MADAME DE STAËL
Madame Récamier contracta avec une femme bien autrement illustre que H. de la Harpe, une amitié qui devint chaque jour plus intime, et qui dure encore.
H. Necker, ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de Staël, sa fille, de vendre une maison qu'il avait à Paris. Madame Récamier Tacheta et ce fut ime occasion pour elle de voir madame de Staël.
La vue de celte femme célèbre la remplit d'abord d'une excessive timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l'ab-
sence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante ; des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à Tenthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent et lui concilient presque tons ceux qui rapprochent. Je ne connais aucune femme et même ancon homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.
Madame de Staël réunit deux choses qui en font la femme la plus étonnante qui existe peut-être au monde, et dont la réunion fait illusion aux autres et à elemême. Son imagination, pleine d'éloquence et de poésie, donne à toutes ses paroles une noblesse, une élévation, une empreinte de générosité et de dévouement qui charment et qui captivent, mais elle a un tel sentiment de sa supériorité et de Timmense distance qui la sépare du reste des hommes, que c'est en sa faveur surtout que cette noblesse, cette élévation, cette générosité s'exercent. Ce n*est pas de i'égoisme, c'est du culte. L'égoîsme a quelque chose de honteux et d'embarrassé qui le décèle et qui encourage les autres à le condamner. Le culte de madame de Staël pour elle-même intéresse, au contraire, les spectateurs et leur communique un certain respect religieux. Il est accompagné d'une bonne foi parfaite, et il fournit une démonstration précieuse de la puissance de la bonne foi.
Madame de Staël est de bonne foi successivement en mille sens contraires ; mais comme, dans chacun des
moments où elle parle^ elle est réellement de bonne foi, on est subjagaé par Taccent de vérité qui retentit dans ses paroles. La raison que l'on croyait avoir disparaît, et l'on se tâte pour savoir si l'on est bien le même être, si l'on a bien la même intelligence qu'une heure avant, quand on ne l'entendait pas.
Est-elle amie, et le premier objet de son amitié a-t-il une volonté opposée à la sienne, allègne-t-il des devoirs de famille, des affaires, des motifs d'indépendance complète ou partielle, durable ou passagère? rien de plus beau que d'entendre madame de Staël parler avec toute l'énergie de la Nouvelle Hélolse du lien des âmes, du dévouement, devoir sacré de tonte nature supérieure et du bonheur et de la sainteté de deux existences indissolublement unies l'une à l'autre.
Est-elle mère et quelqu'un de ses enfants préfèret'il à l'obéissance qu'elle réclame une passion qui l'entraine? Rien de plus sublime que le tableau qu'elle fait des devoirs de la piété filiale, des obligations de famille, des droits d'une mère, de la nécessité pour un jeune homme d'honorer sa vie en se dégageant d'affections frivoles, et en entrant dans une noble carrière ; car tout homme doit compte à la Providence des facultés qu'elle lui a données, et malheur à celui qui croit qu'on peut vivre pour l'amour! Dans tout cela, madame de Staël n*est point égoïste, car elle ne croit pas l'être, et la moralité est dans la conscience.
Il faut ajouter qu'elle fait entrer dans son culte d'elle, qiême tout ce qui tient à elle tant que le lien subsisteà la condition expresse d'une entière et absolue sou-
mission, ce qui donne à son caractère quelque chose de plus large et de plus élevé qu'à Fégolsme proprement dit. Son éloquence produit sur elle le même effet que sur ses auditeurs. En se préférant aux autres, elle ne pense être que juste, et elle s'estime de sa justice. Par là même, ceux qui Tentendent reçoivent sa conviction et sont dans l'impossibilité de lutter contre elle; il faudrait pour qu'on pût lui résister qu'elle se chargeât elle-même de la contre-partie de ce qu'elle a dit. On sent qu'elle seule pourrait se répondre, et quand on l'a pour adversaire, on voudrait l'avoir pour défenseur.
Rien n'était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et de madame Récamier. La rapidité de l'une à exprimer niille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger ; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout; ces révélations d'un génie exercé, communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir; tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en être témoin soi-même.
L'amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d'un sentiment qu'elles éprouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d'un rare mérite, dont la santé donnait déjà des inquiétudes et que sa fille ne cesse de regretter depuis qu'elle l'a perdue. Madame de Staël avait voué à son père un culte que la mort n'a fait que rendre plus exalté. Toujours entraînante dans sa manière de s'exprimer, elle le devient surtout encore
plus quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux près de se mouiller delarmes,la sincérité de son enthousiasme touchent Tâme de ceux mêmes qui ne partagent pas son opinion sur cet homme célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu*elle lui a donnés dans ses écrits : quand on l'a entendue sur ce sujet, il est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce qui est vrai n'est ridicule. M. Necker, d'ailleurs, trop faible pour les circonstances dans lesquelles il s'est trouvé et dans . lesquelles il s'est placé, méritait néanmoins à beaucoup d'égards les louanges de sa fille.
Peu d'hommes ont eu des intentions aussi pures. Son orgueil même le préservait de toute personnalité étroite ou avide. Les hommages qu'il se rendait l'engageaient à en rester digne à ses propres yeux. Il se considérait, lui, sa femme et sa fille, comme d'une espèce privilégiée et presque au-dessus de l'humanité. Hais il en résultait qu'il aimait à remplir quelques, unes des fonctions de la Providence, et qu'avec des formes un peu superbes, il faisait beaucoup de bien.
Ses relations avec madame de Staël se ressentaient de l'immense distance qu'il mettait entre tout ce qui était émané de lui et le reste du monde. Il jouissait de son esprit, de sa grâce, de sa vivacité et même de la véhé menée de ses qualités surnaturelles. Il avait avec elle la protection d'un père et l'adoration d'un amant. L'amourpropre de madame de Staël, souvent satisfait, mais quelquefois froissé dans la société, parce que la société est sévère pour qui se met trop en avant, n'était jamais
aift APPENDICE
en souffrance avec M. Necker, dont l'affection excessive approavat tout. Qaand madame de Staël parlait de son père à Juliette, celle-ci admirait en elle la force et la profondeur du sentiment le plus respectable. II y a dans Tadmiration quelque chose de noble qui attache presque autant à celui qui sait réprouver qu'à celui qui en est l'objet : à celle de madame de Staêl peur son père se mêlait encore un respect qui la renoait plus touchante.
LUCIEN BONAPARTB
Nous arrivons à l'époque où madame Récamier se vit, pour la première fois, l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'ici, elle avait reçu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la rencontraient; mais son genre de vie ne présentait nulle part des centres de réunion où l'on fût sûr de la retrouver. Elle ne recevait jamais chez elle, et ne s'était point formé de société où l'on pût pénétrer pour la voir tous les jours et essayer de lui plaire.
Dans Tété de 1799, elle vint habiter le château de €Iichy, à un quart de lieue de Paris. Un homme, célèbre depuis par divers genres de tentatives et de prétentions, et plus célèbre encore par les avantages qu'il a refusés que par les succès qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte se fit présenter à elle.
Il n'avait aspiré jusqu'alors qu'à des conquêtes fa-
APPENDICK ai?
cileSy et n'avait étudié pour les obtenir que les moyens de roman que son peu de connaissance du monde lui représentait comme infaillibles. II est possible que ridée de captiver la plus belle femme de son temps Tait séduit d'abord. Les circonstances politiques dans les-^ quelles il se trouvait exaltaient son imagination. Chef d'un parti dans le Conseil des Cinq-Cents, frère du premier général du siècle, il fut flatté de réunir dans sa personne le triomphe d'un homme d'État et les succès d'un amant. Il s'offrit donc à madame Récamier avec ime fatuité mêlée d'assurance et de gaucherie, dont sa correspondance porte l'empreinte, et qui se développa dans sa conduite d'une manière très remarquable.
II imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour. Il supposa des lettres de Roméo à Juliette, et les envoya comme un ouvrage de lui à celle qui portait le même nom.
Le style de ces lettres ou plutôt de cette lettre, car il abjura dès la seconde le déguisement qu'il avait emprunté, est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les passions, depuis Werther îusqu^k VHéloïse. 11 y a des répétitions, de l'emphase et des digiessions qui annoncent l'auteur bien plus que Thomme amoureux.Madame Récamierreconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail, qu'elle était l'objet de la déclaration qu'on lui présentait comme une simple lecture. Elle n'était pas assez accoutumée au langage direct de l'amour pour être avertie par l'expérience que tout, dans cette déclaration, n'était pas sincère ; mais un instinct
juste et sûr ravertissait. Elle répondit avec simplicité, avec gaieté même, et montra bien plus d'indifférence que d*inquiétude et de crainte. II n'en fallait pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la passion qu'il avait d'abord un peu exagérée, et madame Récamier se trouva dans la situation où elle s'est trouvée depuis presque sans interruption, entourée d'adorateurs, émue de la peine qu'elle faisait, fôchée de son émotion, ranimant Tespoir sans le savoir par sa seule pitié, et le détruisant par son insouciance, dès qu'elle avait apaisé la douleur qu'avait fait nattre cette pitié passagère.
Les lettres de Lucien deviennent plus intéressantes et plus éloquentes à mesure qu'il dçvient plus passionné. On y voit bien toujours la vanité, la recherche, Tambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude, l'emploi d'expressions qui sont triviales à force d'être usées. Il ne peut s'endormir sans c se jeter dans les bras du sommeil >. Parle-t-il d'une fête, « la folie y agite ses grelots ». Au milieu de son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui l'entourent, il s'étonne de ce qu'un homme comme lui verse des larmes. Il demande à Juliette de ne pas ravir un grand citoyen à la patrie ; enfin, dans une lettre pleine de désespoir, où il veut se tuer, où il veut rompre, il dit tout à coup en réflexion générale : c J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il s'obtient. » Puis il ajoute : € Après la réception de votre billet, j'en ai reçu plusieurs diplomatiques. J'ai appris une nouvelle que le bruit public vous aura apprise : les félicitations m'entourent, m'étourdissent...
On me parle de ce qui n'est pas vous... Que la nature est faible comparée à Tamour ! »
Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une nouvelle immense, le débarquement de Bonaparte à son retour d'Egypte. Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses menaces, le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre. Lucien contribua puissamment au succès de cette journée, qui tiendra toujours une grande place dans Thistoire. Président du Conseil des Cinq-Cents, à Saint-Cloud, il résiste aux forcenés qui lui demandent la mise hors la loi de son frère, il lutte au milieu d'un tumulte épouvantable. Il doit la vie aux grenadiers de Bonaparte qui Tenlèvent. Tout plein du danger qu'il vient de courir, il en fait le récit à madame Récamier. Mêlant toujours le roman à l'histoire, il se représente menacé par les assassins qui lui demandaient la tète de son frère. « Dans ce moment suprême, s'écrie-t-il, voire image m'est apparue!... Vous auriez eu ma dernière pensée! »
11 serait inutile d'entrer dans plus de détails sur cet amour^ qui se compose d'agitations toujours pareilles de la part de l'un, d'inégalités toujours semblables de la part de l'autre.
Après douze mois de ces orages, Lucien prit enfin le ^arti de s'éloigner.
Comment put-il le prendre? Je ne l'ai jamais conçu. Peut-être la carrière de son frère, qui ouvrait devant lui un avenir immense, lui présenta-t-elle des distractions suffisantes pour un homme plus ambitieux que sensible. Certes, alors, il ne devait pas aspirer à Juliette. Quand
les trônes da inonde ne disparaissent pas devant son image, on ne Ta jamais complètement aimée.
Lucien eut la force de briser le lien qu*ii n'avait pu resserrer. Il voulut désormais nuire à Fange qu*il n'avait pu attendrir; si raceusation est vraie, c'est un plas grand tort que tous ceux que ses eimemis lui ont reprochés. Celui qui écrit ces lignes aime Juliette plus que Lucien ne l'aima jamais, plus qu'aucun homme n'a jamais aimé. Il ne sait pas quel sort l'attend, il sait seulement qu'il n'a point d'espérance. Il a été souvent rejeté par elle, sans le mériter, de la douceur de l'amitié dans les abîmes de la douleur; il n'est pas sûr de ne pas mourir par elle, mais il jure qu'à sa dernière heure, le dernier mouvement de son bras serait pour sa dé-> fense, et sa dernière parole, une prière pour elle, et, si on l'accusait, une justiflcation et un hommage
Yotci le premier projet de plan du mémoire composé par Benjamin Constant en faveur de la royauté de Murât, A la demande de madame Hécamier, tel que nons le trouvons dans les papiers de cette dernière.
1D£ES SUR lA CONSERVATION DU ROYAUME DE NAPLES