Lodovico Costa
2. Voir cet article dans le Bulletin Férussac de 1825, t. IV, p. 282, n" 259.
bien enveloppés, par les Bonnafous' à Grenoble, où je reste jusques à la décision de l'affaire Santoni, pour ne pas traverser la France une seconde fois. Écrivez-moi vite. Présentez mes hommages à M. et M™® de Balbe, et mes amitiés à Peyron, Boucheron, Sclopis et Plana. Dites à M""'' la Comtesse que j'arriverai à Turin affamé de bonbons; qu'elle ait donc la bonté de mettre une portion de côté à chaque distribution, avec un petit supplément pour ma fille. Adieu, mon cher ami, donnez de mes nouvelles à ceux qui m'aiment et comptez sur mon inviolable attachement,
J.-F. Ch.
AU MEME
Grenoble, 1825 (lin décembre).
Je réponds peut-être un peu tard, mon cher ami, à votre lettre du 5 décembre, mais vous trouverez le motif véritable de mon silence dans la missive que j'écris aujourd'hui même à notre ami Costa. Je voulais pouvoir vous dire du positif.
Les choses ne vont pas aussi vite que nos désirs; il faut donc se soumettre et attendre encore quelques jours. Cependant l'affaire est au mieux, et mes espérances se raffermissent de jour en jour. Je ne renonce donc point au plaisir de vous embrasser avant un mois.
Remerciez M. Cantù des calques c|u'il a bien voulu faire pour moi ; ces petits canards-là ne produiront aucun déficit dans le Musée de Turin, puisque les originaux y restent, et bien d'autres canards encore que nous connaissons et qu'il
1. La famille Bonnalous, de Grenoble, qui était en fort bons termes avec ChampoUion-Eigeac depuis 1798, avait des patents de même nom à Turin.
est inutile de nommer, la désignation symbolique valant à elle seule une définition complette. Le Cerbère n'aura rien à dire, et sa triple gueule sera forcée de rester close sur cette matière comme sur beaucoup d'autres. Je serais curieux toutefois qu'il essayât une réponse ; il serait obligé d'improviser les faits, et je ne me forme point une très haute opinion de son génie poétique. Quant à ses partisans, ils seront d'autant plus attachés à sa cause, qu'en la défendant mordicus, ils ne risquent rien de perdre de leur réputation de bonne foi, d'esprit et de bon sens. Là où il n'y a rien, l'opinion perd ses droits. Ils sont donc fort à leur aise, et nous pourrions nous y mettre aussi, dans le cas où une réponse à cette réponse devint nécessaire, mais je n'y compte pas : si on le conseille bien, il se tiendra tranquille, et ce sera pour le mieux.
J'occupe mon loisir forcé à paperasser dans les copies et extraits que j'ai rapportés de Turin. Je m'attache à me former une idée claire des divisions du ciel par régions. Je suis
déjà certain que le ciel entier, ou , se divisait en
quatre parties : v=\ L le ciel méridional, ^>=x^ le ciel
ri Ci 1 C^
septentrional, f=^ w le ciel occidental et f=^ 7|< le ciel
oriental, que ces quatre cieux contenaient chacun une contrée r^>^^ ou grande division territoriale, qui se partageait en ® régions, et celles-ci en n l demeures ou habitations et
même villes. Ainsi les deux demeures cVAtour^^M
étaient dans la région de Sa 'W , qui dépendait de la contrée
iRts) ^ X: du ciel méridional , F=q Jp . Voilà un pas ca-
. c^^^X 'Xi ^ .
pital de fait dans cette recherche. Je connais la situation
locale et relative d'une quantité de ® et de ni, et je crois possible, en compulsant et comparant les manuscrits, d'arriver à dresser avec certitude la carte des royaumes célestes, — leurs subdivisions, leurs villes, et les habitations des Dieux qui président à chacune d'elles. Mais il faut du
temps et une foule de choses que je n'ai pas sous la main à Grenoble. Je pelotte donc, en attendant partie.
Comme le jour de l'an approche, recevez mes souhaits de félicité et de bonheur : Auspicio J'elix totus ut annus eat pour vous et tous ceux que nous aimons. Il y a bonne part de tout cela pour la Maison Sclopis. Dites bien à M'"'^ la Comtesse que j'arriverai au premier jour pour recevoir mes bonbons et à double ration, puisque je serai naturellement le chargé d'affaire de ma jolie petite fille. — Je vous écrirai dans peu de jours pour vous annoncer ce que le destin aura irrévocablement prononcé de mon sort à venir. Présentez en attendant mes respects à M. le Comte de Balbe et aux siens, et mes sincères amitiés à Boucheron, Peyron, Plana, et à tous ceux ou celles qui se souviennent encore de moi. Je vous embrasse de cœur, et suis tout et toujours à vous
J.-F. Champollion.
P.-S. Ma femme et mon beau-frère vous envoient mille souhaits de prospérité.
Vers le 15 décembre, Champollion-Figeac avait dû retourner à Paris pour des raisons très sérieuses : non seulement Dacier, de plus en plus infirme et habitué à passer les soirées avec lui, déclarait ne pouvoir plus vivre sans lui, mais le vicomte Sosthènes aussi, sachant que les intrigues contre « l'Égyptien » étaient devenues plus graves que jamais, faisait prier le frère aine de revenir tout de suite, afin de tenir en échec les trop audacieux adversaires. A la Cour, on ne parlait plus que de la collection Passalacqua et de (' Jomard, comme directeur du futur Musée Egyptien », et la duchesse de Berry, inspirée sans cesse par les « alliés », était ravie plus que tout autre de cette perspective. Heureusement le duc de Doudeauville, en sa qualité de ministre de la Maison du Koi, ne voulait point admettre la possibilité d'un pareil procédé; il restait donc, connue son fils, lidèlc au rmi (( l'égyptien », et résolu ;i lui venir puissamment en aide.
Le baron de Férussac, lui aussi, attendait ce retour avec impatience, afin de déposer entre les mains de Champollion-Figeacune partie de la lourde responsabilité qu'il avait assumée sur lui-même. (( La confiance que je dois à votre coopération active et éclairée m'en fait un devoir, lui écrivait-il. Les bulletins de votre section porteront donc votre nom, et sur la couverture et sur le titre de chaque volume, comme Chef- Rédacteur »
Arrivé à Paris, Champollion-Figeac y fut reçu, au relais de poste même, par Duguet et Teuillé, ses fidèles amis, — car, en effet, il y avait beaucoup à dire, et plus encore à faire. — H. IL
A CHAMPOLLION-FIGEAC
Grenoble, fin de décembre 1825.
Voici, mon cher ami, rErratum promis; je te prie de le faire imprimer et de presser le plus possible la publication de cette Lettre\ qu'il me serait bien agréable d'emporter en Italie si je dois y retourner bientôt. J'attends à cet égard et avec la plus vive impatience quelque chose de définitif. La réponse des Santoni ne tardera point, et la mort d'Alexandre arrêtera sans doute les prétentions russes sur la collection. Il ne faudrait pas que le même événement servit de texte à des renvois de la part de nos gens qui, certainement, ne seront pas tenus de payer les funérailles de l'autocrate. — J'attends aussi que tu m'envoies un peu de pâture pour prendre patience, — ne fût-ce qu'un quartier de monolithe. Dis à l'ami Huyot que je n'ai pas reçu sa seconde lettre et
L Champollion avait d'abord rédigé, sous forme de lettre, l'article qui parut plus tard au Bulletin Férussac de 1826, t. V, p. 6, n" 5.
qu'il te donne une analyse de son contenu. Rien de plus
Tout et toujours à toi de cœur,
AU MEME
Grenoble, 4 janvier 1826.
J'ai trouvé hier au soir, en rentrant, mon cher ami, ta lettre archidémotique du 30 passé. Les choses vont donc au mieux, en supposant que j'aie bien déchiffré et que mes suppléments au texte soient d'une exactitude assez approximative. Presse donc la conclusion définitive Décide le Duc à
m'envoyer en Italie avec un titre définitif, et fais-moi passer tous les papiers nécessaires et instructions détaillées, sans oublier d'y joindre la copie du catalogue^ qui doit se trouver entre les mains de Son Excellence. Elle m'est absolument indispensable. On pourrait tout simplement m'en envoyer une copie. Il m'importe de savoir aussi en détail quelles ont été les démarches faites par M. le Duc de Blacas dans toute cette affaire. A-t-il envoyé un rapport? Que contientil ? Qu'a-t-il produit? Tu sens que je dois le remercier moimême de tout ce qu'il a pu faire dans ce but, et le tenir de suite au courant dans le cas de réussite, et à plus forte raison si nous échouons contre toutes les probabilités présentes. Il me faut aussi une pièce officielle, exposant ma mission, hKiuelle me servira de passeport et de sauvegarde contre les difficultés du pays que je dois encore perlustrcr. Ilâte-toi donc, pour que je profite des beaux jours que le 1''' janvier vient d'amener; le mont Cenis est charmant, et je
1. Ce catalogue avait été fait par Henry Sait. Le duc de Doudeauvillc on avait montré la copie à Charles X, afin d'accélérer sa décision.
serais charmé, pour ce qui me concerne, de profiter de ses bonnes grâces.
Je te remercie du cartouche du monolithe. Tu vois que je Favais deviné d'avance', car c'est bien réellement celui du Roi Amasis de la XXVI" Saïte. Ma théorie est donc bonne, et c'est avec toute raison que je concluais, sans craindre d'errer^ qu'un beau monument trouvé à Sais devait porter une dédicace par un Roi Saïte. Ta lettre contient une seconde preuve de ce principe de divination ; il en sera question tout à l'heure. Je veux d'abord te dire que le dessin du cartouche par CaiUiaad est inexact, comme il arrive quand on copie ce qu'on ne comprend pas; — au lieu de
/' N , il faut corriger par rection sur l'origiqu'il y eût autre che-prénom du Roi des Saïtes et l'enne-
, et tu peux vérifier ma cornai. Je serais bien étonné chose. C'est là le cartou- Amasis , l'avant - dernier mi personnel de Cambyse,
qui ne put se venger que sur son fils Psammachéritès . Le nom propre à! Amasis, que je n'ai point encore publié non plus que le prénom, est :
dire Amosis (ou Am,asis), Net (Néith), Déesse protec-
de Sais et de la Dynastie naturel, en conséquence, de monolithe de Paris dédié à
Néitli. Quant au cartouche celui de la cuve de Saintavec la XVP ou X VIP Dypuis longtemps. Il appar-
Aahmos - Net - se p'est-à-
enfant de trice et spéciale de la ville Saïte. Il ne me parait {sic) m'attendre à trouver le cette même Déesse M , il n'a aucun rapport avec Athanase, et encore moins nastie. Je le connais détient à la XXVIIP ou
XXIX*^ Dynastie Mendé- ^ ^ sienne ou Tanite (j'ignore
laquelle, n'ayant pas mes canons sous la main), d'où
1. Ce cartouche-nom propre «Amasis, enfant de Néith» se trouvait sur le « monolithe Cailliaud », qui était demeuré longtemps entre les mains de Joraard, bien que celui-ci avouât ne pouvoir rien en tirer.
je conclus que le monolithe qui porte ce cartouche est ou à SSan ( Tanis), Thmayyè (Thmuis), ou clans le voisinage d'Aschmoun-TaTia/i (Mondes), dans tous les cas près du lac Meiizalêh qui touche aux ancien nomes de Tanis et de Mendès. Le fait est à vérifier auprès de M. Pacho'. Le nom propre qui suit ce cartouche doit être /^ — N ou quelqu'une de ses nombreuses abréviations. Il se "^"""^ lit kkootuh£i2) Nekôtanèbh) ou Nekotanèbf; c'est le Nectanèbe ou Nectanébo des Grecs.
Ne néglige donc aucun moyen possible d'avoir la V y communication de la liste de cartouches avec indications locales, et de plus les inscriptions des arts et métiers, avec la simple indication de la scène à laquelle se rapportent les légendes, s'il n'est pas permis d'avoir le tout. Je t'ai fait part des hautes espérances que j'attache à ce genre de légendes pour le complément de mon alphabet, etc., etc. J'attends avec impatience la lettre de W. Gell que doit m'apporterle Docteur Carabin. Envoie-moi toutes celles qui ont pu m'arriver depuis mon départ', et regarde s'il y en a du Comte Kossakowsky, mon grand ami de Rome. Je ne sais ce qu'il est devenu. Rien de plus. Tout le monde va bien. Une charge de compliments pour ton compte et venant de toute part. Mes respectueuses tendresses à M. Dacier, qu'il me tarde fort de voir manœuvrer le chapelet. Je serais curieux d'apprendre, pour mon profit particulier, les jolies variantes qu'il doit faire sur les Ave Maria et les Pater du commun des martyrs. Adieu. Je t'embrasse de cœur et
suis tout et toujours à toi,
J.-F. Ch.
1. Pacho (Jean-Raymond), no à Nice, en 1794. Voyageur do mérite, qui, en 182(5, s'occupait de publier la relation de ses voyages dans la Marmarique, la Cyrénaïque et les Oasis du désert Libyque.
2. Depuis son départ pour Grenoble, ChampoUion avait fait envoyer ses lettres à Paris. Il avait jugé plus prudent d'en agir ainsi, l'achat do la collection «lo Livourne n'étant pas encore assuré.
AU MÊME
Grenoble, 10 Janvier 1826.
Mille remercîments, mon cher ami, des bomies nouvelles que tu m'annonces; j'espère qu'au moment où celle-ci te parviendra définitivement, tu devras savoir à quoi nous en tenir. Je suis très flatté de la confiance du Ministre, mais comme je me défie de mes connaissances en afïaires, je te prie de me faire rédiger les instructions les plus étendues et les plus circonstanciées. Mon but en cela est de bien agir, et de ne point perdre de temps à demander soit des directions, soit des -explications. N'oublie point de faire fixer mes honoraires pendant ma mission, de manière à ce que je sache si je puis, en attendant que les caisses arrivent à Paris, aller faire quelques petites dévotions à Rome, où une ardente piété me rappellera, quand je n'en serai plus qu'à trois journées de distance. De plus, puisqu'on fixe le budget de 1826, ce serait le cas de faire décider la création de la place au Musée. Il me serait si agréable, en arrivant à Livourne en face de la collection, de me considérer comme un colonel à la tète de son régiment ! Cette petite satisfaction en vaudrait bien une autre, et c'est probablement l'heure la plus favorable pour en demander et en obtenir l'accomplissement.
J'attends M. de Vaucelles', et je m'occuperai jusques à sa venue de rédiger de nouvelles notes, mais tous les voyageurs du monde ne sauraient suppléer à ce que je pourrais faire moi-même en six mois sur les lieux. C'est, vanité à part, la fable de l'œil du maître, du bon Lafontaine.
Je ferai avec plaisir l'extrait du Papyrus hiératique de
1. L. de Vaucelles, orientaliste, revenant d'Egypte, s'occupait, en ce temps-là, de rédiger sa Chronologie des monuments antiques de la Nubie, qui l'ut publiée à Paris, en 1829.
Cailliaud. Profite du moment où il est à Paris, et sous ta main, pour t'assurer qu'en cas d'émigration à Nantes, je pourrai, à mon retour à Paris, étudier ses calques et ses dessins à Taise. Cela est dans son intérêt tout comme dans le mien, et il serait peut-être possible que nous nous entendissions pour leur publication, surtout si Pancoucke voulait publier une collection d'yEfjyptiaca, qu'il trouverait certainement à placer en faisant la chose un peu économiquement.
La déconfiture des mémoires de Jomard est une plaisante affaire, mais je suis persuadé qu'en criant, il dissimule ; — qu'il a renoncé lui-même à publier ses papefards, bien convaincu de leur nullité, mais qu'il se donne un vernis de victime, pour légitimer cette suppression volontaire. On a toujours bonne grâce de crier à l'oppression, et la réputation de M. de Corbière, le tyran mélodramatique de la littérature, ne prête que trop à la fable du Jumard et des ciseaux. Pour moi, je crois ridicule ou tout au moins très inutile de perdre son temps à châtrer un mulet. — Aussitôt que tu en auras le temps, fais-moi le plaisir d'examiner ce que contient liijîn si attendue de la Description de l'Egypte. Comment y donne-t-on l'inscription de Rosette? Serait-il possible d'avoir une épreuve ou tout au moins un calque de la partie hiéroglyphique ? Ce dernier point m'intéresse surtout, Y a-t-il quelque part des papyrus nouveaux ou des cartouches? Un mot lâ-dessus, je te prie.
Une quinte, qui a pris les neveux de Dubois-Ay mé ', m'empêche de voir ici ses bribes Egyptiennes, — nul n'est
1. Du Boys-Aymé, ancien membre de la Commission d'h'r/rjpte et un des plus habiles ingénieurs des ponts et chaussées de Bonaparte. Pendant son voyage en Kgypte, il s'occupait si fort des antiquités, qu'il en reçut les reproches de son sous-directeur Girard, dont il a été question à la page 12.5. S'aperccvant de l'amitié de Girard pour Cliampollion, et excité par Jomard, son ami intime, du Boys-Aymé avait toujours refusé obstinément de montrer à « l'Égyptien » ses notes et ses antiquités.
BlBL. KfiYPT., T. XXX. 18
prophète dans son pays ! Mais, en revanche, on m'a communiqué ce matin les procès-verbaux de la découverte du tombeau du géant Teutobochas, plus une dent du jeune homme. J'ai engagé M™® de Gotheron de communiquer le tout à Cuvier à son premier voyage à Paris. — Envoie-moi par la plus prochaine occasion le meilleur petit Manuel du Lithographe : c'est M. de Mirbel le fils qui est venu me faire part de son désir de graver lui-même lithographiquement une flore dauphinoise. Et il voudrait avoir des instructions sur la manœuvre.
M. de Sacy, qu'il ne serait pas mal de voir, n'a point reçu le catalogue des papyrus du Vatican. Tu ferais donc bien
de lui en remettre un exemplaire Rien de plus, —
j'attends de la pâture. Mes respects à M. Dacier et à tous les siens. As-tu vu Biot? Dis-lui mille choses de ma part et demande-lui des nouvelles de Lecaron, auquel j'écrirai incessamment. Adieu, je t'embrasse de cœur,
AU MEME
Grenoble, 25 janvier 1826.
J'ai reçu hier, mon cher ami, ta lettre du 21 janvier et me suis réjoui des bonnes et grandes nouvelles qu'elle renferme. Je m'en rapporte entièrement à toi sur la diligence que tu mettras à me faire expédier mes papiers et toutes les autorisations nécessaires, pour que ma mission à Livourne soit remplie avec promptitude et facilité. Ce retard de huit jours encore, quelque pénible qu'il soit, donne peut-être au mont Cenis le temps de se débarbouiller un peu, car tout ce que j'en apprends n'est nullement encourageant; il se
conduit fort mal cette année, on parle de traîneaux et, ce qui est pire, d'une ration de pommes de terre à quatre francs par repas, lorsque la tourmente, que Dieu confonde ! vous force d'entrer dans le gîte hospitalier de la Grand-Croix.
Je ne quitterai certainement pas le coin du feu sans de bonnes sûretés. Je vais en conséquence écrire à l'ami Avet ou, si l'autorité sénatoriale ne suffit point, je recourrai à l'ami Rosset, intendant de la Maurienne, pour avoir des nouvelles positives de son administré à la tête blanche. J'ai songé aussi à filer par le Midi, mais le Col de Tende ne sera certes pas plus tendre que le mont Cenis, et, selon moi, beaucoup moins sûr par cela seul qu'il est moins fréquenté. — N'oublie point, dans l'expédition générale des papiers que tu vas me faire, le catalogue de la collection. C'est une pièce indispensable. Il l'est tout autant de savoir au juste la dépense que je puis me permettre, et pour cela il faut faire fixer mes honoraires ; n'oublie pas que je prétends m'en servir pour revoir encore une fois la Ville Sainte. Je me saignerai plutôt que de ne pas le faire, et, s'il le faut, j'y mangerai ma Seconde Lettre. En attendant, dis-moi comment je puis faire ici pour me garnir le gousset, en attendant que je puisse rendre avec l'argent du Ministère. Ce point est essentiel.-
L'alîaire de l'acquisition terminée, poursuis avec ardeur, et sans perdre de temps, celle de la conservation du Musée. Il faut profiter de l'opportunité. J'ai donc écrit à notre bon ami de Naples, qui est trop excellent à mon égard pour me manquer dans cette solennelle occasion. La lettre partira demain et il écrira sans doute à Paris très peu de jours après avoir reçu la mienne, car il est exact et expéditif en atiaires. Je ne sais jusques à quel point ce que tu as mis en train dans les eaux du Bouquiniste^ ne nuira point, quant à ce (jui me concerne seulement, au projet de Musée qui
1. Il s'agit, iei de Sacy, qui avait demandé à Chanipollion-Figeac si son frère n'aimerait pas <*tre nommé pi'ofcsscur lï la Sorbonne.
me sourit et me convient davantage sous tous les rapports. N'insiste pas trop quant au projet d'impression du Dictionnaire copte \ Je t'ai déjà dit que je n'avais pas le temps de le mettre en état de paraître, ayant des choses bien plus importantes à faire, que de croquer des mots, quand j'ai la possibilité de mettre les deux mains sur les
choses. — Tu trouveras ci-joint le calque des noms
propres tels qu'il peut les faire graver en toute sûreté. — Faut-il lui renvoyer le calque du Papyrus'"^ S'il en voulait une notice succincte sur tout ce qu'il renferme et la traduction de trois quarts, je pourrais la lui fournir. Je suis arrêté seulement par des mots mal calqués et que je ne puis déchilTrer.Rien déplus. Si tu as quelques hiéroglyphes du monolithe, pour me faire prendre patience, ce serait bien. J'ai commencé l'article Ausonioli ' ; je te le ferai passer avant mon départ. Celle-ci n'étant à autre fin que de te féliciter de la brillante charge que tu as exécutée contre le Gaulois- Celtique''. Je t'embrasse de cœur et d'âme, en te priant de présenter à M. Dacicr mes tendresses les plus vives et les plus respectueuses, ainsi qu'à tous les siens. Je finis à la hâte, vu Vheure tarde,
J.-F. Ch.
1. Sacy insistait pour que ChampoUion publiât son Dictionnaire copte et aussi les mémoires sur l'écriture hiératique et sur l'écriture démotique qui avaient été lus devant l'Académie des Inscriptions, pendant l'été de 1822.
2. Il s'agit d'un papyrus hiératique que Cailliaud voulait publier.
3. Voir le Bulletin Fêrussac de 1826, t. V, p. 164, n° 229, article signé A. M. (Antoine Métrai). Celui-ci, qui était avocat, homme de lettres, et de plus, ami dévoué des deux frères, leur prêtait très volontiers son nom en pareille occasion.
4. Johanneau (Éloi), philologue et antiquaire. En 1805, il fut un des principaux fondateurs de V Académie celtique, qui est aujourd'hui la Société des Antiquaires de France. De l'avis des deux frères, il se détournait trop de tout ce qui ne concernait pas les antiquités nationales, et surtout « les traditions et les origines relatives au druidisme ».
A L'ABBÉ GAZZERA
Grenoble, V février 1826.
Vous me reprochez, mon cher ami, dans votre dernière lettre du 7 passé, de ne vous donner depuis longtemps que cette nourriture légère et sans suc effectif qu'on nomme Yespérance. Je ne pouvais vous offrir alors que ce que le destin mettait à ma disposition, — mais voici du plus substantiel.
Le Roi, sur mon rapport présenté par le ministre de sa Maison, a définitivement approuvé l'acquisition de la collection de Livourne, et c'est une affaire faite; il est donc incontestable que vous me reverrez à Turin où je me propose de faire une entrée triomphante Je n'attends donc
plus pour repasser les Alpes que deux choses. La première, les papiers nécessaires, le traité dûment signé, ma mission officielle et mes instructions et pleins pouvoirs : c'est mon frère qui rédige tout cela lui-même dans les bureaux du Ministère, et, comme il connaît l'affaire à fond, les choses iront pour le mieux, et je mettrai promptement la main sur les bons papyrus et les charmantes momies de Livourne. Le second objet de mon attente est que le mont Cenis veuille bien avoir la bonté de me laisser passeV sans exiger le tribut de l'une de mes jambes. J'attends pour cela des informations positives. Dans tous les cas, je veux être à Livourne à la fin du mois qui commence aujourd'hui. Mes papiers seront ici dans trois ou quatre jours, et ce qu'on m'écrira de Chambéry relativement aux neiges réglera définitivement le jour de mon départ. J'écrirai donc à l'ami Costa, lorsqu'il y aura rinckjue chose de lixe pour une seconde ascension en Italie.
Je ne puis que bénir la main bienfaisante qui, dans un
hiver aussi rigoureux, s'est plu à garantir notre pacifique Osymandyas de l'aiguillon du froid soutenu qui nous tourmente depuis deux mois. Qu'on dise maintenant qu'il est inutile de se plaindre. On gagne toujours quelque chose à crier^ et les Stuoie^ valent un peu mieux que la paille; j'espère que, si l'on suit la progression, dans dix ans d'ici, l'ami Mandouéï pourra se voir paré de la défroque de quelque moine qui aura jette sa garde-robe aux orties. — Avezvous su si, depuis le retour de l'empailleur royal, les grands manuscrits hiératiques et hiéroglyphiques ont reparu dans le Musée ? A-t-on songé à les dérouler? Je serais bien aise de les parcourir, si l'on veut bien encore m'accorder cette licence, pendant le peu de temps que je passerai à Turin en allant à Livourne. Quant à l'ancien projet de mettre en ordre le fumier des étables d'Augias, vous sentez que je n'y pense plus. Je me donnerai ce plaisir-là à Paris, avant que l'année finisse Chargez-vous, en attendant {lacune), de me rappeler au souvenir {lacune) loyaux amis Boucheron, Plana, Pauli et Peyron. J'espère que ce dernier n'aura point déserté l'Egypte, malgré la tyrannie des Hyk-Schôs.
Adieu donc, communiquez ma lettre à Costa, et attendezvous l'un et l'autre à me voir tomber du ciel au milieu de vous tous et au premier jour'. Tout et toujours à vous de cœur,
J.-F. Ch.
1. Des paillassons en jonc, fort épais, couvraient le colosse, si bien que l'on ne devinait plus ce qu'ils cachaient.
A ClIAMPOLLION-FIGEAC
Grenoble, 7 lévrier 1826.
Ta lettre du 2, mon cher ami, a porté la terreur dans toutes mes fibres. On ne pourra donc jamais se fonder sur la parole de certaines gens, sans courir le risque de trop s'avancer, ou de passer pour un Gascon, auprès des personnes qui ne connaissent point tous les détours de la caverne de Gilblas. Si l'intrigue réussit, me voilà dans une belle position à l'égard des Santoni; et si le bon sens l'emporte, je pourrai bien me consoler d'avoir perdu cinq mois à attendre ce résultat aux dépens de tous mes travaux, — mais rien ne me garantira contre les langues envenimées de la faction Argyricnne, qui ne manqueront point de trouver insignifiant, inutile et sans intérêt, tout ce qui compose la collection de Livourne, bien inférieure sans doute à Vinappréciable Musée Passalacqua ! Je suis tellement dégoûté de cette perspective, que je serais presque charmé qu'on chargeât un des grands hommes du jour de faire ce marché, de recevoir les objets, de les transporter à Paris, et de les classer avec la même supériorité de vues qui préside à l'arche de Noé qu'on nomme le Cabinet des antiques à la Bibliothèque du Roi. Je vois bien, à l'intérêt que je prendrais au classement et aux développements d'une collection, que je ne suis pas du bois dont on fait aujourd'hui les conservateurs. Il faut ressembler aux conservaiori de Rome (jui, succédant aux droits du Sénat et chargés originairement de défendre les libertés publiques, se contentent de veiller à ce ([ue la mule du Saint-Père ne fasse point (|U('l(jue faux pas dans les grandes cérémonies de l'I'-glisc.
Quoi (|u"il en soit, je recois, à l'instant même où jo tourne le feuillet, une lettic de Santoni à hi date du 31 j.mvier.
dans laquelle il se réjouit avec moi de ce que notre affaire est terminée. Je lui avais écrit conformément à ce que tu me mandais dans ton avant-dernière lettre. Il reste à savoir si S. E. le Duc de Doudeauville est disposé maintenant à soutenir nos dires. Quant à moi, si cette affaire manque, après tant de décisions successives, je n'oserai plus remettre le pied en Italie où, grâces à M. Durand auquel M. le Duc de Blacas en a parlé, personne n'ignore que la collection de Livourne est un morceau de roi, destiné au roi de France. M. Durand doit être de retour à Paris depuis quinze jours. Comme il a visité la collection pièce à pièce, il pourrait dire si celle de Passalacqua vaut l'honneur d'être nommée à côté de celle de Livourne. — Dans tous les cas, fais décider l'affaire par oui ou par non au plus vite, parce que je suis las de perdre mon temps à ne rien faire. Je me dévore le cœur comme le Belléroplion d'Homère : une décision, quelle qu'elle soit, sera reçue par moi comme un bienfait du Ciel. C'est à toi à le faire parler, et eris inihi magnas Apollo. On m'écrit de Turin, le 24 janvier (et c'est le premier secrétaire d'ambassade, M. de Chasteau), qu'on a chargé M. le Baron Mortier, second secrétaire d'ambassade à Rome, et qui a passé à Turin le 2 janvier, se rendant en courrier à Paris, de deux paquets pour moi, l'un venu de Paris, et l'autre de Rome. Je n'ai reçu ni l'un ni l'autre : je te prierai donc de t'informer aux Relations extérieures de ce que ces paquets, auxquels je tiens, peuvent être devenus. La même lettre me mande que M. le Duc de Blacas, qui, dit-il, doit m'écrire, ne sait où m'adresser ses lettres et qu'on l'obligerait si on lui donnait de mes nouvelles. Il est évident que M. de Marcieu, son premier secrétaire, et qui est la distraction en personne, a oublié de lui dire où j'étais, car il a mon adresse à Grenoble. M. de Chasteau lui a écrit de suite, en conséquence, mais le Duc ne m'écrira qu'à Livourne où je dois être à lajîn de ce mois, d'après la dernière lettre que je lui ai écrite. Il m'est donc impossible de te dire
quand il écrira à Paris pour l'affaire en question, mais, ses bontés pour moi connues, je ne doute point qu'il ne le fasse de suite, puisque je prenais la licence de l'en prier. Tu peux donc tabler là-dessus. Sur le tout, je ne saurais mieux finir cette lettre que par l'oraison In manus tuas, Domine^ commendo, etc., etc., et en t'embrassant de cœur et d'âme,
P. -S. Mes respectueuses tendresses à M. Dacier; je suis on ne peut plus reconnaissant de l'aimable lettre qu'il a pris la peine de m'écrire. Je lui répondrai au premier jour.
AU MEME
Grenoble, 10 ou 11 février 1826.
Je m'aperçois, mon clier ami, qu'au milieu de tout le désappointement que j'ai éprouvé à la lecture de ta dernière lettre, le calque des deux noms propres demandés par Cailliaud est resté sur mon bureau. Je te l'envoie donc de suite sous ce pli, et je vais rédiger une petite notice sur le papyrus entier. Je compte faire ce petit travail à Vif, où je vais passer trois jours paternellement, pour être libre de partir aussitôt qu'il plaira à Dieu ou à M. le Duc de Doudcauville de décider si je tourne du côté des Alpes ou de celui du Rhône. Dans tous les cas, une décision, fût-elle contraire à nos plans, sera bien reçue. Voilà près de cinq mois que je perds dans toute l'étendue du mot, à attendre qu'on veuille se décider à terminer une cliose avanlageu.se pour tout le monde. Dépéche-toi donc, l)rus(|ue le dénouement d'une manière ou de l'autre; j'attends comme une liuite vivante
au milieu de la poêle à frire. — Tout le monde se porte bien.
J'attends une occasion pour t'envoyer : 1° des chapelets à expédier à Figeac; 2° l'article pour l'ami Ausonioli, dont l'impudence mériterait une leçon plus acre et plus matérielle. Adieu, tout et toujours à toi,
J.-F. Ch.
P. -S. Je rouvre ma lettre pour te supplier d'envoyer de suite, par le moyen des Bossange, libraires, à M. Ingliirami, de Florence, tout le Panthéon, mes œuvres, les tiennes, et le Lydus de Hase, — en échange des livres étrusques, que tu as dû recevoir par les Bossange aussi. J'y tiens on ne peut plus, et il y a longtemps que cela devrait être fait. La Justice le veut.
AU MÊME
Grenoble, 20 février- 1826.
.... Je vois le temps s'envoler avec d'autant plus de regret (juc les mois de chaleur doivent mettre forcément un terme à mon pèlerinage dans le pays classique. Si Livourne m'arrête deux mois, j'aurai à peine un mois et demi pour revoir Rome et surtout Naples, où je ne pourrai me dispenser de faire une visite au Duc, ne fût-ce que pour le remercier de tout ce qu'il a fait pour engager l'affaire.
t)ieu veuille que l'espoir (ju'on te donne de livrer mes papiers le 19 ou le 20 courant ne soit pas encore déçu, et qu'une nouvelle intrigue ne m'arrête point encore ici pour un mois, ici où je n'ai absolument rien de bon à faire, me
trouvant dans l'impossibilité de rédiger une seule ligne, soit pour le Panthéon, soit pour la suite de mes Lettres. Cette Seconde Lettre est mon tourment, et le retard qu'elle éprouve me vexe au delà de toute expression. Fais-la donc expédier
au plus vite Les Santoni doivent être bien impatients
de me voir arriver, et bien surpris de ce que je ne leur annonce point encore le jour de mon départ. Je présume que M. Poggi les aura prévenus des nouveaux retards que l'affaire a éprouvés malgré nous, et cela me tranquillise un peu.
Je ne compte emporter avec moi que mille francs en or, à prendre chez les Périer, cela me suffira pour commencer : tu auras seulement la précaution de m'adresser à Livourne, aussitôt que tu apprendras mon arrivée, une seconde lettre de mille francs sur un banquier de Livourne ou de Florence : je verrai alors si ces deux mille francs me suffiront. Dans le cas contraire, je te demanderai à temps, soit sur Rome, soit sur Milan, ce que je croirai nécessaire pour finir mes courses vagabondes. En attendant, pousse à la roue, et profite de la décision qui institue le régiment pour m'en faire expédier le brevet de colonel. Le Duc a déjà écrit de Naples, je n'en doute nullement, et un houra fait à propos par nos amis, au nombre desquels tu peux hardiment compter M. le Duc de Noailles (que tu ferais bien de voir, s'il est à Paris), décidera l'afïaire, si jamais elle le peut être.
Mille choses à notre ami Dubois le paresseux; il prend bien, sur les planches de la Seconde Lettre, sa revanche sur le texte arriéré du Panthéon. Mais je suis vraiment dans l'impossibilité de faire mon texte, n'ayant sous la main aucun des ouvrages ou des textes Egyptiens qui me sont indispensables pour cela. Si je pouvais avoir la note bien claire des planches qui formeront la XIP et les suivantes, je ferais le texte à Livourne ou tout au moins à Florence. Tâche de m'cnvoycr cette note avant mou départ si cela se peut. — Adieu, mon clier ami, je t'embrasse de cœur
en te priant de toutes mes tendresses pour l'excellent patron et tous les siens-nôtres,
J.-F. Ch.
AU MEME
Grenoble, 23 février 1826.
Tu dois te figurer, mon cher ami, le plaisir avec lequel j'ai reçu, par ta lettre du 19, l'annonce que les bienheureux papiers sont enfin dans tes mains. Je commence à croire que la collection nous appartient, et que je dois respirer pour la seconde fois l'air embaumé de l'Ausonie. Je n'ai rien eu de plus pressé que de donner à Charvet des instructions positives, pour que la caissette n'éprouve aucun retard. Dieu aidant, j'espère la tenir dimanche, et me mettre en route mercredi 1^"^ mars : ce sera un digne anniversaire de mon départ pour Rome, de Turin, en 1825, et je ne vois point pourquoi cette excursion-ci ne serait pas aussi heureuse que l'autre. Je compte être le vendredi suivant, ou le samedi au plus tard, à Turin, où je ne m'arrêterai que quatre jours au plus, pour revoir mon monde. De là je tâcherai de gagner Parme, en ligne directe si cela est possible, et d'éviter ainsi de faire un grand circuit par Gênes ou par Milan. De Parme, il me sera facile de me transporter à Lacques, foyer de gloire de notre ami San Qaintino, dont la Revue Encyclopédique entretient ses bénévoles lecteurs. J'espère que tu ne lui donneras pas le plaisir d'une réplique. Il faut l'abandonner à son malheureux sort.
Je n'ai aucune nouvelle du rouleau perdu, je tâcherai donc, avant mon départ, de t'en envoyer d'autres : il semble que le diable se mêle de cette affaire des nombres. Je passe naturellement des nombres aux monnaies : je ne tiens pas
encore les scarabées que je devais prendre chez M. Augustin Périer, vu qu'il est absent et ne sera ici que samedi. —
Il est évident que je ferai pour les manuscrits grecs tout ce qui te conviendra. La difficulté sera de trouver une voie archi-sûre pour te les faire tenir, et pour éviter que les mille et une douanes de l'Italie ne les lacèrent en les visitant. Songe à cela seul ; il n'y a pas d'autre inconvénient, puisque je disposerai de la collection. Il est fort égal au Ministre qu'ils arrivent à Paris par une voie ou par l'autre.
Mes lettres de Livourne te fourniront assez de matière pour le Moniteur et le Bulletin, et je les soignerai en conséquence. Quant au projet indiqué de faire sur le Musée de Livourne une série de Lettres comme sur le Musée de Turin, c'est un point qu'il faut laisser à l'avenir. Je n'aurais pas le temps physique pour cela. Ce qu'il y aurait de mieux à faire, c'est une série de Rapports un peu nourris, que j'adresserais au Ministre à m.esure que je rédigerais l'inventaire de la collection. Tu pourrais obtenir alors, et cela sera facile et convenable, qu'il permette la publication dans les journaux, de cette partie de ma correspondance. Il pourrait fort bien lui-même en ordonner l'insertion au Moniteur. Je pense que ce parti est le bon. D'ailleurs, certains personnages ne seraient pas flattés que j'écrivisse des Lettres à tout le monde, et à ce propos je te recommande la Seconde à cor et à cri. Il est très urgent de faire corriger par Agoub' les quatre mots arabes, où existent trois ou quatre fautes. Fais un carton, ce serait le mieux. Je te recommande encore
1. Agoub (.I.-E.), né au Caire, en 1795, de parents coptes. En 1801, au moment où les troupes fi'anf;aises évacuèrent l'Kgypte, son père l'amena à Marseille, où il lit ses études. Grâce à la sollicitude de l'ourier, à qui jadis le père avait rendu des services importants, J.-E. Agoub devint professeur d'arabe à V Ecole des Jeunes de larijjues, alors établie au lycée Louis le-Grand, à Paris. Les deu.v Champollion le recevaient souvent chez eux.
l'envoi à faire au brave Florentin Inghirami. Tu dois avoir trouvé chez Bossange une cargaison étrusque, — fais que je puisse me montrer tête haute à Florence et ne point y passer
pour un Gascon. — Mille choses à M. Dacier, qui est
notre Arche d'alliance. —
A L'ABBÉ GAZZERA
Grenoble, 26 février 1826.
Je réponds, mon cher ami, à votre lettre du 4 de ce mois, et j'ai retardé pour en finir, ennu3'é que j'étais de vous annoncer ma venue sans oser l'affirmer pour un jour précis. Mais tous les charmes sont rompus et les enchanteurs ne prévalent plus. J'ai le traité signé dans mes mains, mes pleins pouvoirs, mes lettres de passe, et je pars sans rémission le mercredi 1^"^ mars, anniversaire de mon départ de Turin pour Rome. Ainsi, les visites de certaines princesses au Signer Passalacqua n'empêcheront point que les momies de Livourne ne prennent prochainement, par terre ou par mer, la route de Paris. La faction Passalacqua est tout à fait vaincue. Ils ne savent rien encore de ce qui se passe, et ils apprendront l'acquisition par le Moniteur, qui leur annoncera officiellement mon arrivée à Livourne et la prise de possession du Musée Santoni. Tâchez donc que votre Journal de Tarin ne dise mot de tout cela, ce qui serait intempestif.
Je serai donc à Turin dimanche au plus tard, à moins que le diable ne s'en mêle et m'arrête à Chambéry plus longtemps que je ne voudrais. C'est à vous maintenant que je [sic) à me préparer les voies' pour me transporter promptement
1. Charapollion a passé ici un verbe, y'e m'en remets, je m'en fie, ou tout autre de même sens.
de Turin à Livourne, où il est urgent que j'arrive le plus tôt possible. La route par Milan, Parme, Bologne et Florence ne saurait me convenir : elle est trop longue. La route par Gênes, Chiavari et Lucques que j'ai déjà faite est bien ennuyeuse, et, d'ailleurs, arrivé à Gênes, je serais à la discrétion des vetturini. Y aurait-il moyen de passer ailleurs? D'aller, par exemple, par Alexandrie, Voghera, Plaisance, Parme, et de là à Florence, sans passer par Modène? Prenez, je vous prie, quelques informations à ce sujet. Trouveriezvous un amateur qui voulût aller en poste ? Cela me conviendrait encore davantage.
Je remets au jour où je vous embrasserai à vous parler de ce que j'ai fait, et surtout de ce que je n'ai pas fait. Recevez en attendant la nouvelle assurance de mon inviolable attachement. Mes respects, amitiés ou compliments à tous ceux (jui m'aiment ou se souviennent de moi,
J.-F. Ch.
A CHAMPOLLION-FIGEAC
Grenoble, 26 février 182().
J'ai reçu hier samedi, mon cher ami, la bienheureuse cassette et tous les papiers en très bon état. Cela est parfait, et le jour de mon départ demeure fixé à mercredi 1"^" mars irrémissil)lement. Je désirerais infiniment pouvoir te donner un itincraiie positif, mais cela m'est impossible, ne sachant moi-même (juel parti je dois prendre en arrivant à Turin. 11 y a deux routes ordinaires, et, suivant l'état de chacune i|ue je connaitrai alors, je pourrai me décider. Je suis sûr d'aller jusques à Gènes par voitures publi([ues, mais là l'organisation cesse, et je tombe forcément dans les mains des vetturini pour côtoyer la Méditerranée Le service des
routes est fort imparfait en Italie, où l'on peut en demi-heure passer à travers un grand Royaume, un puissant Empire et un redoutable Duché.
Les MM. Périer m'ont compté les 1.200 francs que je leur ai demandés, et ils ont reçu en place un mandat sur toi de même somme, payable le 10 mars : te voilà donc bien et
dûment averti J'écrirai demain à M. le Duc de Dou-
deauville. Insiste pour retrouver les paquets remis à Turin par l'ambassade de France à M. le Baron Mortier.
J'ai trop peu présente à la mémoire la collection du pauvre Denon, pour conseiller l'achat d'autre chose que des papyrus démotiques , s'il y en a plusieurs. Mais il y en a certainement un qui est daté du règne d'un Alexandre, Jlls d'Alexandre'' ; il serait intéressant d'avoir celui-là pour le
Musée futur , s'il y a lieu Il faut pousser la création de
la place, et il n'y a pas de doute que M. le Duc de Bl[acas] n'ait déjà écrit dans ce sens. Je serais charmé que Dubois y trouvât et un titre et un avantage. Ce serait une jolie surprise à lui faire. —
La présence du cartouche-nom propre Amosis-Enfant de Néith sur le monolithe ne m'étonne pas : le prénom l'indiquait suffisamment. Il n'y a aucune différence réelle entre le cartouche-nom propre que je supposais et celui qui s'y trouve réellement ; les signes sont disposés autrement, voilà tout. Le titre Z^ ne diffère nullement de celui que portent les cartouches verticaux Mc^'v^ ; il y a seulement l'article ^ féminin de plus, et il se rapporte au signe symbolique x=k formant le nom de la Déesse. La pré-
1. Dominique-Vivant Denon, baron de l'Empire, mortle27avrill825, et dont il sera question plus loin encore, avait été un puissant promoteur des études archéologiques du jeune Champollion. Le gros de sa collection fut acheté par la ville de Boulogne-sur-Mer; il est probable que le papyrus mentionné s'y trouve encore aujourd'hui, mais nous n'avons pu rien apprendre de certain à cet égard.
sence du signe ' ou 1 après iï| n'est qu'une preuve de plus de ma lecture, du reste, il ne peut y avoir (1 à la place de I. — Si tu veux faire un article sur ce monument, — et ce serait bien, — envoie-moi vite un croquis de la légende dédicatoire, que Dubois pourrait croquer en deux minutes, en se servant de papier mouillé pour bien distinguer les formes de l'original ; je t'enverrai la traduction de cette légende, et tu pourras dire alors avec certitude à quelle divinité ledit monolithe était dédié, et quel animal il renfermait, ce qu'il m'est impossible de te dire, n'ayant d'autres données que le nom du Roi dédicateur et la localité. L'un et l'autre ne suffisent point ; il pouvait en effet y avoir à Sais dix autres temples que celui de la Déesse Éponyme. — Joins à ce croquis celui des noms inscrits sur la tête des Dieux, et je t'en enverrai la synonymie. Je crois que le nom du grand scarabée qui occupe la place d'honneur est écrit, non pas <=>, ce qui ne dit rien, mais bien ^-^ = n-<»ppc, TJierris ou Thorris qui est le nom phonétique '^^ du scarabée dans tous les textes hiéroglyphiques. Le ^^ cartouche-prénom d'Amasis de la XXVP, auteur du monolithe, est sur le sarcophage de Boulak, dont il y a un plâtre à l'École d'Architecture, et n'est point, comme on te l'a dit, sur le sarcophage d'Alexandrie ou cuve de Saint-Athanase. Je crois que l'Ausonioli est assez rudement mené par le fait. Il ne faut point le fâcher, et j'aurais préféré même ne point en parler, car je ne suis nullement obligé de défendre mon affaire contre le premier imbécile qui voudra l'attaquer. Ce n'est qu'à cause de la perlidie du Russe Mairian' que je
1. Le baron Méiian, do Bâie, ai-rivant fie Russie, avait signé le pamphlet en question, afin de rendio service à .luli's Klaproth, son ami, qui en était le véritable auteur. Klaproth tenait en effet à punir publiquement, et d'une manière infamante, le silence que ChampoUion avait gardé au sujet des Ofnisculoa (irc/u'olo;fi>/in's, publiés en juillet 1S,M par Ausonioli (Goulianotf), adversaire de « l'Ivirv ptieii ».
BlBl.. ÉOYl'l., T. XXX. l'J
me suis décidé à faire répondre à M. Ausonioli par M. X.... Il est inutile d'entrer dans les personnalités, — c'est de mauvais goût. Tu pourrais demander à Letronne, aussi intéressé que moi dans cette affaire, s'il n'aurait pas quelque coup de percerette à joindre à mon article, pour défendre sa traduction'. Quant à son projet de faire un article sur mon catalogue', je ne sais que te dire là-dessus.
Tu devrais bien pousser quelqu'un à faire un article sur la discussion de Lanci et de Mai qui renforce le volume du catalogue. Le pauvre Mai sèche de dépit de voir que personne ne se déclare pour lui dans sa dispute phénicienne contre le Lanci. Tâche de faire faire quelque chose par Garcin de Tassy ou par quelqu'autre Phénicien de l'espèce. M. de Sacy a-t-il reçu la copie du papyrus phénicien du Vatican que je lui ai envoyée par Letronne? Un mot à ce sujet, en lui présentant mes hommages.
Le moyen que tu m'indiques pour t'envoyer les papyrus grecs est le dernier de ceux qu'on peut prendre. Ils ne peuvent aller que par terre et je n'en exposerai aucun aux coups de mer : ce serait une trop grande responsabilité à courir. J'espère arranger la chose beaucoup mieux ; laissemoi faire. Je t'enverrai des copies des inscriptions grecques et latines ; il me semble qu'il y en a de fort curieuses et peutêtre avec des dates, ou tout au moins des quantièmes. Patience. — Je t'embrasse comme je t'aime, de cœur et
d'âme, .
J.-F. Ch.
1. C'était la traduction qu'il avait faite, pour le Précis, du passage de Clément d'Alexandrie relatif aux écritures égyptiennes.
2. Il s'agit du catalogue dressé pour la Vaticane, en 1825; voir plus haut, p. 215.
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