‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 24 sur 78 · A L.-J.-J. DUBOIS · texte numérisé non relu

A L.-J.-J. DUBOIS

Turin, 3 décembre 1824.

On me faisait espérer, mon cher ami, une lettre que vous deviez, dit-on, écrire au voyageur du Panthéon, mais je n'ai rien vu venir, et, persuadé que vos sentiments ne sont pas

au bout de votre plume, j'attendrai encore quand même. Je suis d'ailleurs très certain que vous ne m'avez point oublié Les trois charmantes planches de ma Lettre à M. de

Blacas en feint foi : je vous remercie donc d'abord du soin élégant avec lequel elles sont exécutées. Mais, comme j'ai tiré un assez bon parti de mon ouvrage et que les planches étaient à ma charge, il est de toute justice que vous n'ayez point perdu votre temps non plus ; c'est déjà assez que vous ayez bien voulu appliquer votre talent à cette sèche série d'hiéroglyphes. J'inclus donc dans la présente un reçu de 200 francs à valoir sur le produit du Panthéon

Le bas-relief que vous avez dû prendre dans le premier volume de la Commission d'Egypte, sauf les corrections hiéroglyphiques indiquées dans mon calque, n'aura point de couleurs ; vous ferez seulement peindre l'intérieur des figures et hiéroglyphes en jaune très clair, pour les faire ressortir, comme nous avons déjà fait pour certaines figures dont les couleurs nous manquaient. C'est, au reste, une méthode toute Égyptienne : donc, elle est bonne.

Les couleurs de notre Dieu Lune à deux têtes d'épervier et à quatre ailes nous sont suffisamment indiquées par l'image du même Dieu n° 14 f bis, que j'envoie aujourd'hui : il faut donc colorier les corps et ajustements du Dieu à quatre ailes d'après ce dernier, et mettre aux ailes les couleurs ordinaires comme celles de Saté ou de Neith. Les indications pour les couleurs du Dieu Mandouli sont suffisantes. La grande barque de Thoth-Lunc sera ioxiiQ jaune. Quant à la 6^ planche de cette livraison X'', c'est à vous, mon cher ami, à la composer. Il s'agit de faire un bel ibis perché sur une enseigne -i^, à la(|uelle sera attaciiée une écharpe bleue .et blanche. Le bois de l'enseigne doit être jaune; et vous trouverez un mauvais modèle de cette composition dans les planches coloriées du grand ouvrage d'Kgypte (Antiquités , vol. II, Biban-cl- Molouk ).

La tête et le cou de l'ibis doivent être noirs, et le bout des rémiges noir aussi, le reste blanc et les pattes i^ouges. Je vous donne toutes ces indications dans le cas où vous n'eussiez pas sous la main quekiue joli modèle d'ibis colorié. Je n'ai trouvé ici que de très grossières statues de bois représentant ledit oiseau. Vous avez témoigné le désir d'avoir et de publier des caricatures Égyptiennes. Je vous en enverrai, mais elles sont de très petites proportions et cependant faites avec beaucoup d'esprit; ce ne sont, au reste, que des fragments, mais ils valent la peine d'être recueillis.

J'ai enfin obtenu qu'on assemblât les morceaux de la

statue de Sésostris, dont je parle dans ma première Lettre. Il n'y manque rien', et quand je considère la beauté et l'admirable perfection de cette figure colossale, je regrette de n'en avoir pas assez dit dans ma Lettre, en faveur de l'art Égyptien. Cette statue vous enchanterait, et vous diriez avec moi sans aucun doute :

Depuis six mois entiers chaque Jour Je /a cois Et crois toujours ta voir' pour la première fols!

Bref, j'en suis amoureux, et j'arriverai à Paris avec un bon plâtre du buste entier de cette statue. Vous verrez alors si ma passion n'est point légitime. La tète est divine, les pieds et les mains sont admirables, le corps est moelleux; je l'appelle l'Apollon du Belvédère Égyptien. On en fait ici une exécrable gravure, je vous l'enverrai pour vous donner

une idée de l'ensemble. Adieu Donnez un baiser pour

moi à la guerrière Herminie, au nom du H T; et aimez-moi comme je vous aime, de tout cœur,

/• [• C/U<\^Aji^llu>^

1. Cette célèbre statue était arrivée en morceaux, mais Champollion

A CHAMPOLLION-FIGEAC

Turin, 13 décembre 1824.

Le Journal des Débats, arrivé vendredi, m'avait déjà appris, mon cher ami, le résultat de la lutte et le jeu des machines. Letronne peut donc compter sur ma reconnaissance, et puisqu'il est partisan si déclaré de hi Justice, justice lui sera faite en temps et en lieu. Tu ne me dis point si mon billet a été remis à l'Arménien : je tiens beaucoup à le savoir. Dans tous les cas, celui-ci n'en est pas moins rayé du catalogue, et si l'ami Dubois n'a pas à s'en plaindre, qu'il lui envoie désormais les livraisons en son nom seulement : ce n'est qu'une affaire d'adresse. Dans la môme hypothèse, on peut suivre la même règle à l'égard de l'Arménien

Tu vois que j'adopte de cœur et d'âme les conclusions de notre vénérable patron, et je suis vivement afïecté des nouveaux ennuis que toute cette affaire a dû lui causer. Tu fais très bien de renoncer, pour l'avenir, à lui donner un semblable tracas et à le commettre, pour ainsi dire, avec des claquedents qui lui doivent tout ce qu'ils sont. -- L'Académie a défmitivenient prononcé son divorce avec nous. Puisqu'elle croit pouvoir se passer de nous et préférer un Plombard du Bas-Empire, il faut bien aussi croire à la possibilité de se passer d'elle. Et nous saurons nous consoler avec l'épitaphe de Piron ' qui en vaut ))ien une autre. Ainsi donc, plus de communications avec ce corps des

n'aurait pu la l'aire restaurer comme il le fallait, si le ministre ne lui était venu très énergiquement en aide. — La tète du petit uneu.s sur le casque du Pharaon n'a jamais été rotrouvéi^. 1. « Ci-glt Piron qui ne fut rien,

Pas même académicien ! «

Immortels. LaisSons-le méditer dans les hauteurs ineffables de sa Toute-Science, et suivons tranquillement notre petit bonhomme de chemin. Peut-être que quelques brins de gloire échappés à ces grands hommes et que nous ramasserons à l'aise pourront nous consoler de leur superbe dédain. Travaillons donc — • quand même!

Quant à Jomard, dont la petite ruse hypogéo-microscopique a gkté toute l'affaire, — c'est un homme mort. Tu peux en avertir ses connaissances et ses amis. Il ne m'a encore vu, pour parler son langage, que sous la forme du clément Osiris, avec un masque à tête d'ibis ou d'agneau. Je lui prépare une apparition soignée d'Osiris à masque de crocodile et d'hippopotame, et nous verrons comment il se trouvera de cette nouvelle théophanie. Il aura beau se couvrir et s'environner du voile sacré des mystères, je déchirerai l'enveloppe et je montrerai aux bons croyants que le Grand- Prêtre n'est qu'un étramier sur la terre d'Egypte, un Pasteur, un Ykschos, qui, de sa propre autorité, s'est coifi'é du pschent et prétend dominer sur les régions d'en haut et les régions d'en bas.

Je ferai, comme Misphragmouthosis, le siège d'Aouara, et Jomard évacuera la place à la tête de ses ;:^50.000 bêtises, pour aller coloniser, s'il le veut, avec le Roi Stuaan, son ancêtre. J'ai déjà commencé le feu dans les dernières livraisons du Panthéon; je lui mitonne une bordée de tribord et de bâbord dans ma Seconde Lettre et dans mon Mémoire sur les mois et les signes numériques % et si cette (sic) moustique tracassière et peureuse prend la chose à cœur comme par le passé, il est incontestable <|ue, dans peu, une place sera vacante à l'Académie. Mais, comme on ne peut hériter de ceux qu'on assassine, ni toi ni moi ne la demanderons ! Elle appartiendra d'ailleurs de droit à l'admirable Capefigue ou à quelque autre géant en herbe,

1. Ce mémoire parut seulement en 1842. Il en sera question ci-après.

broutant déjà le fourrage académique sous les favorables auspices du grand cheval de Ti'oie'. D'ailleurs, le grand Rabbin ^ doit songer à placer avant nous une nuée de jeunes Lévites, qu'il nourrit provisoirement dans la basse-cour du temple avec le thym, le serpolet et les tulipes de la poésie orientale, mais qui, dégoûtés du régime végétal et végétatif, demandent enfin, et à grands cris, à mettre la main sur les pains de proposition et leur couteau dans les cuisses de victimes entassées au fond du sanctum sanctoram. M. de Humboldt aura aussi sa récompense. Je voulais lui adresser mon Mémoire sur les chiffres, comme ayant traité cette affaire dans une lecture académique. La dédicace, si dédicace il y

a, sera pour un autre Je pencherais pour Fourier ou pour

Arago. Ce serait peut-être, à l'égard du premier, un moyen pour cicatriser les plaies des zodiaques.

J'arrive à une affaire ({ui me tient à cœur. Les journaux annoncent que j'ai eu deux voix, ce qui fait supposer que je me suis mis sur les rangs en concurrence avec toi, — je ne voudrais pas pour tout au monde que personne ne le crût, — je te prie donc d'envoyer aux principaux journaux mnn démenti formel à cet égard, c'est-à-dire une déc/nralion précise que je n'ai fait aucune démarche de ce genre, ciir je conçois très bien que l'Académie puisse préférer un Saxon couvert de la poussière byzantine à un Français qui a travaillé un peu plus haut, mais je ne conçois pas un frère qui couperait le chemin à un autre ! Je tiens essentiellement à cette démarche. Nodier Ta déjà faite dans un autre sens. Il ne s'agit pas de mon amour-propre, comme de la part de Nodier, // s'of/it d'honneur, et j'y tiens, (|uoique non académicien. Adieu, mon cher ami

Mille respects et tendresses à notre Vénérable et aux

1. QuatreniiTe de (^uim-y, qui, parfois, employait Capefigue à l'Académie des Beaux-Arts.

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