‹ Lettres de B. de Spinoza inédites en françaisChapitre 32 sur 36 · LETTRE XY1I · texte numérisé non relu

LETTRE XY1I

A MONSIEUR ***** B. DE SPINOZA

[Réponse à la précédente.)

La Haye, 1674.

Monsieur, Je m'empresse de répondre à votre lettre, que j'ai reçue hier, parce que, si je tardais davantage, je serais forcé de différer ma réponse plus longtemps que je ne le voudrais. L'état de votre santé m'aurait donné de l'inquiétude, si je n'avais appris que vous vous portez mieux. J'espère que vous êtes maintenant complètement rétabli.

Qu'il est difficile à deux personnes suivant des principes différents, de pouvoir s'accor-

der sur un sujet qui dépend de beaucoup d'autres, et de penser de la même manière, c'est ce que montre clairement cette seule question que nous agitons, encore qu aucune raison ne la démontre.

Dites-moi, je vous prie, avez-vous vu ou lu des philosophes partageant cette opinion : que le monde a été fait par hasard, au sens où vous l'entendez? C'est-à-dire que Dieu, en créant le monde, a eu un Lut fixé d'avance, et que, néanmoins, il a transgressé ce qu'il avait décrété. Je ne sais quoi de pareil soit jamais tombé dans la pensée d'un homme. De même, je ne saisis pas les raisons par lesquelles vous vous efforcez de me faire croire que le fortuit et le nécessaire ne sont pas deux contraires.

Lorsque je remarque que les trois angles d'un triangle sont égaux nécessairement à deux droits, je nie que cela se fasse par hasard. De même lorsque je vois que la

chaleur est un effet nécessaire du feu, je nie aussi que cela arrive fortuitement.

Dire ensuite que le nécessaire et te libre sont deux contraires, ne me paraît pas moins absurde et opposé à la raison; car personne ne peut nier que Dieu ne se connaisse librement lui-même, et toutes les autres choses; et tous, cependant, accordent, d'un commun suffrage, que Dieu se connaît lui-même nécessairement. C'est pourquoi vous ne me semblez établir aucune différence entre la contrainte ou la violence, et la nécessité.

Que l'homme veuille vivre, aimer, etc., ce n'est point là un acte de contrainte, et cependant c'est un acte nécessaire. Et bien plus nécessaire est-il que Dieu veuille être, connaître et agir.

Si, outre ce que je vous ai dit, vous aviez réfléchi que l'indifférence n'est que l'igno-

rance ou le doute, et qu'une volonté toujours constante et déterminée en toutes choses est la vertu, et une propriété nécessaire de l'entendement, vous auriez vu que mes paroles s'accordent entièrement avec la vérité.

Si nous affirmons que Dieu a pu ne pas vouloir une chose, et n'a pu ne pas la comprendre, nous attribuons à Dieu diverses libertés, Tune nécessaire, l'autre indifférente. Conséquemment, nous concevrons que la volonté de Dieu est différente de son essence et de son entendement; et, ainsi, nous tomberons d'une absurdité dans une autre.

L'attention que j'avais réclamée de vous, dans ma précédente lettre, ne vous a pas paru nécessaire; et c'est pourquoi vous n'avez pas fixé votre pensée sur le principal des questions, et que vous avez négligé ce qui importait le plus à l'affaire.

Quand vous me dites ensuite que si je nie que l'acte de voir, à? entendre, de faire attention, de vouloir, etc., soient éminemment en Dieu, alors vous ne saisissez pas quel peut être mon Dieu, je vous soupçonne de croire qu'il n'y a pas de perfection plus grande que celle des attributs que vous énumérez. Et je n'en suis point surpris. Car, si le triangle avait la faculté de parler, j'estime qu'il dirait, de la même manière, que Dieu est éminemment triangulaire; et le cercle dirait également, par une raison éminente, que la nature divine est circulaire; et, ainsi, chaque chose assignerait ses attributs à Dieu, et se rendrait semblable à lui, et tout le reste lui paraîtrait hideux.

Le cadre restreint d'une lettre, et le manque de temps, ne me permettent pas de vous développer mon opinion sur la

nature divine, non plus que sur les questions que vous me proposez; outre que soulever des difficultés, n'est pas apporter des raisons.

Il est bien vrai que, dans le monde, nous faisons beaucoup de choses par conjecture; mais il est faux que nos méditations se produisent par conjecture. Dans la vie ordinaire, nous sommes forcés de suivre le vraisemblable; mais, dans les spéculations de l'esprit, il nous faut poursuivre la vérité.

L'homme périrait de faim et de soif, s'il refusait de prendre la nourriture et la boisson qui lui sont nécessaires, avant d'avoir obtenu une démonstration parfaite. Mais ce n'est pas le cas dans les contemplations de l'intelligence. Tout au contraire, il nous faut bien prendre garde d'admettre quoi que ce soit, comme vrai, qui soit seulement

vraisemblable. Car, dès que nous avons admis une fausseté, une infinité d'autres s'ensuivent.

D'autre part, de ce que les sciences divines et humaines fourmillent de contestations et de controverses, Ton ne peut en conclure que tous les sujets qui y sont traités, sont incertains; encore qu'il se soit rencontré nombre de raisonneurs animés d'une telle fureur de contradiction, que les démonstrations géométriques ne trouvaient même pas grâce à leurs yeux. Sextus Empiricus et les autres sceptiques que vous citez disent qu'il est faux que le tout soit plus grand que sa partie; et ils portent un jugement semblable sur les autres axiomes.

Ceci laissé de côté et accordé que, à défaut de démonstrations, nous devons nous contenter des vraisemblances, je dis qu'une

démonstration vraisemblable doit être telle, que nous ne puissions y contredire, encore qu'il nous soit permis d'en douter; parce que ce que Ton peut contredire ne ressemble pas au vrai, mais au faux.

Si je dis, par exemple, que Pierre est vivant, parce que je l'ai aperçu hier en bonne santé, j'énonce un fait qui semble vrai, tant que personne ne vient me contredire. Mais si un autre affirme qu'il a vu Pierre, hier, tomber en défaillance, et qu'il croit bien qu'il en est mort, celui-là fait paraître fausses les paroles que j'ai prononcées.

Quant à vos conjectures sur les spectres et les esprits, je vous ai montré si clairement qu'elles sont fausses, et ne paraissent pas même vraisemblables, que je ne trouve rien dans votre réponse qui soit digne de remarque.

A la question que vous me posez : si j'ai de Dieu une idée aussi claire que du triangle. Je réponds : Oui.

Que si vous me demandez : — Avezvous de Dieu une image aussi claire que du triangle?

Je réponds : Non. Car nous ne pouvons pas imaginer Dieu; mais seulement le comprendre.

Et remarquez ici que je ne dis pas que je connais Dieu entièrement, mais certains de ses attributs. Certains, dis-je, et non pas tous, ni même la plus grande partie. Et il est assuré que cette ignorance où je suis du plus grand nombre des attributs de Dieu, ne m'empêche pas d'avoir la connaissance de quelques-uns.

Quand j'apprenais les éléments d'Euclide, je compris tout d'abord que les trois angles d'un triangle étaient égaux à deux droits; et je percevais clairement cette propriété du

triangle, quoique j'en ignorasse beaucoup d'autres.

Pour ce qui est des spectres et des esprits, jusqu'ici je n'ai recueilli à leur sujet aucune propriété intelligible ; mais seulement des fantaisies que personne n'est capable de comprendre.

Quand vous dites que ces spectres et ces esprits, qui habitent plus bas (pour parler votre langage, bien que j'ignore si la matière a moins de prix plus bas que plus haut), sont composés d'une substance très ténue, très rare et très subtile, vous semblez parler de toiles d'araignée, d'air ou de vapeurs.

Dire que ces spectres et ces esprits sont invisibles, vaut autant pour moi que si vous disiez ce qu'ils ne sont pas, au lieu de dire ce qu'ils sont; à moins, peut-être, que vous ne vouliez marquer que ces esprits se rendent tantôt visibles, et tantôt

invisibles, au gré de leur caprice; et que l'imagination trouvera un certain embarras à expliquer la chose, comme dans les autres cas impossibles.

L'autorité de Platon, d'Aristote et de Socrate n'a pas auprès de moi grande valeur. J'aurais été fort surpris si vous m'aviez cité Démocrite, Epicure, Lucrèce,, ou quelque autre des atomistes, et des défenseurs des atomes. Et il ne faut pas s'étonner que ceux qui ont commenté les qualités occultes, les apparences intentionnelles, les formes substantielles, et mille autres niaiseries, aient inventé des spectres et des esprits, et cru aux sibylles, afin de rabaisser l'autorité de Démocrite, dont ils jalousèrent à tel point la grande renommée, qu'ils jetèrent au feu tous ses ouvrages, publiés par lui avec un dévouement si digne d'éloges.

Si vous voulez croire à toutes ces insanités, quelles raisons avez-vous de nier les miracles de la Vierge divine et de tous les saints; miracles consignés par tant de célèbres philosophes, par tant de théologiens et d'historiens, que je pourrais en citer plus de cent de ces derniers, contre un à peine des autres?

Enfin, monsieur, je me suis étendu plus longuement que je n'en avais l'intention, et je ne veux pas vous créer plus longtemps d'ennuis sur des sujets que vous n'accorderez point, je le sais, parce que vous suivez des principes bien différents des miens, etc.

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