‹ Lettres de Boursault à Monseigneur de Langres. Publiées et annotéesChapitre 4 sur 13 · L'ARAIGNÉE, LA MOUCHE ET LE MOINEAU · texte numérisé non relu

L'ARAIGNÉE, LA MOUCHE ET LE MOINEAU

Au temps jadis, une araignée affreuse, Pour attraper les insectes volants, Fit une toile à replis tortillants,

Où la mouche malheureuse

Passoit assez mal le temps.

Mais un moineau robuste, et dont le moindre crime Etoit de violer et sa mère et ses sœurs,

Enfin un scélératissime

Souillé des plus noires horreurs,

Loin d'appréhender ce piège, Passe au travers, le brise et l'emporte avec lui.

Que de moineaux aujourd'hui

Ont le même privilège!

Tel qui dans le besoin n'a volé qu'un écu,

Sert d'exemple à toute une ville, Et l'on vit en repos quand on est convaincu

D'en avoir volé cent mille.

L'amour de la vie fait bien faire et bien dire des choses inutiles, et souvent même indignes de ceux qui les font ou qui les disent. Au dîner d'un prince, fameux par beaucoup de grandes actions, et qui commençoit à être sur le penchant de l'âge, quelqu'un ayant agité cette question : Si une mort glorieuse étoit préférable à une vie pénible et languissante, les sentiments furent partagés. Les uns furent pour la mort glorieuse, et les autres pour la vie,

de quelques traverses qu'elle fût accompagnée. Le prince fut un de ceux qui se déclarèrent pour la vie, jusqu'à dire qu'il souhaiteroit d'être pendu à cent ans, ce qui, à mon sens, n'est pas une belle chose à un prince de souhaiter d'être pendu, à quelque âge que ce soit. Un gentilhomme au moins aussi vieux que lui, qui avoit l'honneur d'être à sa table, ayant pris la liberté de lui demander s'il pensoit bien à ce qu'il disoit : « Je vous l'ai dit, et je vous le répète, répondit le prince, je souhaiterois être pendu à cent ans. » — « Et moi, Monseigneur, répliqua le gentilhomme, je souhaiterois y être, pour chanter le Salve. » Il avoit raison ; il auroit eu le plaisir de vivre aussi longtemps, et n'auroit pas eu la honte d'être pendu.

Quelqu'un ayant dit à Monsieur de Montai (i) que les ennemis qu'il alloit chercher étoient supérieurs en nombre :

« Allons, dit-il, allons; nous les compterons quand nous les aurons défaits. »

Le même Monsieur de Montai étant allé, la semaine passée, voir Monsieur l'Ar-

(i) Charles de Montsaulnin, comte du Montai, lieutenant-général, qui mourut à quatre-vingts ans, couvert de blessures.

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chevêque (i), il le trouva qui reconduisent un homme de qualité, qui le pria de ne pas passer outre, et lui mit Monsieur de Montai entre les mains. Monsieur l'Archevêque, qui parle avec la délicatesse que tout le monde sait, dit à celui qu'il reconduisoit : « II est vrai, Monsieur, que voici un homme qui arrête également amis et ennemis. » Que de politesse et de présence d'esprit!

Une des plus belles femmes de la cour, qui n'avoit point d'enfants, et qui ne croyoit pas que ce fût sa faute, ayant un jour un beau diamant au doigt: « Voilà, lui dit son mari, un diamant merveilleux, mais fort mal mis en œuvre. » — « 77 n'est pas tout seul, » répondit-elle.

Monsieur ** *, l'un des plus riches fermiers généraux, quoiqu'il ne soit pas des plus habiles, avoit à son carrosse deux che • vaux pommelés les plus égaux et les mieux choisis que l'on pût voir. Par malheur, il y en eut un qui mourut de gras fondu. Il commanda à son cocher d'aller chez

(1) Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, renommé pour son esprit, mais non pour sa décence. 11 était d'une intolérance qui jurait fort avec le relâchement de ses mœurs : on sait, par exemple, qu'il refusa d'enterrer Molière.

tous les maquignons de Paris, et de lui en trouver un semblable, à quelque prix que ce fût. Le cocher de retour : « Eh bien, lui dit son maître aussitôt qu'il l'aperçut, as-tu fait quelque chose ?» — < Oui, Monsieur, lui répondit le cocher, j'ai trouve votre pareil (i). »

Votre Grandeur me demande tant de remarques, qu'à force de vouloir lui obéir il ne me reste plus de place pour l'assurer que je suis à mon ordinaire, c'est-à-dire, avec tout le respect possible,

Monseigneur,

De Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

(1) On rencontre la même anecdote dans une historiette de Tallemant des Rcaux. Le fermier général y est remplacé par un conseiller au parlement, du nom de Charles Racine, à qui un domestique, pendant qu'il était à table, vint lui crier : « Monsieur! ce marchand de chevaux est là, qui dit comme cela qu'il a trouvé votre pareil. »

L'ÉVÊQUE ET DUC DE LANGRES

PAIR DE FRANCE

Monseigneur,

Par la dernière lettre dont m'a honoré Votre Grandeur, elle se plaint que je lui ai écrit d'un caractère trop menu, et qu'elle s'est fatiguée à lire ce que j'ai pris la liberté de lui mander. C'est à elle, s'il lui plaît, qu'elle s'en doit prendre: elle me demande tant de remarques, que je ne crois jamais avoir de terrain assez; et d'ailleurs, Monseigneur, j'ai le malheur d'écrire avec des lunettes, qui me font paroître les objets si gros, que je ressemble à un certain boucher de Châ-

tillon (petite ville de votre diocèse), qui à une foire, ayant acheté cinq bœufs avec des lunettes, trouva le lendemain que c'étoient cinq veaux. Il arriva bien pis, l'hiver passé, à un vieillard des plus qualifiés du royaume. Il jouoit au billard, à Versailles, avec des lunettes, qui lui faisant paroître les blouses larges comme Tentrée de son chapeau, il croyoit toujours mettre la bille de son adversaire dedans, et ne l'y mettoit jamais : et comme il jouoit gros jeu, il perdit pendant le carnaval quarante ou cinquante mille écus. Je ferai tout ce qui me sera possible pour ne vous pas tant donner de peine une autre fois, et j'écrirai plutôt sans lunettes, que de vous réduire à la nécessité d'en avoir pour lire ce que j'écris. Je rends très humbles grâces à Votre Grandeur du plaisir qu'elle a pris à la fable que je lui ai envoyée : la prière qu'elle a la bonté de me faire d'en mettre toujours quelqu'une dans ce que j'aurai l'honneur de lui écrire, m'est un ordre si sacré, que c'est, Monseigneur, par où je vais commencer à vous donner des marques de mon zèle et de mon obéissance.

Le bien, la jeunesse et la beauté sont

trois avantages dont la présomption est inséparable. La plupart des filles qui ont ces qualités méprisent à dix-huit et à vingt ans les amants les plus vertueux et les mieux faits, et quand elles en ont trente ou trente-cinq, elles vont au-devant du premier magot qui se présente. On en maria une la semaine passée qui, dans sa jeunesse, entêtée des gens d1épée, avoit refusé un président de la Chambre des comptes, et un maître des requêtes, et qui fut trop heureuse, dans la décadence de ses appas, d'épouser un simple trésorier de France. Le maître des requêtes, qui est présentement un gros intendant de province, outré du mépris qu'elle avoil eu pour lui, me pria de l'en venger, et comme il me fait la grâce de me vouloir du bien, je crus par reconnoissance être obligé de lui faire cette fable :

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