Champollion-Figeac était déjà arrivé en Dauphiné
2. Malgré les vives insistances d'Arago, Champollion, au dernier moment, changea d'idée; il espérait, en effet, pouvoir perfectionner ce tableau d'un jour à l'autre. Cf., à ce sujet, ce qui est dit p. 118 et suiv. du présent volume.
AU MEME
Turin, 27 octobre 1825.
Tu me supposes peut-être, depuis quinze jours, mon cher :imi, sous le beau ciel de Toscane, concluant enfin le marché si désiré, qui doit conduire à Paris un choix admirable de monuments Égyptiens : — rien de tout cela ! J'ai attendu paisiblement, si tranquillité il y a lorsqu'on enrage, que le Duc donnât quelque signe de vie. Enfin j'ai reçu, mais le 25 seulement, une lettre qu'il m'a écrite de Nice le 18. Le malheur a voulu encore qu'il m'ait envoyé cette lettre par l'ambassade, et sous- le couvert du Comte d'Apremont, avec lequel j'étais fort lié et que la mort nous a enlevé quelques jours auparavant. Le Duc n'a appris cet événement qu'à Gênes, où il attendait une réponse, et c'est sur son invitation qu'on a ouvert ici le paquet adressé à d'Apremont, pour me remettre la lettre qu'il m'adressait. Sa lecture m'a convaincu de deux choses Tune : ou que vous vous êtes mal entendus à Paris, lorsqu'il s'agissait de faire le voyage de Livourne avec lui, — ou que, pendant le temps qu'il a passé en Provence, les choses ont changé de face et qu'on lui a écrit de ne rien faire de ce qui était convenu à cette époque.
Quelle que soit la véritable hypothèse, il n'en est pas moins certain que, dans sa lettre, le Duc ne m'engage nullement à l'accompagner à Livourne, où il ne doit même passer lui-même que si je lui envoie à temps, à Gênes, de nouveaux renseignements qu'il demande, pour les donner, dit-il, à M. de Doudeaiwille et décider, s'il est possible, l'achat de cette collection plutôt que de celle de Passalacqua \
1. A «on retour de l'Egypte, Giuseppe Passalacqua, né à Trieste en
Je lui ai écrit de suite une lettre de huit pages, contenant l'apologie de la collection de Livourne, et le suppliant d'écrire sur-le-champ pour échauffer l'affaire. J'ai donné pour cet achat tous les motifs imaginables. Ma lettre lui arrivera à Rome le l*^"^ ou 2 novembre, et j'aime à croire qu'il aura passé à Livourne, malgré le contretemps qui l'a empêché d'avoir les notes qu'il me demandait, à Gênes, où je serais allé moi-même, si j'eusse pu savoir d'avance l'époque de son arrivée dans cette ville, où il n'est resté que du 22 au 25, d'après son itinéraire qui m'est parvenu trop tard.
Voilà donc encore une affaire sinon manquée, du moins bien compromise. Au milieu de tout cela j'ai joué un fort pauvre rôle vis-à-vis des Santoni, parce que, me pressant de m'expliquer, je leur ai écrit que je serais à Livourne à la fin de ce mois. Je vais me voir forcé de leur écrire, par le courrier d'aujourd'hui, de ne plus compter sur rien de définitif et les libérer de tout engagement provisoire. Je ne serais même point fâché que, pendant les tergiversations de Paris, le Grand-Duc ou quelque autre Cour fissent l'affaire à notre barbe. Nous le méritons et je prie Dieu que cela arrive !
Me voilà donc libre, avec le regret d'avoir passé le mois d'octobre à attendre le Duc, qui ne comptait pas sur moi. — Je vais profiter des derniers beaux jours pour repasser les Alpes, et je compte partir le 4 ou 5 novembre au plus tard. Je serai donc à Cularo lo 8 ou 9 novembre, si quelque avalanche ne m'emporte pas sur la route. — Je compte te trouver en bonne santé ainsi fiue tous les nôtres. Nous tâchenjus d'oublier au coin du l'eu les sottises des grands et
1797, avait transporté sa collection à Paris, où Jomard lui avait fait espérer qu'il la vendrait à l'État très cite et très bien. Il demanda donc 400.000 francs, — mais ce ne fut qu'en 1828 qu'il réussit à la vendre, pour 100. ()()() fi'anes seulement, au roi de Prusse.
des petits. — Adieu donc; il me tarde de te revoir et
de t'embrasser. Tout et toujours à toi de cœur et d ame,
J.-F. Ch.
P.-S. Il serait bon d'écrire à Férussac pour savoir bien vite des nouvelles de cette affaire : ce sont les intrigues Passalacqua qui ont tout gâté. La canaille a toujours le droit de triompher.
AU MEME
Turin, 4 novembre 1825.
Je pars demain samedi, pour coucher à Suze. Je passerai le mont Cenis dimanche, et, le mercredi soir, je serai à Chambéry. Je t'embrasserai donc le mercredi soir ou le jeudi au plus tard. Trouve-toi à Grenoble ces jours-là, si par hasard
tu es établi à Vif. — Je t'annonce que le libraire Dufour
et C'®, rue du Paon, n° 1, à Paris, doit avoir reçu à ton adresse un ballot venant de Florence, et composé en entier
des Livres étrusques que tu m'as paru désirer Adieu,
mon cher ami, tout à toi de cœur,
J.-F. Ch.
A L'ABBÉ GAZZERA
Vif, 16 novembre 1825.
J'ai attendu, mon bon ami, d'avoir quelques nouvelles positives sur mon sort futur avant de prendre la plume
pour converser avec vous, besoin que mon cœur éprouvait comme vous pouvez le croire. Costa vous aura sans cloute fait part de mon heureuse arrivée dans mes anciens pénates, après un malencontreux voyage à travers les neiges du mont Cenis et de la Mauriennc. X,e tout s'est heureusement bien passé, et je suis arrivé le 9 au soir, à dix heures, à Grenoble, où, en bon mari qui revient de l'étranger, j'ai surpris inopinément ma femme, laquelle ne m'attendait que le lendemain. Mon frère était à Vif, comptant arriver assez à temps le lendemain aussi pour me recevoir à la descente de la diligence de Chambéry, qui n'arrivait point, en efïet, le jour que je suis rentré en famille. Vous sentez que je ne pouvais prendre sur moi de passer un jour entier à Chambéry, à sept lieues des miens. J'ai donc pris une bonne voiture et trompé tous les calculs, au grand contentement de tout le monde. Je suis à Vif depuis quatre jours, avec tous les miens, pour profiter des derniers bons jours de la saison, et principalement pour faire connaissance avec ma progéniture, laquelle dort bien tranquillement à'deux pas du bureau où je vous écris. Si je n'avais pas l'honneur d'être son père, je vous dirais que sa réputation, qui s'étend déjà dans deux ou trois communes, est parfaitement méritée, que c'est le plus joli petit enfant du Dauphiné et que, pour l'honneur du sexe féminin, elle ne me ressemble presque plus. Ses yeux noirs ont seulement conservé tout l'éclat que, dans ma jeunesse, certaines dames avaient la bonté de trouver à mon œil droit' (|ui me faisait ah)rs quelque honneur. Mais trêve de bavardag(is paternels, passons aux alîaircs sérieuses.
J'ai reyu hier une lettre des Santoni cjui m'annoncent, à ma grande satisfaction, que mon Duc est allé expressément
1. LVeil gaiiclio, un peu umius s;iillant, était alTecto de strabisme externe. Cliampollion avait contracté cette petite infirmité, dès son entrée au lycée, le 4 novembre 1801, en s'habituant à étudier furtivement dans son lit et à s'incliner du coté di-oit pour proûtei- de la lumière du quinquet qui éclairait péniblement le dortoir.
à Livourne pour voir leur collection, qu'il en a été très satisfait et leur a dit, en partant, que M. Champollion leur écrirait bientôt le nécessaire. Je ne doute point qu'à son arrivée à Rome, il n'ait trouvé ma petite lettre, qu'il n'ait fait son rapport en conséquence, et que, sous peu de jours, je n'aie de bonnes nouvelles de Paris, où mon frère, que j'ai retrouvé bien portant et plein de bons sentiments pour vous, ne tardera point à se rendre pour pousser à la roue et emporter l'affaire malgré tous les intrigailleurs. Attendezvous donc à me revoir à Turin vers le milieu de décembre. Il est donc évident que ma caisse ne doit point bouger de Turin jusques à nouvel ordre, et l'ami Costa, en lisant cette lettre, en sentira facilement les motifs.
J'attends de vos nouvelles avec impatience. Donnez-moi des détails circonstanciés sur toutes les personnes qui m'intéressent et principalement sur votre santé. N'oubliez point de continuer mes sermons à notre ami ' contre ses goûts champêtres : je finirai, parce que je lui suis attaché, par lui envoyer une homélie complette contre ses habitudes rustiques, et sur la nécessité, puisqu'il est dans le monde, d'en reprendre les us, les coutumes et les usages, au lieu de s'encroûter géorgiquement comme il prétend le faire.
Rappelez, je vous prie, à Peyron l'article convenu sur le Spohn, et, s'il veut des notes à cet égard, je lui en enverrai. Mon frère a mis dans le Bulletin' un article, extrait de VIsis allemande, contre ledit système, avec un préambule à l'adresse de beaucoup de monde. — Si M. Cantù pouvait me faire un petit calque de la scène des canards, il m'obligerait infiniment. Vous me l'enverriez dans une lettre. J'ai oublié derrière mon lit, sous des in-folio, mon grand tableau peint. Dites à Costa de l'envoyer, entre deux cartons