‹ Lettres de B. de Spinoza inédites en françaisChapitre 31 sur 36 · La LIXC des Posthuma, inédite en français · texte numérisé non relu

La LIXC des Posthuma, inédite en français

je nie leur génération. Qu'ils aient telle figure et telle composition, je laisse cela de côté, parce que ce n'est pas mon affaire. On dit qu une certaine chose est faite par hasard, quand elle se produit contre le but de Fauteur. Quand nous creusons la terre pour planter de la vigne, ou que nous faisons un trou pour un tombeau , si nous trouvons un trésor auquel nous n'ayons jamais songé, on dit que cela est arrivé par hasard. Jamais on ne dit de celui qui agit par son libre arbitre, de telle sorte qu'il puisse agir ou non, qu'il agit par hasard, lors même qu'il agit. Car, de cette façon, toutes les actions humaines se feraient par hasard; ce qui est absurde. C'est le nécessaire et le libre qui sont contraires, et non le néces saire et le fortuit. Bien que la volonté de Dieu soit éternelle, il ne s'ensuit pas que le monde soit éternel, parce que Dieu a pu déterminer, de toute éternité, qu'il crée-

rait le monde dans un temps donné.

Vous niez ensuite que la volonté de Dieu ait jamais été indifférente, ce que je n'accepte pas; et il n'est pas indispensable, comme vous le pensez, d'apporter une si grande attention sur ce point. Tous ne disent pas que la volonté de Dieu est nécessaire, car cette affirmation enveloppe la nécessité; et qui attribue à quelqu'un la volonté, entend par là que celui-là peut agir ou non, selon son bon vouloir. Mais, si vous lui imputez la nécessité, alors il doit agir nécessairement.

Enfin, dites-vous, vous n'accordez à Dieu aucun attribut humain, pour ne pas confondre la nature divine avec la nature humaine; ce que j'approuve dans une certaine mesure; car nous ne percevons pas comment Dieu agit, ni de quelle manière il veut, il comprend, il pèse les choses, il voit, il entend, etc. Mais si vous niez que

ces opérations et nos contemplations les plus élevées sur Dieu ne se trouvent pas éminemment et métaphysiquement en lui, alors je ne sais pas ce que c'est que votre Dieu, et ce que vous entendez par ce mot Dieu. Ce que Ton ne perçoit pas, il ne le faut pas nier.

L'âme, qui est esprit et incorporelle, ne peut agir qu'avec les corps les plus subtils, c'est-à-dire avec les fluides. Et quel est le rapport entre l'âme et le corps? Gomment l'âme agit-elle avec les corps? Elle se repose sans eux; et, si les corps sont troublés, l'âme fait le contraire de ce qu'elle devait faire. Montrez-moi comment cela se fait. Vous ne le pourrez pas, ni moi non plus. Nous voyons cependant et nous sentons que l'âme agit, ce qui reste la vérité, bien que nous ne percevions pas de quelle façon se fait cette opération.

Semblablement, quoique nous ne saisis-

sions pas comment Dieu agit, et que nous ne voulions pas lui attribuer les actes humains, il ne faut pas nier de lui, cependant, que ses actes, tels que vouloir, comprendre, voir, entendre, non par les yeux et les oreilles, mais par l'entendement, ne concordent éminemment etincompréhensiblement avec les nôtres; de la même façon que le vent et l'air peuvent renverser et détruire des pays et des montagnes, sans le secours des mains ou d'autres instruments : chose impossible pourtant aux hommes, s'ils ne font usage de bras et de machines.

Si vous imputez à Dieu la nécessité, et si vous le privez de la volonté ou du libre choix, on pourrait douter que celui qui est l'être souverainement parfait, ce ne soit pas une sorte de monstre que vous exhibez et que vous dépeignez.

Pour atteindre votre but et jeter les fondements de vos théories, il sera besoin

d'autres raisons; car, à mon avis, on ne trouve aucune solidité dans celles que vous apportez; et, si vous parveniez à les prouver, il en reste encore d'autres qui balanceront probablement les vôtres. Mais laissons cela de côté, et poursuivons.

Pour confirmer qu'il y a des esprits dans le monde, vous demandez des preuves démonstratives. Il y a bien peu de ces preuves parmi les hommes; et, à l'exception des mathématiques, onn^en trouve aucunes qui aient le degré de certitude que nous désirons. C'est pourquoi nous nous contentons de conjectures probables, comme si elles étaient vraisemblables.

Si les raisons, à l'aide desquelles on prouve les choses, étaient des démonstrations, il n'y a que les sots et les entêtés qui y contrediraient. Mais, cher ami, nous n'avons pas ce bonheur. Dans le monde, nous ne prenons pas tant de soin. Nous

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faisons de temps en temps une conjecture; et, dans nos raisonnements, à défaut de démonstration, nous prenons cette conjecture pour probable. On le voit bien clairement par les controverses et les disputes dont sont pleines toutes les sciences divines et humaines; controverses si nombreuses, qu'elles sont la cause de cette multitude d'opinions différentes que nous trouvons chez les uns et chez les autres.

C'est de là, comme vous le savez, que naquirent autrefois les philosophes appelés sceptiques, lesquels doutaient de toutes choses. Ils discutaient le pour et le contre, afin d'en tirer le probable, à défaut de raisons vraies; et chacun d'eux croyait ce qui lui paraissait le plus probable. La lune est placée au-dessous du soleil, et c'est pourquoi le soleil est caché en un certain lieu de la terre; et si le soleil n'est pas caché, tandis qu'il fait jour, c'est que la

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lune n'est pas placée directement au-dessous de lui. C'est là une preuve -démonstrative de la cause à l'effet, et de l'effet à la cause. Il y a quelques preuves de cette sorte ; mais il en est un bien petit nombre qui ne puissent être contredites par personne, si toutefois on les perçoit.

Quant à la beauté, il y a certaines choses dont les parties, au regard d'autres choses, sont bien proportionnées et mieux composées; et Dieu a donné à l'entendement et au jugement de l'homme, l'accord et l'harmonie avec ce qui est proportionné, et non avec ce qui n'a aucune proportion. C'est ce qui se passe dans les sons consonnants et dissonants. L'oreille sait parfaitement y distinguer la consonnance et la dissonance, parce que l'une lui fait plaisir, tandis que l'autre lui est désagréable. Une chose parfaite est belle aussi, en tant qu'il ne lui manque rien. On en trouve une

foule d'exemples, que j 'omets pour ne pas être trop long.

Envisageons seulement le monde, que l'on appelle le Tout ou l'Univers. S'il est vrai, comme cela est en réalité, qu'une chose parfaite est belle, le monde n'est nullement contrefait ou amoindri par des choses incorporelles. Ce que vous dites des centaures, des hydres, des harpies, etc., n'a pas sa place ici; car nous parlons des genres les plus universels des choses, et de leurs premiers degrés, qui comprennent sous eux des espèces variées et innombrables, comme l'éternel et le temporaire, la cause et l'effet, le fini et l'infini, l'animé et l'inanimé, la substance et l'accident ou le mode corporel et spirituel, etc.

Je dis que les esprits sont semblables à Dieu, parce que Dieu est esprit. Vous me demandez si j'ai des esprits une idée aussi

claire que du triangle.- Gela est impossible. Dites-moi, je vous prie, quelle idée vous avez de Dieu, et si cette idée est aussi claire à votre entendement, que l'idée du triangle.Je sais que non. Et c'est pourquoi j'ai dit que nous ne sommes pas assez heureux pour percevoir les choses par des preuves démonstratives, et que, généralement, c'est le probable qui prévaut dans le monde.

J'affirme néanmoins que, de même qu'il existe des corps sans mémoire, etc., de même la mémoire, etc., existe sans les corps; et de même également que le cercle existe sans la sphère, de même la sphère existe sans le cercle. Mais c'est là descendre des genres les plus universels, aux espèces particulières dont notre raisonnement ne traite pas.

Je dis que le soleil est le centre du monde, et que les étoiles fixes sont plus distantes de la Terre que Saturne; et celui-ci plus

éloigné que Jupiter; et ce dernier plus loin que Mars; de telle sorte que, dans l'air indéfini, certaines choses sont plus éloignées de nous, et certaines autres plus rapprochées, que nous nommons plus hautes ou plus basses.

Ce n'est pas ceux qui soutiennent qu'il y a des esprits, qui diminuent le crédit des philosophes; mais bien ceux qui les nient, parce que tous les philosophes, tant anciens que modernes, se montrent convaincus que les esprits existent. Plutarque l'atteste dans son Traité sur les opinions des philosophes, et sur le génie de Socrate. Tous les stoïciens, les pythagoriciens, les platoniciens, les péripatéticiens, Empédocle, Maxime de Tyr, Apulée, et d'autres encore l'attestent également. Parmi les modernes, personne ne nie les spectres.

Rejetez donc tant de sages témoins ocu-

laires et auriculaires, tant de philosophes, tant d'historiens racontant des faits de ce genre; affirmez qu'eux tous sont des sots, des insensés, comme le vulgaire. Yos réponses ne persuaderont pas. Elles sont absurdes. Elles ne touchent même pas çà et là l'objet de notre discussion; et vous n'apporterez aucune preuve pour confirmer votre opinion. César ne rit pas des spectres avec Caton et Cicéron, mais des augures et des présages; et, cependant, si le jour où il mourait, il ne se fût pas moqué de Spurina, ses ennemis ne l'auraient pas percé de mille coups. Mais en voilà assez pour cette fois, etc.

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