A M. GUILLAUME DE BLYENBERG B. DE SPINOZA
Woorburg, avril 1665.
Monsieur et ami,
Au moment où votre lettre du 27 mars m'a été remise, j'étais sur le point de partir pour Amsterdam. Après en avoir lu une partie, je la laissai à la maison, afin d'y répondre à mon retour, pensant qu'elle ne renfermait que des questions ayant trait à nos premières discussions.
Mais, après avoir lu cette lettre une seconde fois, je me suis aperçu qu'il en était bien autrement. J'ai vu que vous me de-
L La XXXVIIIe des Posthuma, inédite en français
mandiez non seulement de vous prouver ce que j'ai pris soin de faire dire dans ma Préface des Principes de Descartes, dans le seul but d'indiquer mon opinion, et non de la prouver et de la persuader aux lecteurs; mais encore de vous expliquer une grande partie de l'Éthique, laquelle, au su de tout le monde, doit être solidement assise sur la métaphysique et sur la physique.
Je n'ai donc pu satisfaire à vos questions ; mais, pour vous prier de renoncer à votre demande, j'attendais une occasion qui me permît, aussi amicalement que possible, de vous donner la raison de mon refus, et de vous montrer que vos questions ne servaient en rien à la solution de notre premier débat; mais tout au contraire dépendaient presque entièrement de la solution de ce débat.
Tant s'en faut donc que ma manière de voir, au sujet de la nécessité des choses, ne puisse être saisie sans ces questions, puisque ces questions ne peuvent réellement être' perçues, si l'on ne comprend tout d'abord mon opinion.
Avant l'occasion dont je parlais tout à l'heure, on me remettait encore cette semaine un autre billet de vous, où vous témoignez un certain déplaisir du retard que j'ai mis à vous répondre. Je suis donc forcé de vous écrire ces quelques mots, pour vous confirmer ma ferme résolution de cesser notre commerce de lettres. J'espère, après y avoir bien réfléchi, que vous abandonnerez vos instances, tout en me conservant votre bienveillance. Quant à moi, je vous montrerai, en toutes circonstances, selon la mesure de mes forces, que je suis, etc.
LETTRE Vil ■