‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 71 sur 78 · A HIPPOLYTE ROSELLINI · texte numérisé non relu

A HIPPOLYTE ROSELLINI

Paris, le 20 novembre 1826.

Je me réjouis à mon tour de l'annonce contenue dans votre dernière lettre du 8 courant. Je n'attendais pas moins de l'amour que Son Altesse Impériale a toujours montré et pour la science et pour son avancement. Heureux Toscans ! ie l'ai dit bien souvent pendant les mois de miel que j'ai passés au milieu d'eux, et je le répète aujourd'hui avec d'autant plus de plaisir que c'est une acclamation qui exprime à la fois et un regret et un sentiment de reconnaissance. Oui, mon cher ami, je me reporte habituellement vers le temps heureux de mes séjours à Livourne ou à Florence: malgré Paris et ses pompes, je fais un retour vers le passé et le présent n'y gagne rien. Imaginez-vous un homme ami du repos et de la tranquillité qui se trouve tout à coup jeté par devoir au sein des machinations et des intrigues dirigées contre sa personne et ses études. Ma vie est devenue un combat. Je suis obligé de tout arracher, personne parmi ceux (jui devraient me seconder n'étant disposé à le faire. Mon arrivée au Musée dérange tout le monde, et tous mes collègues sont conjurés contre moi, parce qu'au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m'occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu'ils ne s'occupent nullement des leurs. Voilà tout le nœud de l'aliaire. Il faut une bataille

pour avoir un clou. Heureusement (|ue le ministre' est pour moi, mais je regrette d'avoir perpétuellement à le mettre en jeu et à le fatiguer de toutes ces intrigailleries. Qu'il me tarde d'être campé dans les plaines désertes de la Thébaïde ! ce n'est que là (ju'il sera possible de trouver à la fois plaisir et repos. iVrrivcz vite, nous parlerons Toscane, et ce sera du moins un soulagement au sein de la boue physique et morale de Babylone.

Voici l'itinéraire que je me permettrai de vous tracer, dans le cas où cela puisse vous être agréable et concordant avec vos projets.

Arrivé à Milan, si vous y passez, vous verrez Cattaneo au palais de Brera : demandez-lui s'il a reçu le paquet que je lui ai laissé à son passage. Faites-vous introduire, par lui et de ma part, chez le Marfpiis Malaspina, auquel vous demanderez le calque des quatre ou cinq premières lignes de son papjjras démoiique, dans le cas où il l'aurait déroulé : si non, pressez le déroulement.

A Turin, vous irez do suite à l'Académie des KSciences demander l'adresse de Gazzera, et vous trouverez en lui un homme sûr et selon mon coiïur. Je lui écris d'avance. Il vous mènera à Peyron, lequel vous fera connaître le terrain. N'oubliez pas de vous munir d'une lettre de Son Altesse Impériale pour le Roi ou pour le Prince de Carignan; sans cela le San Quintino vous traitera d'Égyptien à Pastciur'.

Il serait très inijjoilaiit |)our ri^gyplc, c'est-à-dire |)our nous, qu(i de Turin vous prissiez la route par Nice et Marseille. Pictriiio [Siiiilonj] vous doniici'Mit des lettres pour

1. Qu'il soit dit ici ((ue le duc de Doudoauville était alors le seul des niinistics du Roi (jui dt'sirAt vraimont voir s'accomplir les vomix multiples, mais justifiés, de Cliampollioii.

2. Il va San-; dire (jue Cliampollioii pense ici aux Rnh Pasinu s, si dédaignés par les anciens Kgypiicns.

cette dernière ville, où j'apprends qu'il y a une foille de monuments égyptiens à vendre : vous vous informeriez de tout cela, prendriez des notes détaillées sur les plus importants, avec le prix définitif, et il serait facile de les faire acquérir pour mon Musée. Copiez les inscriptions à cartouches.

De Marseille vous iriez à Aix, où se trouve une grande collection égyptienne appartenant à M. Sallier. Celui-ci serait ))révenu d'avance, vous recevrait à bras ouverts, et vous pourriez copier et calquer tout ce qui vous paraîtrait digne de notre attention. Calquez les protocoles des papfj/'us déinotiques et les premières lignes des hiératiques sans figures. De là vous iriez à Lyon voir Artaud, conservateur du Musée, Egyptien juré, qui vous recevrait en ami. Ensuite vous arriveriez à Paris, les mains pleines et ayant bien mérité de l'Egypte.

Une recommandation que j'ai à vous faire, et qui est de la plus haute importance, c'est de vous informer en arrivant à Turin, auprès de Gazzera, si la caisse qui contient mes dictionnaires, livres et papiers est partie de chez monsieur Costa : si elle n'est pas expédiée, chargez-vous vousmême de la faire partir, par le roulage, à l'adresse de Son Excellence le secrétaii'e d'État, ministre de la Maison du Roi, à Paris. Je ne puis rien faire sans cette caisse'.

Si vous retrouvez Seyfïarth à Turin, préchez-le encore pour ((u'il se convertisse et cesse de se rendre ridicule par ses absurdes rêveries. 11 est bafoué en Allemagne, personne ne prend son parti en France : vous savez ce qu'il en est en Italie : [c'est] une couvre pie à faire : ne la manquez pas, si vous pouvez.

Vous aurez de mes nouvelles à Turin, poste restante. En attendant, portez-vous bien : soyez sage et venez vite. Le

1. A la mi-décembre, cette caisse, réclamée depuis cinq mois, n'était point encore arrivée; il paraît même qu'elle s'était égarée en route, comme bien d'autres colis adressés à ChampoUion.

tout vôtre. Une embrassade à Pietrino dont j'attends des nouvelles,

J.-F. Ch.

P.-S. Je serai fort lionorè et ravi ({iie vous m'apportiez des nouvelles directes du Grand-Duc. —

A L'ABBE GAZZEfU

Paris, 2.3 novembre 1826.

So3^ez persuade, mon cher ami, que j'ai été aussi peiné que vous des circonstances qui m'ont privé du plaisir de vous revoir en quittant l'Italie. J'ai laissé à Turin des personnes auxquelles je porte et dois porter trop d allection, pour n'avoir pas senti le regret de ne pouvoir leur taire mes adieux. Je suis arrive à Grenoble en bonne santé, et le lendemain la goutte m'a saisi au pied droit et, malgré que je l'aie caressé huit jours entiers, voyant ([u'elle s'obstinait à me rester lidéle, je l'ai promenée en poste de Grenoble à Paris, où elle m'a cnlin donné congé, depuis (|uatre ou ('in(| jours, déhnitivcment. Me voilà donc sur mes pieds, et j'en avais besoin |)onr mettre en chemin tous les préparatifs nécessaires au choix et à la décoration des salles du Palais du Louvre, oii est établi le Musée Mgyptien.

J'ai une magnili(|U(' .sUle au rez-de-chausscc pour mes grosses pièces, et (juatrc salles an |)remier étage du Palais. Me \(»ila (loiic l)i('nt(')l an milieu (\t'>i peiiilres, architectes et ma(;ons, et ce n'est point sans peine si la chose marche. Vous soupçonnez bien (pie j'ai ti'ouvi* [de l'hostilité] dans certaines gens (|ui se permettaient de ne p..in( approuver les déterminations de M. le Duc de Doudeauville et de M. le

Vicomte de La Rochefoucauld en ma faveur, opposent et opposeront toujours mille petits obstacles à ce que mon afi'aire marche et soit tout ce qu'elle doit être. Je combats chaque jour de mon mieux, mais ma partie est gagnée, puisque notre excellent Duc de Blacas est à Paris et a pris en main la direction de mes affaires, — toujours bon et toujours décidé par caractère à ce qui est bon et beau'; c'est lui qui lève et lèvera toutes les difficultés que l'ignorance et la mauvaise foi ne manquent pas de faire naître sur mon chemin. Que le grand Amon-Rà nous le conserve!

Nous sommes en train d'acheter la collection Passalacqua, dont les prétentions ont baissé des deux tiers depuis l'arrivée de mes grandes pièces de Livourne. Une Commission va être nommée pour cette ac({uisition, et, si le vendeur a le bon sens d'accepter de soixante à quatre-vingt mille francs qu'on p(uirrait lui donner, cette collection accroîtra mon Musée et le complétera en grande partie ?

L'illustre San Quintino, qui présidait à Livourne, avant mon voyage, et qui criait sur les toits que la France n'achèterait jamais la collection Sait, fera probablement bien de renoncer à son opinion et de venir dans un an à Paris, pour voir comment on doit disposer et classer un Musée Égyptien. Malgré la doctrine de ce (jrand homme, je commence

1. Les nombreux adversaires du Duc disaient hautement que ce loya liste ultra ne favorisait avec autant d'ardeur la science nouvelle et son créateur que pour s'assurer à lui-même une célébrité impérissable. Quoi qu'il en soit, sans le duc de Blacas, Cliampollion aurait succombé, dès le printemps de 1823, à ses tristesses sans fin : il n'aurait jamais pu aller ni en Italie, ni en Egypte, afin de perfectionner et d'élargir la jeune science autant qu'il était possible alors. De même, et il faut le dire également bien haut, il n'aurait jamais pu aboutir aux grands résultats de ses premières études égyptologiques, en automne 1822, sans les soins assidus et continuels de Champollion-Figeac, qui, dès la dixième année de .lean-François, avait remplacé, pour lui, leur père d'une manière fort énergique, alors que déjà la vie du frère cadet commençait à n'être plus qu'une lutte continue.

déjà le collage de mes papyrus sur carton, au grand désappointement des vers et petites bêtes de Paris, (jui envient déjà le sort des vers de Turin qui dévorent et digèrent à loisir les papyrus Drovetti. — On doit probablement faire dans ce moment-ci le marché du colosse de Rome.

Je ne comprends pas comment il se fait que Costa, Peyron et vous n'ayez pas reçu la Lettre sur Seyfïarth. Du reste, Rosellini, professeur de langues orientales de Pise, et (|ui m'a accompagné dans mon dernier voyage d'Italie, viendra sous peu de jours à Turin et vous la remettra, s'il ne vous l'a déjà envoyée par la poste, ainsi qu'à Boucheron, ce que je lui avais écrit de faire il y a longtemps. Recevez Rosellini, qui ira chez vous à son arrivée, comme un ami : c'est un Égyptien dévoué, que je vous prie de seconder de vos conseils et directions' pendant tout le temps de son séjour à Turin, où il désire voir le Musée et l'étudier, si l'influence du grand homme ne balance pas les recommandations du Grand-Duc de Toscane que Rosellini apportera avec lui. Ce sera un des Argonautes du voyage d'Egypte, et le Grand- Duc lui a déjà promis qu'il donnerait les mains à ce qu'il m'accompagnât. Je suis charmé que vous ayez pris la résolution d'y venir aussi. Quel plaisir d'oublier les sots au milieu des monuments de Thèbes ! Soyez convaincu qu'il y aura bien du mal si je ne parviens pas à décidei' votie gouvernement à vous associer à mon entreprise. Présentez Ro>ellini à Peyron et à nos amis en mon nom et au vôtre.

Je reçois à l'instant même par votre libraire Pic le premier cahiei- des papyrus de Peyron. Remerciez-le de ma

part de son envoi Je me suis chargé de la distribution

des autres exemplaires que Peyron envoie à Paris, Pic net sachant où déterrer ces illustres érudits (jue je vois tous les

1. Dès leur pi-oiiiière uiitievuc avec lioselliiii, Gazzera et l'exnui le trouvèrent «bien moins modeste c|ue son maître », et, en ivrivaiit à celui-ci, l'abbé (Jaz/era lui exprima très Irancliement leur opinion commune.

jours. Dites à notre ami que j'aurai soin de faire annoncer de suite son livre dans les journaux littéraires. Mon frère fera un article dans le Bulletin, et je chargerai Letronne d'un article pour le Journal des Savants.

Au nom du Ciel, requérez les carabiniers royaux

pour aller enlever Costa de sa maison de campagne et le contraindre par corps à m'expédier sur-le-champ ma pauvre caisse; mes papiers les plus essentiels y sont renfermés, et je ne puis travailler ni au Panthéon, ni à ma Troisième Lettre au Duc, ni aux hiéroglyphes, — cela me désespère

de rester ainsi les bras croisés. Faites-la donc partir

J'attends de vos nouvelles et je vous embrasse,

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