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:i}92 LETTRES
AU MEME
Chambéry, 1" mars 1826.
(A 8 heures du soir.) Je pars dans quelques moments, mon cher ami, et je serai à Turin vendredi matin ; je n'ai donc que le temps de te recommander de la manière la plus pressante la note ci-jointe de mon vieux camarade et ami Avèt' pour différents objets de goût. Je ne doute pas que tu ne mettes à cela tout l'empressement que tu réserves pour ceux qui nous aiment, et c'est ici le cas ; déploie donc ton goût attique, et songe que tu m'obligeras en remplissant les vues de mon ami selon la teneur de son ordonnance. — Mes respectueuses tendresses à M. Dacier, mes hommages au Duc de Doudeauville. Adieu, je t'embrasse, toujours tout à toi de cœur,
J.-F. Ch.
Turin, 4 mars 1826.
Je suis arrivé ici, mon cher ami, en très bon état, hier, vendredi, 3 du courant, à cinq heures du matin.
A peine arrivé à Chambéry, où m'attendait l'ami Avèt, je me suis mis à table chez lui, où se trouvait réuni tout ce que Chambéry offre de gens distingués par leurs lumières, et mes anciens camarades de collège. Au café, je suis remonté en voiture et n'en suis sorti qu'à Lans-le-Bourg, au pied du mont Cenis, pour m'enfourner dans une caisse de
1. Ancien camarade de lycée, qui, mainte fois, lui avait donné pour
ses herbiers les i)lantL's les plus raies de la région des Alpes.
quatre pieds et demi de liaut, placée sur un traîneau attaché à la queue d'un cheval habitué à courir les neiges. L'ascension s'est faite fort paisiblement, ainsi que la descente, mais non sans une certaine terreur : il est difficile de glisser, sur un chemin couvert de vingt à trente pieds de neige, la route que j'avais parcourue sur terre quatre mois auparavant, sans éprouver une certaine émotion.
C'est aux dernières crêtes du mont Cenis que les malheurs nous attendaient. On a eu toutes les peines du monde à conduire le traîneau dans la neige à moitié délayée. Il a fallu le mettre sur des roues, mais l'inégalité du terrain, le peu de consistance des neiges et les cloaques produites par les fontes inférieures l'ont empêché de garder l'équilibre. Enfin une roue s'est rompue, et j'ai été obligé, à mon grand contentement, de faire une lieue et demie à pied jusques à la poste du Mollaret. Là s'est trouvée une excellente chaise de poste. On a ramené notre bagage, j'ai changé de pantalons, de bas et de souliers, et, après m'étre chauffé par provision, je suis parti pour Suse, et ne me suis réveillé qu'au cri accoutumé : Il passaporto ! qu'on me demandait à la porte même de Turin.
Tout va donc au mieux. Je connais maintenant la manière usuelle de voyager en Russie, et j'en tire la conséquence qu'il ne faut se hasarder sur le mont Cenis que dès le mois de juin seulement. Dans trois jours, on ne le passera qu'au péril de sa vie. Les neiges commencent à fondre, et déjà deux avalanches ont entamé la route et enfoui une portion des vallées. Ecoiva Vallegriache ne son saldo e nella pianiwa! — J'ai fait quelques visites hier, et, après douze heures de sommeil continu, je me suis levé aujourd'hui tout à fait remis et me pic'parant, après t'avoir écrit, a faire les grandes visites dipl()niali(|iies. Demain je m(> mettrai au Panthéon, et, aussitôt la livraison linie, je prends encore le courrier pourLivourne, où je prétends toujours anivei' le l."j. -
AU MEME
Turin, 11 mars 1826.
Je reprends ma course aujourd'hui même, pour ne
m'arrêter qu'à Livourno. Il est fâcheux que le voyage du chevalier dolla Marmora ne soit pas plus prompt. J'aurais besoin du catalogue^ en arrivant, puisque je veux expédier promptement les choses. Je tâclierai de m'en passer pendant quelques jours. Il est incontestable que le vaisseau du Roi, chargé d'emporter la collection, pourra se présenter au mois de mai; la plus grande partie de la besogne sera faite, et l'on pourrait même, d'ici là, faire prendre les grosses machines qui n'ont besoin d'aucun emballage, et qu'il me suffit de voir pendant un jour ou deux pour en parler avec connaissance de cause, et pour en retirer les notes provisoires en cas de malheur dans la traversée.
Mon premier soin, en arrivant à Livourne, sera de t'envoyer des copies soignées de toutes les inscriptions grecques et latines, avec des noms de mois et des dates de morts, mais, autant qu'il m'en souvient, elles ne sont pasLagides. Je ferai ensuite une caisse des papyrus grecs, arabes et inconnus; mais je persiste toujours à rejeter la voie de la mer. Il faut absolument qu'ils aillent par terre : un coup de mer suffit pour les mouiller et les détruire sans ressource. On évitera donc cela par un voyage en terre ferme. Il ne reste plus qu'à prendre un parti, pour éviter les doigts profanes de la douane, qui traiterait cela avec sa brusquerie ordinaire et mettrait en pièces ce qui n'est déjà pas trop bien conservé. Je verrai sur les lieux ce qu'il y aura à faire pour cela. Ima-
1. Le catalogue de la collection Sait, envoyé à Paris au duc de Doùdeauville, devait être renvoyé à Champoilion par les soins de l'ambassadeur de Sardaigne, qui en avait chargé M. délia Marmora.
gine de ton côté, et vois s'il ne serait point possible de les recevoir sous le couvert du Ministre, en l'avertissant convenablement de tes plans.
Si l'on veut enfin terminer, ce (jui semit bien consolant, l'affaire du brevet, c'est le moment ou jamais: fais bien expliquer, en termes clairs et précis, que tout ce qu'il y a au Louvre en fait d'Éfjyptien ou de style Égyptien d'imitation passera sous mes lois, statues, sphinx, et toute la partie Égyptienne du fonds Durand et C'*'. Je désirerais que mes limites fussent bien tranchées, et n'avoir aucune querelle avec l'ami Chirac', dont je n'ai d'ailleurs qu'à me louer. Il est bien difTicile qu'il ne soupçonne quehjuc chose de l'aciinisition : la voix de centaure du Père Durand, annonçant les beautés de la collection, et la lecture du rapport fait par le Duc de Blacas, a dû retentir dans tout Paris.
Je crains que tu ne sois pas assez bien avec le Passalacqua pour avoir un calque du papyrus à dates' : il faudrait tâcher au moins d'en avoir pied ou aile. Ce manuscrit peut être fort important, et je ne voudrais pas (lue son contenu m'échappât; prends donc des mesures en conséquence. S'il faisait une vente, on devrait certainement l'acquérir à un prix raisonnable. — Tu ne me parles plus des dessins de Paschod {sic) le Cyrénéen '. — J'apprends ici que le Baron Mortier est de retour à Rome. Il a donc laissé mes deux paquets à Paris. Adresse-toi, pour les réclamer, directement au chef de la correspondance d'Italie. Je serais désolé (|u'on
1. Le comte de Clarac-, conservateur di-s anti(|uités grecques et romaines du Musée du Louvre.
2. C'est le n" .'U)38 du Musée égyptien de Reiliii, l'api/rns nu'dirnl du Nouvel Mmpire. C'hainpollion ne l'avait point encoie vu à l'époque où il désirait en avoir un calque, et ce n'est pas lui qui se serait mépris sur le sens véritable du signe (iln'illc d:u\s cet écrit. C'est Passal.icqua luimôme qui croyait reconnaître des dates liistori(iue^ là où il est question de miel, et qui désirait vendre ce papyrus ;'i part, à un prix exorbitant.
3. C'est l'aclio,dont il a été question dt'j;i dans un<' li'th' préet'-i lente.
ne les retrouvât pas. L'un me venait de Rome, l'autre de Paris : n'oublie pas cette affaire. —
Il m'a été impossible de faire plus de trois articles pour le Panthéon, et je te les enverrai par l'ambassadeur de Sardaigne. J'aurais gâché cette livraison, n'ayant avec moi aucune des choses et notes nécessaires; je trouverai à Livourne de quoi compléter. En attendant, notre ami Dubois fera des planches et le temps ne sera pas perdu, — quitte à faire une émission en masse.
La collection acquise par M. Durand doit être celle de l'Évéque de Nola, que j'ai vue en place. — Je t'expédie aujourd'hui, par la poste, sous bande, les Memorie Romane di Anticliità e di Belle Arti, vol. I, pour le Bulletin; adresse donc, en échange, la partie Archeologia al Signor Marchese Giuseppe Melchiorri in Roma. Je te prierai, à cette occasion, de mille compliments affectueux pour notre excellent directeur, M. de Férussac. Je suis on ne peut plus touché de toutes les peines qu'il se donne pour l'Egypte et pour nous en particulier ' , Égyptiens déportés, jusques ici, in medio populi bar bar i.
La ligne du monolithe signifie, autant que je puis en juger par ta copie un peu de mot iq ne :
La Vie f L'Arôeris. Stabiliteur de la Vérité, le Roi maître de l'Univers, l'Enfant de Néith, l'approuvé des Dieux, l'Horus resplendissant, le Dieu Seigneur du monde (prénom), /z /.s du Soleil (nom propre), toujours vivant .<3::^,
a fait y a-t-il une suite? — Je finis donc, en t'embras-
sant de cœur,
Pour ne pas trop inquiéter son frère, Champollion-Figeac ne lui avait pas encore écrit tout ce qui était arrivé depuis son retour à
1. En etlet, Férussac ne cessait pas de « conti-eminei* le terrain » sur lequel travaillaient, « avec un zèle sans pareil », les adversaires de Champollion^ afin de rendre impossible la réalisation de ses projets.
Paris, où l'on n'avait que trop bien profité de son absence, car, tout récemment, Charles X se montrait (( fort étonné » de ce que les Lettres de ChampoUion fussent toutes dédiées au duc de Blacas et non au Roi lui-même ! Il n'y avait plus, dans la famille royale, que le Dauphin, nature franche et honnête, qui sérieusement désirât mettre fin à des intrigues journellement renouvelées. Inspiré sans cesse par le chevalier de Saint-Priest, son aide de camp, par le duc de Noailles, par le baron de Férussac, il prenait à parti ceux qu'il croyait coupables, mais sa voix n'était pas forte et personne n'en avait peur.
C'était en premier lieu le comte Philippe-Auguste de Forbin, directeur général des musées royaux, adversaire passionné du vicomte Sosthène et ami intime de Jomard. "Vers la mi-janvier 1826. une lettre anonyme avait été envoyée au Roi, ainsi qu'au duc de Doudeauville, et on y lisait ce qui suit :
« La collection d'antiquités égyptiennes dont M. Sait, consul anglais » en Egypte, fait proposer l'acquisition, a déjà été envoyée à Londres, » sous la garde du célèbre voyageur Belzoni, pour y être vendue; mais » ni le Roi, ni les riches amateurs anglais n'ont voulu l'acquérir, indice » très défacorable à cette collection, puisqu'en ce moment de grandes » dépenses ont lieu en Angleterre pour des acquisitions de cette
» nature N'est-il pas à craindre de voir acquérir par le Musée Royal,
» comme nouveloniement etcomraesurcroît de richesse, une collection » qui aurait été refusée par le Musée britannique? Il semble utile de » prendre des renseignements plus positifs que ceux indiqués par un » fjros/>ectus
» La collection de M. Passalacqua paraît être, d'après l'opinion » des connaisseurs, la plus intéressante et la plus complette; elle se
» trourcà Paris etest estimée environ 100.000 francs La collection
» de M. Sait, nrésentée sous plusieurs noms, est offerte au Musée » Royal par M. Cluunpollion Jeune, pour la somme de 250.000 francs ! » On croit avoir sullisanniient, démontré le danger d'acquérir cette )) collection sans un examen préalable et (li'i/Ki/r d'cnt/iDusiasuir. Quant » au |)rix de 250.0(10 francs, il paraît fort exagéré, (juelle que soit la » quantité des objets cl leuc valeur, puisque la collection de M. Passa- » lacqua n'e.st estimée que 1 ) J.OOO francs.
» Ces renseignements ont été donnés par une personne très vt'rsée >' dans la connaissance des antiquités égyptiennes. »
Aprc.s avoir pris connaissaûce de la lettre, le Dauphin lit venir
F'orbin et Jomard, et, leur montrant la lettre, il s'écria d'un ton courroucé : « C'est vous qui avez écrit cette lettre ! » Jomard se tut, tout effrayé, mais le comte, fort courageux comme toujours, répondit d'un air solennel : « Et ne serait-ce pas Cham- » pollion le Jeune lui-même, qui, saisi de remords, voudrait faire » échouer une affaire dont il aurait honte maintenant? »
On ignore quelle réponse fut faite à ce discours imprévu de F'orbin, mais, quelques heures plus tard, le baron de Férussac fut averti par le Dauphin lui-même de ce qui s'était passé. Le baron en parla tout de suite à Dacier,et il leur parut à tous deux qu'il valait mieux, pour le moment, laisser les deux frères dans l'ignorance de cette accusation singulière. Dacier, le jour même, — 22 janvier, — écrivit à Cham pollion : « Je suis bien vieux, bien in-
» firme, et cela donne lieu à des réflexions qui ne sont pas couleur )) de rose! — Je voudrais seulement, en vous attendant, voir réussir )) les démarches de M. votre frère pour vous assurer tavenir que )) vous mériteZ' et qui decrait être présent si on vous avait rendu » Justice. Il ne vous a sûrement pas laissé ignorer où en sont vos » affaires avec les ministres de l'Intérieur et de la Maison du Roi, » Vous savez que je ne suis et que je ne puis être dans les affaires )) que comme la mouche du coche, et que mon faible crédit di- » minue comme mes forces et ma santé. Vous savez aussi que le » peu qui m'en reste et que je pourrai en conserver sera toujours )) à vous, et je vous prie d'être persuadé que je ne croirai jamais » en faire un meilleur usage »
Le lendemain, Dacier fit prier le ministre de l'Intérieur d'une manière fort discrète, et encore par l'entremise de Férussac, de prendre enfin parti pour Champollion et de le faire publiquement. Mais le comte de Corbière, ami de Jomard et du baron d'Haussez, n'avait point envie de changer de système. La collection Drovetti avait été perdue pour Paris par la faute de son opiniâtreté : il semble avoir résolu alors que la collection Sait serait perdue aussi, car, depuis le 27 juillet 1825, date de l'arrivée de la collection Passalacqua, le comte de Forbin et surtout Jomard avaient déclaré que nuJU; autre que celle-ci ne ferait leur affaire. Et, aux personnes qui se permettaient d'en douter, Jomard répondait fièrement : (( Nous devons le savoir, car nous avons été en Égijpte ! » En effet, (( l'Egyptien » n'avait pas encore respiré l'air si ardemment désiré
de sa « terre natale », comme il appelait volontiers la patrie des Pharaons; sa science, et même sa faculté de juger la valeur véritable d'une collection d'antiquités égyptiennes, n'avait donc pas de valeur. La réponse de Corbière, transmise par Férussac, laissait deviner qu'il partageait cette opinion, et bientôt après les deux frères et leurs protecteurs en eurent les preuves. — II. II.
AU MEME
Livourne, 15 mars 1826.
Celle-ci, mon cher ami, est pour t'informer au plus vite que je suis arrivé ici en très parfaite santé, quoique ayant passé à peu près trois nuits à courir la poste. Je suis parti de Turin samedi soir, resté à Alexandrie une partie du dimanche, entré à Gênes le lundi matin pour en sortir le soir; traverse Chiavari, la Spczia, Sarzana, Massa, Lucques, Pise, et tombé enlin sur un bon lit, à Livourne, ce matin à f|uatre lieures.
J'ai dormi juscjues à huit, car le sarcophage de Ramsi's- Méïamoun pesait sur mon estomac, et il me tardait de savoir si le catalogue Sait n'avait pas donné pour royal un sarcophage commun. Je suis donc allé chez M. Santoni, (|uc j'ai trouvé, et (|ui m'a reçu comme un l)an(|uior reçoit un sac d'argent, c'est-à-dire avec allégresse. Il m'a ((induit au port, où j'ai pu me convaincre que mes conjectures sur le sarcophage étaient justes. C'est bien, comme; je le |)ensais, celui de Ramtièa-Méïamoiin, masse énorme dt; granit rose superbe, de dix pieds au iiidins de long sur riiuj jncils de hauteur, — coiiv(;rt en dehors et en dedans de ligures et de iég(;ndes hiéroglyphi(|ues, les unes eu iclicf, h's autres en creux, — le tout conservant des traces très palpables de la
peinture qui les couvrait. Je t'enverrai sous peu une note au sujet de cette magnifique pièce qui, à elle seule, vaut la moitié du prix qu'on a donné de la collection. N'en parle jusque-là qu'aux vrais Bons.
J'ai jette aujourd'hui même un coup d'œil général, et commencé le recollement de l'ancien catalogue. Je suis effrayé quand je pense au travail d'en faire un pièce à pièce ; c'est une œuvre érjyptienne, que je mettrai cependant à exécution. Tu auras les premiers détails dans quelques jours, et des inscriptions grecques en quantité. J'écrirai au Ministre dans trois ou quatre jours. En attendant, donne-lui de mes nouvelles, si tu le crois utile. Adieu donc, mes respects à notre excellent patron ; je vous souhaite à tous deux des journées comme celle que je viens de passer, et des nuits comme celle qui m'attend, car je suis éreinté. Je t'embrasse et suis tout à toi de cœur et d'àme,
J.-F. Ch.
AU MEME
Livourne, 20 mars 1826.
J'attends chaque jour de tes nouvelles, mon cher ami, et aucune lettre de Paris ne m'est arrivée, sauf une du Ministre.
— Sois donc moins paresseux, et pense que je n'ai
autre plaisir ici, en sortant de la poussière et la rouille égyptiennes, que d'apprendre en quel état se trouvent tous les miens et miennes. Écris donc plus souvent, et tâche d'organiser notre correspondance sous le couvert de notre ambassadeur à Florence, qui ne manquera, certes, point de m'envoyer mes lettres adressées à Livourne chez M. Pierre Santoni et C"
J'ai déjà iini le catalogue des papyrus Égyptiens, démo-
tiques et hiéroglyphiques; je m'occupe de celui des bronzes, qui sont superbes, et je t'enverrai sous peu de jours une première note à publier sur la collection. — L'ami Peyron est arrivé hier au soir, attiré par le fumet des papyrus grecs. J'ai cru ne devoir faire aucune difficulté de les lui communiquer, vu qu'il peut s'en trouver, et qu'il s'en trouve en effet, qui ont rapport direct avec ceux qui sont à Turin. Il est bien entendu d'ailleurs (et il n'est pas homme à manquer de parole), qu'il ne dira mot de tous ces manuscrits sans notre permission expresse. L'examen qu'il en fait est pour sa propre instruction; il n'en parlera qu'autant que nous le voudrons, et à l'époque qui nous conviendra. De plus, il me donnera, ou t'enverra, comme de juste, une copie des papyrus grecs de Turin qui pourront servir à leur tour à éclaircir ceux de Livourne. Cet arrangement m'a paru convenable sous tous les rapports. — Tu seras toujours le maître de nos papyrus, en observant toutefois les mêmes conditions pour ceux de Turin, sauf à s'entendre s'il survenait quelque cas extraordinaire.
Je t'envoie ci-jointe la copie du premier papyrus grec de notre collection. Tu verras que c'est un acte par lequel le colchyte (prêtre chargé du scindes momies) Arfiièsis^ fils d'Horus, prête sans intérêts à M""" Asclcpias, dite aussi Sen {a mout/iis, probablement), sous la garantie de son maître Arpaésis, 22 artabes 1/2 de froment pur, à charge qu'ils lui soient rendus, dans la même année aussi, en bon froment, et portés à sa maison aux frais de la débitrice, sinon d'en payer le prix, suivant celui qui courra au marché, etc., etc. — Les points indi(|U(Mit des passages très dillicilea à lire, les ^^ des mots qui ont disparu entièrement.
J.-F. Cn.
AU MÊME Lundi de Pâques, Livourne, 27 mars 1826.
Pas un seul mot de toi, mon cher ami, depuis mon arrivée
à Livourne; j'aime à croire que tu m'écris, mais que tes
lettres, envoyées par quelque voie diplomatique, s'égarent, par le soin même que l'on veut mettre à ce qu'elles arrivent.
Pour Dieu, écris-moi par la poste tout simplement Le
catalogue n'arrive pas non plus. J'ai écrit aujourd'hui au Duc de Doudeauville ; je lui rends compte de mon travail dès mon arrivée, du recollement de l'ancien catalogue terminé le 22, et de la prise de possession définitive le 23. Depuis, je me suis occupé de l'inventaire, et j'encaisse à mesure d'inscription. J'ai fini les bronzes, les figures en bois (non funéraires), les vases et ustensiles en bois, bronze, terre cuite, terre émaillée, pierre. Et les caisses en sont faites en grande partie. Au train dont je mène la besogne, j'aurai certainement fini tout cela vers le 20 du mois d'avril.
Il faudrait donc, pour que je ne perde pas mon temps ici, que le vaisseau qui doit transporter le tout au Havre
arrivât ici, au plus tard, à la fin du mois d'avril Presse
donc vigoureusement le départ du vaisseau (une bonne et grande gabare suffirait). C'est un point capital pour moi : il faut que j'aille à Rome absolument, — le Pape est très décidé à faire graver à ses frais tous les obélisques, et l'on m'attend pour diriger et mettre en train toute cette affaire, à laquelle je tiens beaucoup.
Une autre affaire à régler avec le Ministre, et de suite, c'est le départ du vaisseau chargé de prendre le magnifique sphinx colossal à Alexandrie. Prie Son Excellence de donner
commission expresse au capitaine de s'adresser direciement au consul d'Angleterre Sa/t, et nullement au consul de France Drovetd. Ces deux messieurs sont entre eux comme le Pape de Rome avec celui de Genève. Il serait infiniment désagréable pour M. Sait d'avoir à remettre cette superbe pièce à Drovetti, qui est capable, dit-on, de ne pas en soigner assez le transport et l'embarquement par jalousie d'un si beau morceau.
Tu sens que, dans l'intérêt du sphinx, qui, dit-on, est un chef-d'œuvre de l'art Égyptien, il faut que Son Excellence satisfasse entièrement M. Sait, en chargeant le capitaine français do lui remettre la lettre de Santoni (envoyée au Ministre le 11 mars), pour que M. Sait livre le sphinx luimême. Soigne ce point, auquel Santoni tient beaucoup pour son beau-frère qui serait mortifié d'avoir à livrer à Drovetti.
Je t'envoie ci-jointe la copie de deux papyrus grecs très curieux, et dont on peut tirer un grand parti pour l'explication des zodiaques de Dendéra et surtout d'Esné. C'est un horoscope écrit d'après la méthode chaldéenne et la méthode égyptienne de l'astrologue Pétosii^is et du Hoi Néchous. Elle donne la position des planètes par rapport aux signes du zodiaque. C'est de l'astrologie toute pure, et ce n'en est pas moins important pour cela. Ces deux pièces A et B se liaient probablement ensemble. Elles portent la même date, l'an Y^ d'Antonin, le huit du mois d'Af/fien suivant la méthode grecque, lequel est le 18 de Tybi suivant la méthode égyptienne. Ce mois éponyme d'Hadrien est très curieux. L'écriture (îst cursivc, mais moins que celle du premier papyrus (jue je t'ai envoyé et (|ui est plus ancien. Tu trouveras dans les livres grecs astrologiques l'explication de tous les mots sacramentels dont on se sert dans ces deux textes. — Quand tu auras réglé notre correspondance sous le couvert du Ministre, je t'enverrai la copie de sept autres papyrus grecs dont on jx'ul tiriT ]):irti : il y en a
plusieurs de bien entiers, mais beaucoup sont des lambeaux sans suite. En voilà assez jusques à ma prochaine. —
A LABBÉ GAZZERA
Livourne, 29 mars 1826.
Je voulais profiter, mon cher ami, du départ de Peyron pour vous écrire, mais le diable s'en est mêlé, et ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai un moment libre dont je dispose en votre faveur. Il est inutile de vous dire, ainsi qu'à tous nos amis, qu'il ne faut point juger de mon attachement par la fréquence et l'exactitude de mes lettres ou de mes réponses. Vous comprenez sans doute que, jette tout à coup au milieu d'une quantité de monuments que je n'avais fait qu'entrevoir Tan passé, il est bien difficile que je ne reste
ab eux', du matin au soir, pour les reconnaître, les
noter sur l'inventaire, copier ceux qui m'intéressent avant de les mettre en caisse pour les confier une seconde fois à l'élément perfide. Peyron pourra vous dire que, de huit heures du matin jusques à six heures du soir, je ne bouge pas du magasin qui renferme la chère collection, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que la besogne commence à s'éclaircir.
J'ai déjà encaissé les bronzes au nombre de près de trois cents, soit statues, statuettes, figurines, animaux, vases et ustensiles de tout genre. Dans le nombre se trouve un Ainon-Ra de 1 pied 1/2, d'un admirable travail, avec le collier et la ceinture incrustés d'ornements en or ; un second