Pierre Balling était un affilié du collège spinoziste
rudes coups. Mon inquiétude cependant s'accroît de jour en jour, et c'est pourquoi je tous prie et vous supplie, par notre amitié, de ne pas trouver trop pénible de m'écrire longuement.
Quant aux présages dont vous me parlez ; à savoir que, tandis que votre fils était en bonne santé et bien portant, vous avez entendu des gémissements pareils à ceux qu'il poussait,, alors qu'il était malade, et que peu de jours après il trépassait, j'estime que ces gémissements n'ont pas été véritables, mais un effet de votre imagination. Car vous dites que lorsque vous vous leviez du lit, tendant l'oreille pour ouïr ces gémissements, vous ne les avez pas entendus aussi nettement que tout d'abord ou plus tard quand vous vous êtes rendormi.
Ceci montre assurément que ces gémissements n'ont été qu'une pure imagination.
Et celte imagination, libre et, abandonnée à elle-même, a pu imaginer plus vivement et plus fortement certains gémissements, que dans le moment où vous vous leviez pour diriger votre audition vers un endroit déterminé.
Ce que je dis ici, je puis l'expliquer et le confirmer par un autre fait, qui m'est arrivé l'hiver dernier, à Rheinburg.
M'éveillant, un certain matin, aux premiers rayons du jour, d'un sommeil très pesant, les images qui m'avaient assailli, durant mon sommeil, se présentèrent devant mes yeux avec la même vivacité que si elles avaient été des objets réels. Il y avait surtout un certain Brésilien, noir et hérissé, que je n'avais jamais vu auparavant. Cette image disparaissait en grande partie, quand, pour distraire mon attention par autre chose, je fixais mes yeux
sur un livre ou un objet quelconque. Mais, dès que je détournais la vue de cet objet, ou que je regardais sans attention, la même image de ce même Ethiopien m'apparaissait par moments, avec la même vigueur, jusqu'à ce qu'il disparût, enfin, peu à peu, derrière ma tête.
Eh bien! je dis que ce qui m'est arrivé dans le sens interne de ma vision, s'est produit pour vous dans le sens de l'ouïe. Mais, comme la cause de ces imaginations a été fort différente, ce qui a été pour vous un présage, ne l'a pas été pour moi. C'est ce que vous saisirez clairement par ce que je vais vous dire.
Les effets de l'imagination naissent de la constitution, ou du corps, ou de l'âme. Et, pour éviter toute prolixité, je vais le prouver par la seule expérience.
Nous éprouvons que les fièvres et les
autres altérations du corps sont causes des délires; et ceux qui ont le sang gluant, n'imaginent que disputes, que rixes, que meurtres, et autres faits analogues. Nous voyons aussi que l'imagination n'est déterminée que par la constitution de l'âme, puisque, comme nous l'éprouvons, elle suit en toutes choses les traces de l'entendement, et qu'elle enchaîne et qu'elle lie les unes aux autres ses images et ses paroles, sans interruption, de la même façon que l'entendement enchaîne et lie ses démonstrations ; de telle sorte que nous ne pouvons presque rien comprendre, dont l'imagination ne forme immédiatement quelque image.
Les choses étant ainsi, je dis que tous les effets de l'imagination, qui procèdent de causes corporelles, ne peuvent jamais être des présages de choses futures, parce
que leurs causes n'enveloppent nullement l'avenir. Mais les effets de l'imagination ou les images qui tirent leur origine de la constitution de l'âme, peuvent être des présages d'une certaine chose future, parce que l'âme peut pressentir confusément une chose qui doit arriver. Et c'est pourquoi elle peut s'imaginer cette chose à ellemême, aussi fortement et aussi vivement que si une chose semblable était présente.
Ainsi un père, pour prendre un exemple pareil au vôtre, chérit son fils à tel point, que lui et ce fils chéri sont, pour ainsi dire, un seul et même être. Et comme l'idée de l'essence des affections du fils, ainsi que des conséquences qui en découlent, doit se trouver nécessairement dans la pensée, selon ce que je vous ai démontré dans une autre occasion; et comme le père, à cause de l'union qu'il a avec son fils, est une par-
tie de ce fils; rame du père doit nécessairement participer de l'essence idéale du fils, de ses affections et de leurs conséquences, comme je l'ai démontré ailleurs longuement. Enfin, comme l'âme du père participe, en idée, des choses qui accompagnent l'essence du fils, le père peut donc, parfois, imaginer une chose qui touche l'essence de son fils, aussi vivement que si cette Chose était devant ses yeux.
Mais, pour cela, il faut le concours des conditions suivantes :
1° Que l'événement qui arrivera au fils, dans le cours de sa vie, soit important;
2° Qu'il soit tel qu'on le puisse facilement imaginer;
3° Que l'époque où cet événement arrivera, ne soit pas très éloignée;
4° Enfin, que le corps soit bien disposé, non pas seulement en ce qui regarde la
santé; mais qu'il soit libre et exempt de soucis et d'affaires qui troublent les sens extérieurement.
Ce qui peut encore favoriser cette situation, c'est de penser à des choses qui excitent fréquemment des idées semblables à celles-là.
Par exemple, si, tandis que nous conversons avec tel ou tel, nous entendons des gémissements, il arrivera souvent que, dès que nous penserons à la même personne, ces gémissements que nous percevions, alors que nous parlions avec elle, nous reviendront à la mémoire.
Voilà, cher ami, mon opinion au sujet de votre question. J'ai été très bref, je le confesse, mais à dessein, afin de vous fournir matière à m'écrire à la première occasion qu'il vous plaira, etc.