La XXXVIe des Posthuma, inédite en français
2. Guillaume de Blyenberg était un marchand aisé de Dordrecht, qui s'adonna à la théologie. Sa correspondance, prolixe, brutale, indiscrète, et écrite dans des intentions a <ez suspectes, finit par lasser l'inaltérable patience de Spinoza, qui rompit tout commerce avec lui. Blyenberg s'en vengea, en publiant contre Spinoza un livre débordant d'injures, intitulé la Vérité de la religion chrétienne.
cune démonstration-, si solide fut-elle, n'avait de valeur auprès de vous, etc., comme si j'avais voulu parler de mes raisons, parce qu'elles ne vous ont pas satisfait immédiatement; ce qui est fort loin de ma pensée. Je ne songeais alors qu'à vos propres paroles, qui sont les suivantes : Et s'il arrivait, un jour, après un long examen, que ma science naturelle parût être contraire à ce Verbe révélé de Dieu, ou ne pas s'accorder suffisamment avec lui, etc., ce Verbe a pour moi une telle autorité, que les concepts que je crois percevoir clairement, me sembleraient plutôt suspects.
Ainsi, je n'ai fait que répéter brièvement vos paroles; et je ne pense pas vous avoir fourni par là aucun sujet de ressentiment; d'autant plus que je citais votre opinion, comme une raison, pour vous montrer le grand dissentiment qui nous divise.
D'autre part, comme, à la fin de votre seconde lettre, vous écriviez ceci : ce que vous ne désirez et n'espérez qu'une chose, persévérer dans votre foi et dans votre espérance, et que tout le reste, que nous cherchons à nous persuader mutuellement par l'entendement naturel, vous est indifférent; » je roulais en mon esprit, comme je le fais encore présentement, que mes lettres n'étaient d'aucune utilité, et qu'il valait alors pour moi beaucoup mieux de ne pas négliger mes études (ce que je suis obligé de faire très souvent par d'autres motifs), dans des discussions qui ne peuvent produire aucun fruit.
Et ce que je dis là n'est point en contradiction avec ma première lettre, parce que je vous y considérais comme un vrai philosophe, n'ayant d'autre pierre de touche de la vérité, ainsi que l'accordent nombre de personnes qui se disent chrétiens, que l'en-
tendement naturel, et non la théologie.
Mais vous m'avez appris qu'il en était tout autrement, et vous m'avez fait voir, en même temps, que le fondement sur lequel vous désiriez établir notre amitié, n'était pas encore jeté, comme je le croyais.
Enfin, pour le reste, cela touche souvent en une telle manière à la dispute, que je ne franchirai pas pour ce motif les bornes de la politesse; et c'est pourquoi je passerai sous silence, comme si je ne les avais pas vues, dans votre seconde lettre et dans celle-ci, des expressions de ce genre. C'en est assez, au sujet du mécontentement que vous exhalez, pour vous montrer que je n'y ai donné nul prétexte, et que je ne puis suppoter que personne m'adresse de reproches à cet égard. Maintenant je vais répondre de nouveau à vos objections.
Je dis donc premièrement que Dieu est
absolument et réellement la cause de toutes les choses qui ont une essence, quelles que soient ces choses. Si, maintenant, vous pouvez me démontrer que le mal, que Y erreur, les crimes, etc., sont quelque chose qui exprime une essence, je vous accorderai entièrement que Dieu est la cause des crimes, du mal, de Terreur, etc.
11 me semble vous avoir suffisamment montré que ce qui pose la forme du mal, de Terreur, du crime, ne consiste pas en quoi que ce soit qui exprime une essence, et que Ton ne peut dire, par conséquent, que Dieu en est cause.
Le parricide de Néron, par exemple, en tant que comprenant un fait positif, n'était pas un crime; car Oreste, lui aussi, accomplit un forfait extérieur, et il prémédita tout à la fois d'égorger sa mère. Oreste, cependant, n'est pas voué à la même exé-
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cration que Néron. Quel fut donc le crime de Néron? Pas autre que de se montrer, par cet attentat, fils ingrat, impitoyable et insoumis. Or il est certain que rien de cela n'exprime quelque essence; et c'est pourquoi Dieu n'a pas été cause de ces mauvais sentiments, encore qu'il ait été cause de l'intention et de l'acte de Néron.
Je voudrais ensuite faire ici une remarque : c'est, tandis que nous parlons le langage philosophique, de ne pas nous servir des phrases de la théologie. Car la théologie représentant Dieu, au hasard, et non sans peine, comme un homme parfait, il lui est indispensable alors de dire que Dieu désire certaine chose, qu'il est accablé d'ennui par les actes des méchants, et charmé par les œuvres des gens de bien.
En philosophie, au contraire, comme nous percevons clairement que ces attri-
buts, qui rendent l'homme parfait, ne peuvent pas plus être attribués et assignés à Dieu, que si nous accordions à l'homme ceux qui rendent parfait un âne ou un éléphant; en philosophie, dis-je, ces imaginations, et autres semblables, ne trouvent pas leur place, et nous ne pouvons en faire usage qu'à l'extrême confusion de nos conceptions. C'est pourquoi, pour parler le langage philosophique, l'on ne peut dire que Dieu désire quoi que ce soit, de qui que ce soit, et que quelque chose lui soit agréable ou désagréable; car ce sont tous là des attributs humains qui ne s'appliquent pas à Dieu.
J'aurais voulu remarquer, enfin, que bien que les actes des gens de bien (c'est-àdire de ceux qui ont une idée claire de Dieu, vers laquelle sont tournées toutes leurs œuvres et leurs pensées), et les ac-
tions des méchants (c'est-à-dire de ceux qui ne possèdent pas l'idée de Dieu, mais seulement les idées des choses terrestres, vers lesquelles sont tournées leurs œuvres et leurs pensées), et finalement les actions de toutes les choses qui existent, découlent nécessairement des lois et des décrets éternels de Dieu, et dépendent continuellement de lui; j'aurais voulu remarquer, dis-je, que ces actions diffèrent les unes des autres, non seulement par le degré, mais encore par leur essence. Ainsi, quoique un rat et un ange, et la tristesse et la joie dépendent également de Dieu, l'on ne peut dire toutefois du rat qu'il a la forme d'un ange, ni de la tristesse qu'elle a l'apparence de la joie.
Et je pense par là avoir répondu à vos objections, si je les ai bien comprises; car je doute, parfois, que les conclusions que vous en déduisez, ne diffèrent pas de la
proposition elle-même que vous avez entrepris de démontrer.
Mais nous allons voir l'affaire plus clairement, en répondant, d'après ces fondements, aux questions que vous posez.
Votre première question est celle-ci :
Est-il aussi agréable à Dieu que Von tue, ou que Von fasse des aumônes?
Voici votre seconde question :
Voler, ou être juste, est-ce, aux yeux de Dieu, une action aussi méritoire ?
Enfin votre troisième question est la suivante :
S'il existait un être à la nature particulière de qui il ne répugnerait pas , mais il conviendrait de s'abandonner à ses passions et de commettre des crimes, y aurait-il, chez cet être, un sen-
tintent de vertu qui lui conseillerait de faire le bien et de s'abstenir du mal?
Voici ma réponse à la première question :
Je ne sais pas (pour parler le langage philosophique) ce que vous voulez dire par ces mots : être agréable à Bien.
Si vous me demandez : Dieu n'a-t-il pas celui-ci en haine, et ne chérit-il pas celuilà? ou bien, Dieu n'accablera-t-il pas l'un de maux, et ne comblera- t-il pas l'autre de ses faveurs?
Je réponds : Non.
A votre seconde question, je répliquerai : Si le bien, par rapport à Bien, emporte que l'homme juste produira à Dieu une certaine satisfaction, et le voleur un certain désagrément, je réponds que ni l'homme juste ni le voleur ne peuvent causer à Dieu de la joie ou de l'ennui.
Que si vous demandez : Ces deux actes de l'homme juste et du voleur, en tant que faits réels et causés par Dieu, sont-ils également parfaits?
Je réponds : Si nous ne considérons que les actes seuls, et à ce point de vue qu'ils sont causés par Dieu, il se peut faire que ces deux actes soient également parfaits '.
Si vous demandez de nouveau : Le voleur et l'homme juste sont-ils également parfaits et heureux?
Je réponds : Non.
Par homme juste, en effet, j'entends celui qui désire constamment que chacun possède ce qui lui appartient; et ce désir, dans mon Ethique, non encore éditée, je démontre qu'il prend nécessairement sa source, chez les hommes pieux, dans la
1. C'est l'excès du mal qui force l'homme à sortir de son ignorance et de sa paresse, pour améliorer sa condition. Le mal, en ce sens, est donc un bien. (Note du traducteur.)
claire connaissance qu'ils ont, et d'euxmêmes, et de Dieu.
Et comme le voleur n'a pas de désir de cette sorte, il est privé nécessairement et de la connaissance de Dieu, et de la connaissance de soi-même; c'est-à-dire du fondement premier qui nous rend véritablement hommes.
Si vous me demandez enfin : Qui peut vous pousser à accomplir cette action que j'appelle vertu, plutôt que cette autre?
Je réponds que je ne puis savoir de quelle voie, entre une infinité d'autres, Dieu se sert pour vous déterminer à cette action. Use pourrait faire que Dieu ait imprimé en votre esprit, une idée si claire de luimême, que vous délaissiez le monde par amour pour lui, et que vous aimiez les autres hommes comme vous-même l. Et
i. Spinoza ne semble-t-il pas s'être peint involontairement dans ces deux lignes ?
il est manifeste que la constitution d'une âme de ce genre est en lutte contre tout ce que Ton appelle mal; et c'est pourquoi on ne la peut trouver en un seul sujet.
Quant à expliquer les fondements de l'Éthique, et à démontrer tout ce que j'avance, ce n'est pas ici le moment de le faire, parce que je ne vise qu'à une seule chose, à répondre a vos questions et à en finir avec elles.
— Enfin, pour votre troisième question, elle implique contradiction, et elle me paraît équivaloir à la demande suivante :
S'il convenait à la nature d'un individu de se pendre, y aurait-il des raisons qui l'empêcheraient de se pendre?
Supposé qu'il puisse y avoir des natures de ce genre, j'affirme alors (que j'accorde ou non le libre arbitre) ceci : Si quelqu'un s'aperçoit qu'il pourra vivre plus agréable-
ment attaché à une croix, qu'assis devant sa table, celui-là sera le dernier des sots de ne pas se crucifier. Et, de même, celui qui verrait clairement qu'il peut jouir réellement d'une vie meilleure et plus parfaite, en commettant des crimes, plutôt qu'en pratiquant la vertu, celui-là serait aussi un sot de ne pas le faire. Car les crimes, au regard d'une nature humaine pervertie en cette sorte, seraient des vertus.
Au sujet de la question que vous avez ajoutée à la fin de votre lettre *, comme nous pourrions en soulever en une heure cent et plus de ce genre, sans parvenir toutefois à la conclusion d'une seule, et que la réponse n'en est pas urgente, je n'y répondrai pas. En attendant, je me dis, etc.
1. Voici quelle était cette question du colérique marchand de draps :
« Ce qui doit nous arriver un jour, ne pourrions-nous pas l'empêcher par notre sagesse? »