à Milord *** (V. à l'Appendice)', et le Tombeau de Mlle Le Couvreur (V. id.) que l'on retrouve aussi dans les Nouveaux Amusements sérieux et comiques.

La Lettre à Milord *** lui est presque entièrement consacrée : nous en avons donné de nombretix extraits au cours de cette étude; mais il faut les compléter par d'importants détails empruntés à la Seconde lettre du souffleur de la Comédie, que l'on attribue à Du Mas d'Aigueberre, un auteur bien placé pour parier de l'actrice avec compétence, puisqu'il lui avait récemment confié un rôle dans un de ses ouvrages :

« Quelle actrice ! Quel regret pour tous les amateurs de la Comédie ! quelle perte pour le Théâtre ! Ce qui nous y rendit si sensibles, c'est qu'elle n'avait pas encore épuisé tous ses talents ; on ne peut douter qu'elle n'eût été beaucoup plus loin , quoiqu'elle satisfît entièrement ; enfin, on la voyait croître et se perfectionner tous les jours, et comme on lui supposait encore une longue carrière, on ne mettait aucunes bornes à ce que l'on en pouvait attendre.

« — Il me paraît que vous en parlez en homme bien intéressé ; n'auriez-vous pas eu aussi quelque tendre préjugé pour Mlle Le Couvreur ?

« — Je n'ai jamais connu que l'Actrice en elle ; ainsi je ne regrette point ses charmes, mais ses grandes qualités pour le Théâtre. Or je dis qu'à la voix près, qu'elle corrigeait heureusement, Mlle Le Couvreur semblait née pour sa profession. On admirait ses grâces, ses attitudes étaient nobles et naturelles ; rien de plus varié que ses tons, elle donnait à ses bras des charmes inimitables. Tout ceci dépend de l'Art et suffit pour plaire quand on sait s'en servir à propos, mais elle avait d'autres talents pour toucher. Jamais elle ne se présentait sur le théâtre qu'elle ne parût pénétrée. Ses yeux annonçaient ce qu'elle allait dire ; sa crainte et ses soupirs étaient peints sur son visage. Au surplus, elle disposait à son

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gré de son cœur et de ses sentiments ' . Elle passait sans peine de la violence à une tranquillité parfaite, de la tendresse à la fureur, d'une frayeur subite au déguisement, etc. Son visage était successivement serein, troublé, soumis, fier, abattu, menaçant, emporté, plein de compassion. Dans tous ces mouvements, le spectateur la suivait sans résistance ; il était aussi touché qu'elle-même, sa surprise saisissait, on craignait, on gémissait, on tremblait avec elle, on pleurait même avant que de voir couler ses larmes. Cela n'est point surprenant, c'est qu'on ne voyait rien en elle qui ne parût réel et effectif. Sa voix semblait moins s'exprimer que son cœur. Mais elle accordait toujours la passion avec le caractère général, sans jamais oublier l'un pour l'autre. Elle était noble au milieu de ses transports, sa fierté égalait celle de son personnage sans l'outrer ; Phèdre était livrée à ses fureurs et à son amour sans être au-dessous de sa grandeur. »

L'auteur passe ensuite à une comparaison entre le simple et le naturel, et c'est une occasion pour nous de savoir en quoi le naturel de Mlle Le Couvreur difïérait de celui de Baron :

« On ne doit point confondre le simple avec le naturel. L'un consiste à imiter la nature, à suivre dans la haine, la douleur, etc., les différents mouvements qu'elle excite dans les coeurs; à se rapprocher le plus qu'on peut du héros, à copier fidèlement son caractère, à se métamorphoser en lui, et à paraître ou tel qu'il était, ou tel que le poète l'a formé. Le simple consiste à réduire la gravité du cothurne et la majesté des rois ; à les rapprocher de la pratique ordinaire des

I . « Ceux qui ont vu cette actrice dans Phèdre, Mithridats^ et quelques autres pièces où elle se surpassait, conviendront aisément de ce que l'on en dit ici ; il eût été à souhaiter qu'elle se fût moins abandonnée à ses caprices ; mais elle était souvent différente d'elle-même, son jeu n'était point soutenu, il fallait qu'elle fût animée ou par quelque rôle qui lui plût, ou par quelque objet intéressant. »

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autres hommes; à les rendre, pour ainsi dire, un peu plus populaires, en ôtant au geste, à la voix, à la prononciation, un certain éclat qu'on peut supposer dans la personne des rois, et qui paraît convenir à l'idée de leur grandeur. Enfin cette simplicité était du goiàt particulier du sieur Baron, que je n'ai garde de blâmer, mais dont je ne voudrais point faire une loi pour les autres... Mlle Le Couvreur, qui s'est formée sur Baron, se contentait d'être naturelle sans trop affecter cette simplicité. Elle évitait l'enflure , mais elle ne descendait jamais au-dessous de la grandeur héroïque. Elle était simple, si vous voulez, parce que la nature a quelque chose d'aisé qui approche de la simplicité, mais non pas simple comme le sieur Baron. Le fond de son jeu était naurel, elle rejetait tout ce qui peut paraître outré, recherché, ambitieux; mais elle ne lui refusait point certain ornement capable de rendre l'action plus brillante et plus majestueuse : enfin, pour exprimer entièrement ce que je pense, je comparerai le goût de la déclamation à celui de la parure dans les dames, et je dirai que, sans tomber dans l'excès des unes qui accablent leurs visages d'un mélange de coloris empruntés , ni dans l'indifférence des autres qui méprisent tout ce qui est étranger à la naiture, elle imitait celles qui relèvent avec modestie l'éclat de leur beauté naturelle. En effet, le simple n'est nécessaire qu'autant qu'il faut éviter l'enflure des vers; le naturel est d'une nécessité mdispensable dans toutes ses parties '. y>

Déjà, de son vivant, Luigi Riccoboni, dans sa critique des acteurs du Théâtre-Français , avait mis Adrienne à part. Dans son poème Dell' Arte rappresentativa (ijiS), il loue la « leggiadra Couvreur « de ne point c trotter par le même chemin que ses compa-

I . Seconde lettre du souffleur de la comédie de Rouen au garçon de caffé, ou Entretien sur les défauts de la déclamation; Paris, Tabarie. (Juillet 1730, in-ii,"!). 29 à 39.)

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gnons : s'il arrive qu'elle pleure ou qu'elle se plaigne, sans imiter leurs hurlements épouvantables, elle vous remue au point que vous pleurez avec elle. t> (Voir le texte italien à l'Appendice.)

La même année, Lévesque de la Ravallière, dans son Essay de comparaison entre la déclamation et la poésie dramatique, écrivait à Camusat :

K C'est l'âme, le goût, le pathétique de l'acteur, qui peuvent seuls faire son succès et sa gloire ; la nature répand, comme il lui plaît, ces dons précieux à ses plus chers favoris. La demoiselle Le Couvreur, la Cythéride de nos jours, a été heureusement partagée de ces rares présents : la nature a mis en elle le principe de ce talent plein de grâces dont elle charme la France. L'art et le travail ont fini cet heureux naturel, de sorte que, dans les rôles qui lui sont propres, elle fait le plus grand agrément et le charme secret du spectacle ^ d

C'est ce que rappelle, un an après sa mort, le Journaliste amusant, nouveau témoin des regrets qu'amena cette fin prématurée. Nous citerons seulement ce fragment de dialogue :

tt II faut avouer, dit un poète, que le public perd beaucoup. — Nous y perdons tous en particulier, répondit son voisin, et )e soutiens que, comme l'art rend les choses moins parfaites que la nature qu'il ne peut imiter dans toutes ses grâces, il n'est pas possible qu'il nous donne jamais une actrice si bonne, puisque nous trouvions en elle cette simplicité heureuse et charmante qui flatte; elle avait ce faible merveilleux de se laisser séduire elle-même dans les rôles qu'elle récitait, et, la passion où elle entrait lui faisant prendre le faux pour le vrai, elle nous communiquait pour son plaisir et pour le nôtre le doux charme qui nous trompait. — Il n'est rien qui ne se puisse réparer, et nous voyons de jeunes comédiennes qui nous promettent

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