LETTRES
DE
A MADAME RÉGAMIER
D6!o, i3 jaUlet 1807.
Jd n\ii point su, madame, l'accidenl ' que voas avez éprouvé en arrivant en Suisse. Je vois par votre lettre qu'il n'a pas eu de suites fftcheusesi et je me livre i l'espérance de vous voir à Coppet vers les derniers jours de la semaine.
Un père de quatre-vingt-deux ans est une bien bonne excuse pour quelques jours de retard; mais je n'en suis pas moins impatient de revoir
1. En se rendant de Paris à Coppet, en poste, la voilure de madame Récamier «fait versé auprès de Noret.
s LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
madame de Staël. Vous savez, madame, que vous voir aussi est toujours un de mes plus vifs désirs. Je félicite notre amie de vous posséder et je me félicite d'avoir contribué peut*étre par mes exhortations à votre voyage. Mes yeux qui vont mal m'empêchent de continuen Mille tendres hommages
Brévans, près Dôle (Jure), 1* Juin 1806.
Ai-je besoin de vous dire, madame, que c'est avec un extrême regret que je suis parti de Paris sans vous revoir? Des inquiétudes, heureusement peu fondées, sur la santé de mon père, ne m'ont permis de mettre aucun retard à mon voyage ici. Qui sait maintenant quand nous nous reverrons ? Je voudrais bien que vous suivissiez votre projet d'Aix et que Coppet y gagnât quelques jours* Mais vos projets sont vagues, et vous avez tour à tour du découragement quand vous êtes triste, et de rindolence quand vous ne Tètes pas. Je ne me plaindrais cependant ni de votre découragement
ni de votre indolence si j'étaift près de vous, parce que la nature a mis dans tous vos défauls un charme particulier. Mais, sUls ont pour résultat de me priver de votre présence, comme je n'éprouverai plus leur charme, je les jugerai plus rigoureusement. Adieu, madame; à cet été ou à rhiver prochain. Tout cela est bien long. Je compte passer ici trois semaines. Vous devriez bien m'inslruire de vos projets et de ce que je puis espérer» vous seriez mille fois bonne*
Coppet,SO juillet 1808.
Vous avez écrit, madame, une lettre tellement aimable à madame de Staël, que sans doute elle se sera empressée de vous répondre, et que je n'ai plus pour vous écrire le prétexte de vous parler de la commission dont vous m'aviez chargé auprès d'elle. Je vous écris donc uniquement pour le plaisir de vous écrire et de me rappeler à vous, parce que je ne veux pas, si vous m'oubliez, qu'il y ait de ma faute; ce sera assez du chagrin, sans le re-
mords. Je suis ici depuis huit jours à peu près; mais Coppet me paraît bien désert, et c'est vous que j'en accuse. Il n'y a ici que Mathieu ' qui res- Icra encore trois semaines. Je ne sais si M. de Sabran ' viendra. Il y a dans le courant du mois prochain une grande fête suisse, qui pourra lui servir de motif, et je le désire fort. Ce sera un petit souvenir de Tannée dernière. Madame de Staël me parait dans une situation d'âme moins douloureuse sur son éloignement de Paris que lorsque vous l'avez vue. Elle a repris assez de courage; la bienveillance qu'on lui a témoignée à Vienne, et qu'elle est sûre d'inspirer partout où elle ira, est une consolation qu'elle consent à accepter. En tout, je la trouve mieux pour elle-même. Dieu veuille que le séjour de Coppet, qui l'entoure inévitablement d'images tristes et qui la condamne à une société ennuyeuse dès qu'elle ne se borne pas à son intérieur, n'influe pas sur son âme d'une
1. Mathieu de Montmorency, ministre des aflfsiires étrangères on 1881 ; il Fe rendit au congrès de Vérone en cette qualité, donna sa démission de ministre à la fin de 183:2, fut nommé membre de l'Académie française le 8 novembre 18S5, et mourut subitement le Si mars 1^36. 11 avait été fait duc le 1« décembre 1821
2. Le comte £lz.^r de Sabra», autour de quelques Joliea fiiblei.
JUILLET 1808 h
manière fâcheuse, comme il l'a fait plus d'une fois.
Je n'ai pas encore fini Wallenslein. J'y travaille avec la lenteur d'un homme qui, ayant passé Tépoque à laquelle il voulait avoir fini, se trouve avoir de nouveau beaucoup de temps devant lui, et profite avec paresse du loisir que sa paresse lui a procuré. J'y fais des additions assez considérables, et il est possible que je Timprime, au lieu de le ftii rejouer.
Savez-vous si Prosper*est à Paris? S'il y est, vous le savez sans doute ; car que pourrait-il avoir de mieux à foire que de passer de sa vie, chez vous, tout ce que vous lui permettrez de vous en consacrer? Il m'a écrit de Bressuire, il m'annonçait son départ pour la capitale, mais on m'a assuré chez son père qu'il ne ferait pas ce voyage de sitôt.
Je voudrais oser vous questionner sur ce que vous faites, sur Berlin, sur Rome, sur la Russie, sur l'emploi des heures mystérieuses. Mais comment exiger de si loin vos confidences? elles so
1. Prosper de Barante, auteur de VFIUtoire âe$ dnet de Bout-* gogne, pair de France, ambassadeur de Franco à Sainl-Pétersbourg.sous lo règne du roi Louis-Philippe, membre deTAcadémio française, mort en 1860.
composent de nuances si fines jusqu'à présent , qu'on ne peut guère les écrire : elles sonl impalpables comme les nuages auxquels elles ressemblent encore par leur rapide mobilité. Je me résigne donc à ne reprendre mon rôle de confident qu'à mon retour à Paris. Ce rôle-là, du moins, j'espère que vous ne le donnerez pas à un autre, c'est bien assez de m'y avoir réduit. Adieu, madame, croyez que personne ne vousesl plus constamment, plus sincèrement attaché.
Lausanne, 18 février 1810.
Je voulais vous voir avant mon départ de Paris, vous le savez, et, quand vous ne le sauriez pas, vous en seriez convaincue, madame; une multitude de tristes affai^'^^sy mit obstacle. Je comptais vous écrire en arrivant ici; mais, jusqu'à cet instant, je n'ai pu le faire. J'ai peur que vous ne vous en soyez guère aperçue. Vous avez été, pendant cet été, si bonne pour moi quelquefois, que je voudrais n'ôlre pas tout à Tait oublié de vous. J'ai trouvé notre amie
Iravaillant à son bel ouvrage* et se préparant à son départ. Je la reverrai encore avant de retourner h Paris, et je suppose qu'elle s'arrêtera en France de manière à passer quelques moments avec ceux qui l'aiment et nommément avec vous qui êtes dans ses affections au premier rang comme partout. Je suis venu passer quelque temps au milieu dos neiges et de ma famille. Dans le temps où nous vivons, on ne saurait trop s'enterrer; d'ailleurs, tous mes vœux tendent au repos, et les devoirs le donnent. Je travaille comme vou^ à devenir dévot, et je me crois plus avancé. Il y a moins de gens qui aient intérêt à s'opposer à mes progrès en ce genre. J'ai été bien fflché de n'avoir plus trouvé Prosper : je lui dois une lettre, mais il y a si longtemps, que je ne sais plus comment lui écrire. Je vous prierais bien de lui parler de moi ; mais ce ne sera pas à moi que vous penserez ensemble; j'attendrai qu'il soit à Napoléon' pour recommencer notre correspondance. Mes lettres gagneront à l'ennui de sa solitude, pourvu qu'elles n'arrivent pas en même temps que les vôtres.
1. Madame de StaSl travaillait à son ouyragetur rAUemapie. 8. Napoléon-Vendëc, dont M. de Barante était préfet.
Croyez-vous que vous me répondrez? Je voudrais l'espcrer ; mais, depuis que vous ne me cherchez plus pour le bien que vous vouliez faire, vous avez cessé tout à fait de vous intéresser à moi, et, les derniers temps de mon séjour à Paris, vous ma traitiez bien en étranger. C'est mal, car je suis de tous vos amis le plus désintéressé peut-^tre, ce n'est pas un mérite, mais aussi celui qui aurait le plus vif désir de vous voir heureuse, et qui vous suit des yeux avec le plus d'émotion quand vous planez comme vous le faites encore entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel l'emportera, et, n'ayant malheureusement rien à gagner à ce que vous restiez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille vœux et mille hommages.
Ptris, 8 septembre 1810.
Hochet' a reçu de vous une lettre qui m'adonne de vifs regrets de ne pas avoir mérité que vous
i. M. Hochet était un homme d*eiipntfort lié avec madame de Staël et madame Récamier. Il avait écrit dans le Publictsie et dans
m'ocri vissiez aussi. Je suis comme celte femme qui espérait gagner à la loterie, quoiqu'elle n'y eût pas mis. Je voudrais qu'on répondit aux lettres qui n'ont existé que dans ma tAle. Alors vous me feriez de longues réponses ; car, si je ne vous écris pas, je pense beaucoup à vous. 11 y a en vous, madame, je ne sais quel intérêt qui captive et qui ne peut jamais cesser; on a beau vous voir occupée de tout autre chose, on a beau se sentir au sixième rang, on ne se détache point, et l'on trouve encore du plaisir à vous suivre dans voire vie pure et mobile, touchante et légère, et sur taquelle ses variétés mêmes répandent un charme particulier. Paris est triste et désert, il meurt encore de temps en temps des victimes de la fête de M. de Schwarzenberg '. Madame Touzard est morte avant-hier,
le Journal dei Débatt des articles qui furent remarqués. Nommé secrétaire du Conseil d'État en 1816, il remplit ses fonctions jusqu'en S 840. Son fils, M. Prosper Hochet, le remplaça, mais donna sa démission en 1850. H. Hochet père est mort en 1857.
1. Le prince de Schwarzenbcrg, ambassadeur d'Autriche à Paris, avait donné, le 1*' juillet 1810, une grande fête à roccasioa du mariage de rarcbiducbesse Marie-Louise avec Napoléon. Cno immense salle de bal, construite en planches, ornée de peintures, décorée de gaze, de mousseline et autres étoffes légères, avait été Routée aux appartements de Thôtcl. Tout à coup, au moment où les danses étaient le plus animées, les draperies d'une fi»-
iO LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
après cinq semaines de souffrances^; elle laisse une fille aussi brûlée, avec la figure toute couverte de hideuses cicatrices Du reste, il me semble que, sauf les prix décennaux dont j'ai tant ouï parler, que je n'ai plus le courage d'en écrire un mot, on ne parle de rien. Un auteur a dit que le bonheur était un état sérieux. Un autre a dit que, toutes les fois que l'homme était sérieux, il tombait dans une insurmontable mélancolie : d'où je conclus que le bonheur est une disposition très mélancolique,et j'en conclus encore que nous sommes très heureux. Pour peu qu'on aille de résultats en ré-
nétre vinrent voltiger sur les flammes d*anc bougie : la gaze prit feu. En dépit do tous les efforts tentés pour Tétcindre, Tincendie se propagea avec la rapidité de l'éclair. Une terreur indicible saisit la foule et amena une horrible confusion.
Parmi les très nombreuses victimes de cette épouvantable catastrophe, on déplora surtout la mort de la belle princesse Pauline de Schwarzenberg, belle-sœur de Tambassadeur. Mère de huit enfants et grosse de quatre mois, elle avait mené ta fille au bal; quand l'incendie éclata, elle se trouvait séparée de sa fille; arrachée au danger, emmenée dans le jardin, la pauvre mère, n'y trouvant pas sa fille, se mit à l'appeler, à la demander, et, pour la r^ereher, rentra dans la salle embrasée; elle y périt martyre volontaire de son amour maternel. Le corps do la princesse de Schwarsenberg ne fat retrouvé que le lendemain et ne put être reconnu qu'au chiffre en diamants de ses enfants qu'elle portait au cou.