REPONSE DE MONSEIGNEUR 2J
tous si vous ne m'écriviez plus. Je vous donne l'absolution par avance de tout ce que vous y mettrez, étant persuadé que vous n'y mettrez rien qui ne soit d'un honnête homme. S'il yaquelqueoccasion, soit ici, soit à Paris, où je vous puisse rendre quelque bon office, ne doutez point, Monsieur, que je ne sois entièrement à vous.
L'Evêque Duc de Langres.
L'ÉVÊQUE ET DUC DE LANGRES
PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Le moyen de résister à la lettre que Votre Grandeur m'a fait l'honneur de m'écrire? A quoi que ce soit qui lui plaise de me mettre, je suis prêt à tout: et quelque chose que je puisse faire pour son divertissement ou pour son service, elle me l'ordonne d'une si honnête manière, que je lui en serai encoreredevable. Si tous les grands l'étoient comme vous, ils se feroient autant de créatures qu'ils voudroient. Un mot dit favorablement dans l'occasion; un petit coup de tête en
LETTRKS A MONSEIGNEUR 2Q.
passant; un clin d'œil à propos; une offre honnête, quoique stérile, tout cela seroit autant de pièges agréables, où les cœurs se prendroient volontairement, et je ne sais personne qui, par reconnoissance, ne se fît un devoir de répandre son sang pour eux. Cependant, quelque peu que cela coûte, la plupart aiment mieux ne se point faire de créatures que de les acheter si chèrement. Tel étoit..., le dirai-je, Monseigneur? Et pourquoi ne le diroisje pas? Si les évêques veulent qu'on respecte leur mémoire, ils doivent pendant leur vie la consacrer parde bonnesactions. Tel étoit, dis-je, votre prédécesseur (i ), dans une dignité qu'il avilissoit, et que vous honorez. Comme il avoit trompé tous ceux qui avoient eu affaire à lui, il avoit une si grande peur d'être trompé à son tour, qu'il ne vouloit avoir affaire à personne ; et puisque l'occasion s'en présente d'elle-même, je vais faire sur lui le premier article de mes remarques.
Ce prélat, qui avant que de l'être étoit si connu sous le nom d'abbé de La Rivière, un jour faisant la visite de son diocèse,
(1) Louis III Barbier de La Rivière, qui occupa son siège du 2 janvier i65f) au 3o janvier 1670.
3o LETTRES
trouva un jeune curé qui à peine savoit lire, et qu'il avoit fait prêtre trois ou quatre mois auparavant, à la recommandation de quelqu'un. Ce pauvre homme, intimidé par la présence de son évoque et par la manière impérieuse dont il l'interrogeoit, ne put jamais lui répondre qu'à la question qui sert de pointe à cette cpigramme:
En faisant sa visite, un évêque, assuré De l'ignorance d'un curé, Lui demanda, d'un ton de maître,
Quel âne de prélat l'avoit pu faire prêtre? L'autre, d'un ton humble et civil :
« C'est vous, Monseigneur, » lui dit-il.
Il y a pour le moins quarante ans qu'on m'a fait accroire que cette épigramme avoit été faite contre lui, mais apparemment l'on m'a trompé, ou bien l'auteur s'est trompé lui-même. L'ânerie n'a jamais été un des vices de Monsieur de La Rivière, et, s'il eût eu autant de droiture que d'habileté, ce pouvoit être un fort honnête homme.
Rien au monde ne sied plus mal aux grands que la raillerie, surtout quand il y a une disproportion extrême entre ceux
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qui la font et ceux qui la souffrent, car entre pareils une modeste raillerie n'est pas condamnable; au lieu que du fort au foible, elle dégénère presque toujours en insulte. Il est vrai que tout grands qu'ils sont, on leur répond quelquefois ce qu'ils ne sont pas trop aises d'entendre. La reine Christine de Suède avoit un aumônier dont le ventre étoit si gros qu'à peine pouvoit-il voir ses pieds. « Monsieur l'aumônier, lui demanda-t-elle un jour, en présence de beaucoup de monde, quand accouchere\-vous? — Madame, lui dit-il, quand j'aurai trouvé une sage femme. »
Le roi, qui n'a point de médiocres qualités, a encore celle-là, qui ne me paroît pas moins grande que les autres, de ne faire jamais de railleries désobligeantes, et même de ne pouvoir souffrir qu'on en fasse de qui que ce soit. Un courtisan, qui n'a pas beaucoup d'esprit, ayant été mis un jour sur le tapis, un autre courtisan, qui n'en a guère davantage, dit « qu'on ferait un gros livre de ce qu'il ne savoit pas . » — «Et un fort petit, dit le roi, de ce que vous save^. » Cela lui ferma si bien la bouche, que depuis
ce temps-là il ne l'a point ouverte à la raillerie.
Notre langue a cet avantage sur les autres, qu'elle est beaucoup plus sage et plus retenue. La langue latine, surtout, dit presque toutes choses par leur nom : au lieu que la françoise se contente de faire entrevoir celles qui peuvent blesser la pudeur. Soit dans les ouvrages médités, soit dans l'entretien familier, elle veut qu'on évite les façons de parler vicieuses, et qu'on ne ressemble pas à cet homme de qualité qui disoit à une duchesse qui s'étoit brouillée avec quelqu'un: « Apprene\-moi vos différends, et je vous dirai ma querelle. » Dans le comique même, on veut que les obscénités soient enveloppées, et Molière, tout Molière qu'il étoit, s'en aperçut bien dans le Malade imaginaire, qui est la dernière pièce qu'il a mise au jour. Il y a dans cet ouvrage un Monsieur Fleurant, apothicaire, brusque jusqu'à l'insolence, qui vient une seringue à la main, pour donner un lavement au malade imaginaire. Un honnête homme, frère de ce prétendu malade, qui se trouve là dans ce moment, le détourne de le prendre, dont l'apothi-
caire s'irrite et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorte sont capables. La première fois que cette comédie fut jouée, l'honnête homme répondoit à l'apothicaire: «Allez, Monsieur, alle\; on voit bien que vous ave\ coutume de ne parler qu'à des eus. » (Pardon, Monseigneur, si ce mot m'échappe: je ne le dis que pour le mieux faire condamner.) Tous les auditeurs qui étoient à la première représentation s'en indignèrent, au lieu qu'on fut ravi à la seconde d'entendre dire : « Alle\, Monsieur, alle\; on voit bien que vous n'ave\ pas coutume de parler à des visages (i). » C'est dire la même chose, et la dire bien plus finement. Scarron a mis aussi en quelque endroit(2) une ordure le plus agréablement du monde. Il demandoit une petite chienne que la comtesse de Fiesque lui avoit promise, et pour l'engager à la lui donner plus facilement, il lui mandoit qu'il en auroit tous les soins possibles: qu'il la caresseroit, la flatteroit, la peigneroit, poudre- Ci) C'est Boursault qui, le premier, a révélé ce détail piquant.
(2) La pièce est comprise dans les Epïtres, sous le titre .- A Madame la comtesse de Fiesque, pour avoir une chienne qu'elle lui avoit promise.
roit, et pour lui donner bonne odeur, qu'il la parfumeroit
Depuis le sommet de la tête Jusqu'où les chiens s'entrefont fête.
N'est-il pas vrai, Monseigneur, que la gentillesse de l'expression ôte la saleté de la chose, et qu'on n'est pas fâché d'entendre une ordure dite avec tant de délicatesse? Il y en a encore une plus grosse dans Maynard, qui ne révolte pas la pudeur. Je vais vous la dire; aussi bien n'aurez-vous pas plus de peine à me donner l'absolution d'un bon gros péché que d'un petit, et puisque ce que j'ai l'honneur de vous écrire est par l'ordre exprès de Votre Grandeur, je ne puis mieux faire que de l'entretenir sur des cas réservés à l'évêque. Voici la grosse ordure dont il s'agit :
Muses, trêve de modestie; Vous rougissez toutes les fois Que je parle d'une partie Qui fait les papes et les rois (i).
(i) Ces quatre vers n'ont pas été compris dans les Œuvres de Maynard (in-40, 1646). Mais nous y trouvons (p. S5) une pointe d'épigramme du même genre, avec une licence encore plus accentuée :
C'en est fait. L'âge m'a vaincu ; Et je suis mort de la partie Qui fait la garce et le cocu.
Je demeure d'accord qu'il est difficile de trouver une obscénité plus marquée que celle-là, cependant elle cesse de l'être par la manière ingénieuse de la dire; et ces termes qui fait les papes et les rois, y donnent une noblesse qui empêche l'imagination d'en être blessée. Je ne puis finir ce grand article sans ajouter encore, en faveur de notre langue, qu'elle a un certain vous, votre, vos, en parlant à une seule personne, qui est bien plus doux que le toi, ton, tes, ou plutôt que le tu, tuus, tui, des Latins; il est constant que ces termes de civilité et de déférence sont bien plus agréables à l'oreille, et qu'une manière si honnête manquoit à l'urbanité romaine.
Le luxe est, je crois, au dernier période ou il peut aller. Tout est dans une si grande confusion, qu'aux Tuileries, où les laquais ne suivent pas leurs maîtresses, on ne distingue pas la femme d'un procureur de celle d'un duc. Il y a quarante ou cinquante procureuses à Paris, qui ont des habits de velours enrichis d'or; si la reine et Madame la Daupiiine vivoient encore, qu'auroient-elles de plus? Louis le Grand, à qui l'Europe
ne résiste pas, n'a pas le pouvoir de faire exécuter les défenses, qu'il a tant de fois réitérées, de porter de l'or et de l'argent sur les habits, et je doute que Sa Majesté en vienne jamais à bout, à moins qu'elle ne renouvelle un édit qui fut fait sous le règne d'Henri IV. J'ai ouï dire à Monsieur le maréchal de Villeroy que ce grand prince, voyant que ses édits pour la défense de l'or et de l'argent sur les habits, n'avoient de force que pendant cinq ou six mois, et qu'après ce temps-là ses défenses étoient oubliées, fit enfin celui-ci, qui fut exécuté avectoute la rigidité possible : Nous défendons expressément à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils puissent être, dans tous les lieux et terres de notre obéissance, de porter de Vor ni de V argent sur leurs habits, de quelque manière et sous quelque prétexte que ce soit, excepté pointant aux femmes de joie et aux filous, en qui nous ne prêtions pas asse\ d'intérêt pour leur faire l'honneur de donner notre attention à leur conduite (i). Quoiqu'il
(i) Cette boutade est bien dans le ton de Henri IV. Mais il va sans dire qu'elle ne se trouve dans aucun de ses édits somptuaires des 10 mai 1594, 24 mars 1600, juillet 1601 et novembre 1606.
y eût un mois de terme du jour de la publication de cet édit, pour donner le temps de faire faire d'autres habits, le lendemain personne n'en osa porter, tant on eut peur de passer pour des privilégiés. Et pendant que ce monarque vécut, l'édit fut inviolablement observé. Je ne sais si dans le temps où nous sommes, les gens n'aimeroient pas mieux qu'on doutât de leur vertu que de leur richesse: la crainte de n'être pas cru opulent fait que Ton achète le plaisir de le paroître ; et Ton m'en apprit hier un exemple que je ne puis m'empêcher de mettre ici, pour faire voir jusqu'où va l'impertinence du monde.
Un libraire de la rue Saint-Jacques, fort à son aise (c'est peut-être celui de Votre Grandeur), mais qui n'est pas riche, à beaucoup près, comme Thierry, Léonard (i), et quelques autres milords de la
(i) Denis Thierry et Frédéric Léonard étaient alors, avec Etienne Michallet, Jean-Baptiste Coignard et Nicolas Langlois, les principaux libraires de la rue Saint- Jacques. Denis Thierry avait été reçu imprimeur et libraire le 10 octobre i652. Il fut nommé adjoint de la communauté en i665, syndic en 167 1, consul en 1676, puis grand juge en 168g. Frédéric Léonard, « à l'Escu de Venise n, avait succédé, en 1662, à l'un des derniers Estienne, comme imprimeur ordinaire du roi, et, sous ce couvert, s'était fait éditeur de la collection latine ad
librairie, n'ayant été taxé qu'à trente francs pour sa capitation(i), pendant que d'autres en payoient cinquante, ses filles se formalisèrent de l'affront qu'on lui faisoit : « Quoi, mon père, lui dirent-elles l'une après l'autre, pour qui vous prend-on?
pour un gueux. D'où vient que tels et tels sont taxés à cinquante francs, et que vous ne Vêtes qu'à trente (2) ? Y a-t-il quelque différence entre ces animaux-là et vous ? » La mère, qui n'a pas moins de vanité que les filles, appuya ce qu'elles dirent; et le père, aussi fastueux que tout le reste, courut sur-le-champ se faire taxer à cinquante livres, pour faire voir qu'il n'étoit pas moins riche que les autres. Si tous les sujets du roi avoienteu autant de zèle, ou d'orgueil, je ne doute point que la
usum Dclphini. Santeuil a fait son éloge. Quant au libraire que Boursault met ici en scène, serait-ce Michallet, qui publia les Caractères, et dont une fille fut dotée par La Bruyère qui lui abandonna tous ses droits d'auteur?
(i) La déclaration du roi pour l'établissement de la capitation est du 19 janvier 1695.
(2) Agréable plaisanterie, dont l'imaginationde Boursault fait tous les frais. Parmi les vingt-deux classes de taxes établies pour la capitation, il n'en est qu'une (la seizième) qui soit applicable au cas présent : elle frappe « les gros marchands tenant boutiques » et elle ne s'élève qu'à trente livres.
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capitation n'eût valu à Sa Majesté trois millions de plus.
C'est assez parlé de bourgeoisie à un duc et pair. Je passe, Monseigneur, à une matière plus digne de vous, et je vais parler à Votre Grandeur d'une action qui mérite que toute la postérité s'en souvienne. Monsieur de Turenne en a tant fait de belles, qu'il suffit de prononcer un nom si grand pour ne rien faire attendre de médiocre. L'armée du roi, qu'il avoit l'honneur de commander, et qui s'en faisoit un de lui obéir, étant en Allemagne, une ville neutre, qui apprit qu'elle alloit de son côté, eut peur qu'elle n'y laissât des marques de son passage. Elle députa vers lui, pour lui représenter que l'armée ne pouvoit passer par là sans y causer une perte considérable; que s'il lui étoit possible de lui faire prendre une autre route, elle lui en auroit une sensible obligation; et que pour la dédommager d'un jour ou deux de chemin qu'elle auroit à faire, la ville le supplioit de lui faire la grâce d'accepter cent mille écus. « Votre ville, leur dit Monsieur de Turenne, me fait plaisir d'en user comme elle fait, mais je ne puis en conscience accepter les
cent mille écus qu'elle m'offre, par la raison que je n'ai jamais eu intention d'y passer. » Que Votre Grandeur me nomme quelqu'autre que Monsieur de Turenne qui ait été à l'épreuve d'un pareil appât, et qui l'ait si généreusement refusé, et je dirai que Monsieur de Turenne n'a fait que le suivre: mais jusque-là, qu'elle me permette de croire qu'aucun ne l'a précédé; que ceux mêmes qui le prennent pour modèle auront de la peine à lui ressembler en tout. Montécuculli, accusé à la Cour de Vienne de s'être mal défendu contre Monsieur de Turenne, dit pour se justifier : qu'il avoit eu affaire à un homme qui étoit plus qu'homme. Quelle louange dans la bouche d'un ennemi !
Après une si grande action, il estdifficile d'en citer qui ne semble médiocre; mais dans ce que Monsieur de Turenne faisait de médiocre, il y entroit toujours beaucoup de grandeur. Un gentilhommedont la fortune ne répondoit pasàla naissance, obligé d'aller à l'armée par la situation où il se trouvoit, passa un matin en revue devant lui, sur un cheval qui ne valoit pas quatre pistoles. Monsieur de Turenne l'ayant retenu à dîner avec quelques autres, le
prit en particulier et lui dit : « J'ai peur. Monsieur, de vous faire une prière incivile, mais je crois que vous ave\ asse\ de considération pour moi pour ne me pas refuser la grâce dont j'ai besoin. » Ce gentilhomme lui ayant répondu avec beaucoup de soumission qu'il ne lui pouvoit rien ordonner à quoi il ne fût prêt d'obéir : « Je suis vieux, reprit Monsieur de Turenne, et je me sens même un peu incommodé : les chevaux trop vigoureux me fatiguent, et je vous en ai vu un où je m'imagine que je serois à mon aise. Si je ne craignois de vous ôter ce que vous aime\, je vous prierois de vouloir m'en accommoder . » — « Plût au ciel, Monseigneur, que j'eusse pu pénétrer votre pensée, repartit le gentilhomme, je me serois fait un honneur de vous l'offrir.» — «Mais, ajouta Monsieur deTurenne, n'est-ce point trop exiger de votre complaisance, et me promettez-vous que vous ne m'en voudrez point de mal ? » Le gentilhomme, n'ayant répondu que par une profonde révérence, fut prendre son cheval et le mena lui-même dans l'écurie de Monsieur de Turenne, qui lui envoya un moment après un cheval d'Espagne
de cent louis, et lui fit dire qu'il lui étoit sensiblement obligé. Quelle manière héroïque de donner! et qu'il est peu de Turennes au monde !
Feu Monsieur leducdeSaint-Aignan(i) étoit encore un des seigneurs de la cour qui joignoit leplus d'agréments auxgrâces qu'il pouvoit faire. Je le sais par moimême, et je ne suis point de ceux qui oublient les bienfaits qu'ils ont reçus, quand ils n'en peuvent plus recevoir. On lui a voulu faire un défaut du trop grand penchant qu'il avoit à obliger : peu de gens aujourd'hui en ont de semblables.
Il étoit un des meilleurs amis de Votre Grandeur, et je vous en ai ouï dire assez de bien pour être persuadé que vous prendrez plaisir à en entendre. Par reconnoissance de la protection qu'il m'avoit donnée, je lui dédiai Marie Stuart (2), une tragédie que j'avois faite. Il la reçut de la manière du monde la plus obligeante, me dit que ce seroit désormais le
(1) François de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, grand ami de Bussy, et que Mm» de Sévigné appelait pour la générosité de son caractère « le paladin par éminence, le vengeur des torts, l'honneur de la chevalerie ».
(2) Cette tragédie fut représentée, pour la première fois, le 17 décembre 1684.
A M O H SBI GM BUB
livre de sa bibliothèque qu'il aimeroit le plus, et me pria de ne pas trouver mauais que. pour s'acquitter foiblement de l'obligation qu'il m'avoit. il me fit un =nt de cent louis. « C'est moi. Monseigneur, lui dis-je. qui suis au désespoir de m'acquitter si mal des grâces dont je vous suis redevable : il n'est pas iuste que vous achetiez si chèrement un hommage si peu digne de vous, et l'ouvrage que je prends la liberté de vous offrir est trop . par la bonté que vous avez de le recevoir. Monsieur de Saint-Aignan, qui parloit aussi bien qu'homme de France, m'avant répondu tout ce que la plus délicate honnêteté peut faire dire: ■ Je vois bien ce que c'est, ajouta-t-il. vous ne me croye\ pas asse- riche pour vous donner cent louis tout d'un coup.
Hé bien .' puisque vous voulez avoir la complaisance de vous acee ier à ma fortune, souffre; au moins que je vous en donne vingt présentement, et que je continue de mois en ?nois jusqu'à ce que je sois quitte, i Quoi que je pusse dire, et quoi que je pusse faire, quelque honte même que je pusse avoir de voir payer mon ouvrage plus qu'il ne valoit. je fus
contraint de recevoir vingt louis avant que de sortir. Ce que vous trouverez de beau, Monseigneur, c'est l'exactitude de Monsieur de Saint-Aignan pour le reste.
Pendant quatre mois, il ne manqua pas, le premier, ou tout au plus tard le second jour, de m'envoyer un gentilhomme avec vingt louis, et vingt honnêtetés dont il les accompagnoit: et quand je fus le remercier, ce fut lui qui me remercia luimême. Je demande pardon à Votre Grandeur si je l'entretiens de ce qui me regarde; j'ai cru devoir cette reconnoissance à la mémoire d'un si honnête homme, et j'en voudrois pouvoir dire autant de tous ceux à qui j'ai dédié les ouvrages que j'ai faits.
On demandoit ces jours passés à un boiteux qui alloit à l'armée fantassin, pourquoi il ne s'étoit pas mis dans la cavalerie ? « C'est, répondit-il, que je ne vais pas à la guerre pour fuir. »
Pendant la paix, le roi, pour donner de l'émulation aux gens d'esprit, proposoit de temps à autre de petits prix, parce qu'il ne s'agissoit que de petits ouvrages.
Quoique sa médaille, surtout donnée de sa main, fût d'un prix inestimable, Sa
Majesté n'en regardoit la valeur que suivant la pesanteur qu'elle avoit. Elle en promit une de trente louis à qui feroit le mieux un sonnet sur les bouts-rimés les plus bizarres que l'on pût choisir. Tandis que toute la nation poétique étoit occupée à se disputer le prix, une fille, qui n'a pas moins d'esprit que de beauté, et qui fait des vers aussi galamment qu'on en puisse faire, déclara qu'une médaille ne la tentoit point, et voici comment elle s'expliqua:
Un cœur comme le mien ne veut point de médaille;
Sans le souverain bien, tout me paroît un mal. Promettez-moi l'original, Si vous voulez que je travaille.
Je suis persuadé que ces quatre vers sur le refus de la médaille valent mieux que tous ceux qui furent faits pour l'obtenir.
Un aumônier du cardinal Ranuzzi (i), que Votre Grandeur a vu nonce en France, fut attaqué d'une maladie qui, d'abord, ne paroissoit pas dangereuse,
(i) Ranuzzi fut nommé cardinal, pendant qu'il remplissait les fonctions de nonce extraordinaire en France (le 2 septembre 1686).
mais qui, par le secours des médecins, devint mortelle. Quand on lui eut appris qu'il ne devoit plus songer à vivre, il songea sérieusement à mourir et envoya quérir un père Grenade, théatin, qui ne le quitta point qu'il n'eût rendu l'âme dans ses bras. Quoiqu'il attendît la mort avec une grande résignation à la volonté de Dieu, l'heure de l'agonie étant venue, pendant que le théatin faisoit la recommandation de l'âme par cette belle prière Proficiscere, anima christiana, etc., qui signifie, à ce qu'on m'a dit : « Sorte\ promptement, dîne chrétienne», le pauvre homme disoit d'une voix mourante:
« Pian piano , anima mia, pian piano ( i ). » Le théatin que je viens de citer me fait souvenir que, quelqu'un ayant demandé à un frère du même couvent (Auvergnat des mieux conditionnés) pourquoi on n'achevoit pas leur église, puisque les fondements en étoient faits, et qu'il y avoit même beaucoup de bâtiment élevé :
« C'est, répondit-il, que nous ne trouvons
(i) Cette fin nous rappelle celle du bonhomme des Yveteaux qui, près de mourir, se fit jouer une sarabande pour que son àme passât plus doucement, allegramento.
point de grues. » Vous voyez, Monseigneur, que je mets en œuvre jusqu'à des turlupinades plutôt que de laisser le moindre petit morceau de papier inutile. Il ne m'en échapperoit jamais si je n'avois que Votre Grandeur à contenter, mais je ne doute point que vous n'ayez des diocésains assez grues pour trouver cet endroit le plus joli de la lettre. Si j'avois plus de place, je chercherois une manière plus agréable de vous dire que je suis, avec mon respect accoutumé,
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
A MONSEIGNEUR L'ÉVÈQUE ET DUC DE LANGRES
PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Je m'en doutois bien que vous aviez des diocésains grues (quels évêques n'en ont pas?) et que la turlupinade de ma précédente lettre ne seroit pas l'endroit qui les toucheroitle moins. Je vous suis sensiblement obligé de la bonté que vous eûtes d'en effacer ce qui leur pouvoit déplaire, et d'avoir vous-même doré la pilule pour la leur faire prendre plus aisément. Puisque vous avez la complaisance de vouloir bien descendre jusqu'à leur goût, et que vous m'ordonnez de
m'y accommoder aussi, je vais, Monseigneur, purement pour vous obéir, commencer cette lettre à peu près par où je finis la dernière que j'eus l'honneur de vous adresser, c'est-à-dire par une vérité qui a beaucoup de l'air d'un conte, et qu'ils goberont avec plus d'avidité qu'une meilleure chose. Et pour épargner à Votre Grandeur la peine d'effacer ce qu'elle ne voudra pas qu'ils voient, je lui fais ce petit compliment à part, pour la supplier très humblement de me pardonner les impertinences qu'elle me commande de lui écrire.
Henry de Bourbon, prince de Condé( i ), grand-père de Monsieur le Prince d'aujourd'hui, étoit bon sans foiblesse et fier sans orgueil, ne se souvenant pas de son sang quand son divertissement vouloit qu'il l'oubliât, et ne l'oubliant jamais quand sa gloire vouloit qu'il s'en souvînt. Jamais domestique n'est sorti d'avec lui sans avoir fait une fortune proportionnée à la qualité qu'il y avoir, et Monsieur le
(1) Ce prince, qui était protestant, n'échappa que par l'abjuration au massacre de la Saint-Barthélémy. Il mourut empoisonné par ses domestiques, à l'instigation, dit-on, de sa femme. C'était un prince très libéral.
5o LETTRES
Président Perrault, qui m'a dit ce que je vais réciter à Votre Grandeur, en étoit lui-même une preuve incontestable. Ce prince, qui se plaisoit extrêmement dans sa belle maison de Saint-Maur, y avoit un jardinier natif de Vandeuvre, petite villette à trois lieues de Bar-sur-Aube. Il s'appeloit Antoine Pion, étoit marié, et son premier enfant étant un garçon, il pria effrontément Monsieur le Prince d'en être le parrain. Monsieur le Prince, qui en étoit bien servi, ne voulut pas lui refuser un honneur si grand ; mais pour le punir de l'audace qu'il avoit eue de faire son compère de son maître, au lieu de donner son nom à l'enfant, il eut la malice de lui donner le nom du saint du lieu : de sorte que ce pauvre petit garçon ayant été nommé Maur, et son père s'appelant Pion, on ne pouvoit prononcer le nom de cet enfant sans rire. Il y a encore à Vandeuvre de ses petits-fils, à qui l'on ne peut donner plus de chagrin que de leur parler du filleul de Monsieur le Prince.
S'il faut de nécessité être humble pour être saint, je doute qu'il y ait jamais de Gascons canonisés. Je n'ai jamais connu
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de roturiers de Gascogne : jusqu'aux fraters chirurgiens (dont il semble que ce pays soit la pépinière), tout y est noble. Il y a quelque temps qu'un de ces gentilshommes vint à Paris avec si peu d'argent, qu'il n'en eut pas pour huit jours dans l'auberge la plus mince qu'il put trouver. Pour surcroît de chagrin, il y tomba malheureusement malade, et le maître, aussi Normand que l'autre étoit Gascon, c'està-dire aussi résolu à ne point faire de crédit que l'autre Tétoit à en demander, lui ayant refusé le secours dont il avoit besoin, il fut contraint de se faire porter à l'Hôtel-Dieu, où la douleur de voir sa fierté humiliée le réduisit bientôt à l'extrémité. Sept ou huit jours après, un autre Gascon, assez mal en ordre, étant allé à cette honorable auberge demander Monsieur de Castelnove (c'est le nom qu'il donna au premier), et ayant appris ou il étoit : « Cadédis! s'écria-t-il, un homme de cette qualité à l'Hôtel-Dieu ! Quand vous lui auriez fourni pour cinq cents pistoles de victuailles, moi qui vous parle, moi, j'en aurois bien été caution. » Au sortir de là il courut chercher Monsieur de Castelnove, et après l'avoir appelé de
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lit en lit, Payant à la fin trouvé presque agonisant : « Hé! donc, mon cher enfant, lui dit-il, en quel état je te trouve! Courage! mon ami, courage! » — « Pour du courage, lui répondit-il, les gens de notre pays n'en manquent pas. » — « Eh! qui le sait mieux que moi? lui dit celui qui le visitoit. Au reste, mon cher enfant, ajouta-t-il, tu veux bien que je te demande si tu es bien avec Dieu?» — « Apparemment, lui répliqua Monsieur de Castelnove^'e ne dois pas y être mal, puisqu'il me donne un appartement dans son hôtel. » Peut-on pousser le gasconisme plus loin?
J'ai ouï dire à un homme d'une qualité distinguée, et d'un mérite encore plus distingué, que le même prince de Condé, que j'ai cité il n'y a pas longtemps, et qui étoit gouverneur de Berry, avoit tant d'estime pour Monsieur de Camus, évêque de Bellay (i), qu'il l'auroit fait archevêque de Bourges, s'il n'eût craint de se faire autant d'ennemis qu'il y avoit
(ij Jean-Pierre Camus fut évêque de Belley de 160S à 1629. Ami de saint François de Sales, il avait horreur de la gent monacale et ne cessait de la brocarder, comme le dit Boursault. Richelieu lui dit un jour : < Je ne trouve aucun autre défaut en vous, que cet acharnement
de moines au monde. Il est vrai que jamais homme n'a été plus anti-moine que Monsieur de Bellay. Il n'a dit du bien uniquement que des théatins. et Ton ne sait pourquoi. Il fulmine contre tous les autres, inspire de la défiance d'eux, avertit d'être en garde contre leurs révérences intéressées, et dit entr'autres choses : que les moines ressemblent à des cruches qui ne se baissent que pour se remplir.
Deux huissiers nouvellement reçus, et qui n'avoient encore guère fait de procèsverbaux, furent chargés d'une contrainte contre une communauté, pour le recouvrement d'un reste de taille qui étoit dû depuis sept ou huit ans. Le malheur de la guerre, la stérilité de la récolte, et la nouvelle taille qu'il falloit payer, avoient fait oublier aux habitants cette vieille dette. Ces huissiers les en firent souvenir, et faute de paiement se mirent en devoir d'exécuter les meubles des redevables, mais ils trouvèrent à qui parler, et ne demandoient pas mieux. Cinq ou six
que vous avez contre les moines: sans cela je vous canoniserais. » — « Plût à Dieu! répondit Camus, nous aurions l'un et l'autre ce que nous souhaitons : vous seriez pape et je serais saint. »
bonnes rébellions font un huissier haut et puissant seigneur: et quand Dieu le favorise assez pour lui procurer des coups de bâton (i) d'une main opulente, il regarde cela comme un Pérou. Les deux qu'on avoit mis en besogne eurent pleine satisfaction, et furent battus de la manière du monde la plus complète. Ils ne manquèrent pas d'en dresser un grand procèsverbal, et d'exagérer les excès commis contre des membres de la justice. Lesquels assassins, disoient-ils, en nous outrageant et excédant, prenoient Dieu depuis la tête jusqu'aux pieds, et proféroient tous les blasphèmes imaginables contre ledit Dieu, soutenant que nous étions des coquins, des fripons, des scélérats et des voleurs; ce que nous affirmons véritable. En foi de quoi, etc. Un conseiller de la
(i) On se souvient de la scène des Plaideurs :
l'intimé.
Ne vous déplaise, Quelques coups de bâton et je suis à mon aise.
chicaneau, tenant un bâton.
Oui-dà : je verrai bien s'il est sergent.
l'intimé.
Tôt donc, Frappez; j'ai quatre enfants à nourrir.
Cour des Aides, plus recommandablc par son esprit que par cette dignité, m'a dit qu'il avoit eu ce procès-verbal entre les mains, et que les huissiers avoient été admonestés pour leur ignorance.
L'avocat d'une veuve, qui avoit un procès de famille qui duroit depuis quatre-vingts ans, dit un jour en plaidant devant le premier président de Verdun:
« Messieurs, les parties adverses, qui jouissent injustement du bien de nos pupilles, prétendent que la longueur de leur oppression est pour eux un titre légitime, et que, nous ayant accoutumés à notre misère, ils sont en droit de nous la faire toujours souffrir. Il y a près d'un siècle que nous avons intenté action contre eux, et vous n'en douterez point quand je vous aurai fait voir par des certificats incontestables que mon aïeul, mon père et moi, nous sommes morts à la poursuite de ce procès... » — « Avocat, interrompit le premier président, Dieu veuille avoir votre âme! » et fit appeler une autre cause.
Je me suis bien des fois étonné de cet que vous autres, nos seigneurs les prélats, vous souffrez que les juges des ofrï-
cialités (i) soient des prêtres, ou de ce qu'on n'y plaide pas à huis clos, à cause de naïvetés qu'il y faut entendre, qui dégénèrent presque toutes en obscénités.
Je n'ai jamais eu la curiosité d'y aller, mais j'en ai ouï parler par tant de personnes différentes, et tout ce qu'on m'en a dit m'a paru si libre, qu'apparemment c'est un tribunal d'où l'on a exilé la pudeur. Je n'en veux point d'autre témoignage que la matière qui a donné lieu à ces vers:
Dans une officialité, Ces jours passés, une soubrette, Passablement belle et bien faite, Et d'une robuste santé, Avec la bienséance ayant fait plein divorce, Dit qu'un vieux médecin l'avoit prise par force; Qu'il falloit ou le pendre, ou qu'il fût son mari. « Et comment, ditlejuge, a-t-il pu vous y prendre? Vous êtes vigoureuse, il falloit vous défendre, L'avoir égratigné, dévisagé, meurtri. »
— «J'ai, Monsieur, lui répondit-elle, De la force quand je querelle, Mais je n'en ai point quand je ri. »
(i) L'officialité était une cour d'Église dont le chef était l'official (un officier de l'évêché), qualifié aussi d'auditeur des causes, on pourrait ajouter des causes grasses; car la spécialité de ce tribunal, c'étaient les actions en promesse ou en dissolution de mariage. Voir les Inutiles du mariage de Louis Ulbach, pour plus amples renseignements.
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Cette tille n'avoit-elle pas été bien prise par force, puisqu'elle rioit?
Les Espagnols, qui ont si souvent une ridicule fierté, en ont quelquefois une si noble qu'elle mérite d'être appelée générosité et magnificence. Le roi Charles, qui règne aujourd'hui, étant fort jeune, et faisant à pied des stations du jubilé, trouva un pauvre homme sur son passage, à qui il jeta une croix de diamants qu'il avoit devant lui, sans que personne s'en aperçût. Quand il fut à l'église, ses courtisans, ayant pris garde qu'il n'avoit plus sa croix, dirent qu'on avoit volé le roi. Le pauvre, qui s'étoit douté du bruit que cette action feroit, ayant suivi, dit à l'instant : «Voilà la croix du roi, mais je ne l'ai point volée: c'est Sa Majesté, à qui j'ai demandé l'aumône, qui me l'a donnée. » On demanda au roi s'il étoit vrai? « Oui, répondit-il, je n'avois point d'argent pour donner à ce pauvre homme, et sa misère m'a fait pitié. » On ne jugea pas à propos de laisser au pauvre cette croix, qui étoit des pierreries de la couronne, mais il fut délibéré dans le conseil que, de quelque manière qu'un roi fît des dons, ils dévoient être sacrés; de
sorte que la croix ayant été estimée douze mille écus, on donna douze mille écus au pauvre. Quoique L'action du roi soit belle, et qu'elle marque un prince bienfaisant, la grandeur des sentiments de son conseil mérite de plus dignes louanges, et Ton voit peu d'histoires où les ministres des rois aient rien fait de plus glorieux.
Voici encore un exemple de fierté espagnole à qui je crois que le nom de belle hardiesse convient mieux. Un ambassadeur d'Espagne, en France, soutenoit les intérêts de son maître contre Henri IV, et les soutenoit en homme digne du caractère qu'il avoit. Henri IV, incomparablement plus grand roi que Philippe III, le traitoit avec hauteur, ce que l'ambassadeur ne pouvoit souffrir.
Enfin, dans la chaleur de la dispute, Henri IVdit: «Ventre saint-gris ! (qui éxo'it sa manière de jurer) si le roi d'Espagne me fâche, je Virai relancer jusque dans Madrid. » — « Sire, lui répondit gravement l'ambassadeur, vous ne serie\ pas le premier roi de France qui y auroit été. » Henri IV, piqué, mais qui n'en témoigna rien, parce qu'il s'étoit attiré cette réponse, lui dit sur un ton moins sérieux: « Mon-
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sieur l'ambassadeur, vous êtes Espagnol, et moi Gascon : si nous nous mettons sur la rodomontade, la chose ira loin. » Il me semble que la fierté de L'ambassadeur n'étoit point blâmable, et qu'il étoit obligé de soutenir les intérêts qui lui étoient confiés; mais l'adresse d'Henri IV à se tirer du mauvais pas où il s'étoit mis est un endroit aussi délicatement tourné qu'on en puisse voir, et digne de lui, c'est tout dire.
L'hiver passé, un moine qui préchoit l'Avent dans une des petites paroisses qui sont autour du Palais, et qui étoit ravi quand il trouvoit une occasion de faire des exagérations outrées, disoit un jour en parlant contre l'impureté : « Autant de coups de pinceau qu'un peintre en donne à une nudité, autant de péchés mortels; autant de coups de ciseau qu'il en faut pour construire une statue impure, autant de péchés mortels; autant de syllabes qu'un poète en fait entrer dans un vers licencieux, autant de péchés mortels.» Je ne sais s'il y avoit des peintres et des sculpteurs à ce sermon, mais apparemment il y avoit quelque poète. Le lendemain, dans le temps que le prédicateur
montoit en chaire, on lui donna un papier plié, et croyant que c"étoit quelque pauvre famille à recommander aux charités de son auditoire, ou quelque dévotion à annoncer, d'abord qu'il eut achevé Y Ave Maria, il l'ouvrit. Comme il savoit le style : « Messieurs, dit-il par avance, vous êtes avertis que... que... » Il ne voulut pas dire le reste, et fit bien. Au lieu de ce qu'il croyoit trouver dans ce papier, il y avoit ces quatre petits vers :
Mon Père, vous êtes savant, Mais vous ne prêchez pas de même :
Nous nous contentons de l'Avent, Ne revenez pas le Carême.
Je vais, Monseigneur, vous dire une bagatelle que vous trouverez sans doute indigne de vous, mais ce qui ne vous accommodera pas fera peut-être plaisir à d'autres, et de petits prêtres feroient souvent grand'chère de ce que leur évêque ne trouve pas bon. Nous fûmes, il y a six semaines, trois de mes amis et moi, à Chantilly, où nous vîmes les plus belles eaux du monde, et qui vont (comme a dit une fois le roi, qui parle toujours si juste) aussi bien pour le jardinier que
pour le maître. De là, nous allâmes à Senlis, où le receveur des fermes du roi nous avoit conviés à dîner. Pendant que nous dînions, il y vint dans son bureau de ces gens qu'on appelle saltimbanques et danseurs de corde, qui avoient avec eux deux singes qui faisoient des choses si surprenantes que pendant une demiheure nous eûmes un divertissement aussi agréable qu'on en puisse avoir, sans qu'il en coûtât rien à personne. J'appris même une chose que je ne savois pas. Par toutes les villes où il y a des endroits établis pour recevoir les droits du roi, cette sorte de gens qui vont de foire en foire, et qui ont l'art de donner (si j'ose me servir de ce terme) de l'éducation aux singes, sont obligés, sous peine de confiscation, d'aller faire leur soumission au bureau, et de demander un passeport, que le commis leur donne gratis, en reconnoissance de quoi le maître des singes est tenu de les faire sauter et danser devant les commis; et c'est de là qu'est venu ce proverbe : Payer en monnoie de singe, en gambades. Bien des gens ont mis ce proverbe en œuvre, et moi peut-être plus souvent qu'un autre, sans en savoir l'origine.
Si je ne craignois d'alarmer Votre Grandeur ,par la bonté dont je sais qu'elle m'honore, je lui dirois que dernièrement je fus volé. Croiriez -vous, Monseigneur, que je fusse un homme volable? Jeudi dernier, au sortir d'une signature de contrat de mariage, qui fut suivie d'un magnifique repas, m'en retournant tout seul entre minuit et une heure, un homme, tout seul aussi, sort du coin d'un pavillon du collège des Quatre- Nations (i), me présente un pistolet bandé vis-à-vis le cœur, et me demande la bourse. Quoique surpris d'un compliment à quoi je ne m'attendois pas, je ne perdis point la tramontane, et je lui dis mon nom le plus vite que je pus, pour lui faire connoitre que je ne pouvois guère avoir d'argent. Je tirai deux écus, et lui dis que c'étoit tout ce que j'avois, et que s'il me trouvoit davantage je consentois qu'il me donnât de son pistolet
(i) Ce collège, dont Mazarin, par son testament du 6 mars 1661, ordonna la fondation, s'appelait aussi, pour ce motif, collège Mazarin. Il était destiné à l'instruction de soixante fils de gentilshommes ou principaux bourgeois de Pignerol, d'Alsace, de Flandre et de Roussillon. De là le titre de collège des Quatre-Nations. C'est aujourd'hui le palais de l'Institut. Il occupe la place de l'hôtel de Nesle.
dans la tête. Je ne sais s'il me connoissoit, ou s'il fut touché de ma bonne foi, mais me serrant la main avec une espèce de rage : « Mort-bleu, me dit-il, je n'en veux qu'un, ily a trois jours que je n'ai mangé », et s'en alla. Je vous jure, Monseigneur, que je fus si pénétré de ce qu'il me dit que. si j'avois cru qu'il eût voulu se fiera moi, je l'aurois appelé, et l'aurois mené manger l'écu qu'il m'avoit laissé.
Ce n'étoit point un voleur que cet hommelà, c'étoit un malheureux, né quelque chose, qui dans son besoin ne pouvant s'abaisser jusqu'à demander l'aumône, avoit été forcé par le désespoir et par la faim à l'indigne action qu'il venoit de faire. Cependant si le guet, que je trouvai à vingt pas de là, l'eût surpris in flagrante delicto, c'étoit un homme perdu:
tant il est vrai que le gibet est plus pour les malheureux que pour les coupables!
Quelques réflexions sur ce qui m'étoit arrivé et sur les dangers où l'on est exposé par la misère, me firent le lendemain faire cette fable:
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