PREMIÈRES ANNÉES DO MARIAGE DB M-« RÉGAMIER
Parmi les femmes de notre époque que des avantages de figure, d'esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une que je veux peindre. Sa beauté Ta d'abord fait admirer, son âme s'est ensuite fait connaître, et son ftme a encore paru supérieure à sa beauté. L'habitude de la société a fourni à son esprit le moyen de se déployer, et cet esprit n'est resté au-dessous ni de sa beauté ni de son àme.
A peine âgée de treis^ ans, mariée à un homme qui, occupé d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, madame Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle-même dans un pays qui était encore un chaos. Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l'Europe de leurs diverses célébrités ; la plupart ont payé le tribut à leur siècle, les unes par des amours sans délicatesse, les autres par de coupables condescendances envers les tyrannies successives. Celle que je peins sortit brillante de cette atmosphère qui flétrissait ce qu'elle ne corrompait pas.
L'enfance fut d'abord pour elle une sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage faisait tourner tout à son profit. Éloignée du monde, dans une solitude embellie par les arts, elle se faisait une douce occupation de toutes ces étudescharmantesetpoétiquesquirestentlecharmed'un autre âge. Souvent aussi, entourée de jeunes compagnes, elle se livrait avec elles à des jeux bruyants. Svelte et égère, elle les devançait à la course ; elle couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour pénétrer toutes les âmes ; son regard aujourd'hui si expressif et si profond, et qui semble nous révéler des mystères qu'ellemême ne connaît pas, n'étincelait alors que d'une gaieté vive et folâtre. Ses beaux cheveux, qui ne peuvent se détacher sans nous remplir de trouble, tombaient alors sans danger pour personne sur ses blanches épaules; un rire étincelant et prolongé interrompait souvent ses conversations enfantines. Hais déjà Ton eût pu remarquer en elle cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette malignité douce qui s'en amuse sans
jamais ulesser, et surtout ce sentiment exquis d'élégance, de pureté, de bon goût, véritable noblesse native, dont les titres sont empreints sur les èlres privilégiés.
Le grand monde d'alors était trop, contraire à sa nature pour qu'elle ne préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons ouvertes à tout venant, seules réunions possibles quand toute société fermée eût été suspecte ; où toutes les classes se précipitaient, parce qu'on pouvait y parler sans rien dire, s'y rencontrer sans se compromettre; où le mauvais ton tenait lieu d'esprit et le désordre de gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du Directoire, où le pouvoir était tout à la fois terrible et familier, inspirant la crainte sans échapper au mépris.
Cependant, madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite pour aller au spectacle ou dans les promenades publiques ; et, dans ces lieux fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables événements : tout autre but de ces réunions immenses était oublié, et chacun s'élançait sur son passage. L'homme assez heureux pour la conduire avait à surmonter l'admiration comme un obstacle; ses pas étaient à chaque instant ralentis par les spectateurs pressés autour d'elle. Elle jouissait de ce succès avec la gaieté d'un enfant et la timidité d'une jeune fille ; mais la dignité gracieuse qui, dans sa retraite, la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la foule effervescente. On eût dit qu'elle régnait également par sa seule présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les premières années du mariage de madame Récamier, entre des occupations poétiques, des jeux enfantins dans la
retraite, et de courtes mais brillantes apparitions dans le monde.
M. DE LA HARPB
L esprit de madame Récamier avait besoin d*un autre aliment, Tinstinct du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connaître, les hommes distingués par une réputation de talent et de génie.
M. de la Harpe, un des premiers, sut apprécier cette femme qui devait un jour grouper autour d'elle toutes les célébrités de son siècle. Il l'avait rencontrée dans son enfance ; il la revit mariée, et la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l'habitude des entretiens avec les hommes les plus spirituels de France, rendaient fort exigeant et fort difficile. M. de la Harpe se dégageait, auprès de madame Récamier, de la plupart des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque insupportable. Il se plaisait à être son guide : il admirait avec quelle rapidité son espritsuppléait à l'expérience et comprenait tout ce qu'il lui révélait sur le monde et sur les hommes. C'était au moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifiée d'hypocrisie. J'ai toujours regardé cette conversion comme sincère : le sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme ; il est absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette faculté ; on ne met rien dans Tàme humaine que ce que
la nature y a mis. Les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter contre ce que nous éprouverions si on ne nous l'imposait pas ; mais,dés que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive. Quand il n'y a plus de courage à résister, nous ne nous applaudissons plus de notre résistance. Or, la Révolution ayant ôtéce mérite à Tincrédulité, les hommes que la vanité seule avait rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi.
M. de la Harpe était de ce nombre; mais il garda son caractère intolérant, et cette disposition amère qui lui faisait concevoir de nouvelles hahies sans abjurer les anciennes. Toutes les épines de sa dévotion disparaissaient cependant auprès de madame Récamier.