‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 13 sur 50 · S. CHERUBINI A CHAMPOLLION-FIGEAC · texte numérisé non relu

S. CHERUBINI A CHAMPOLLION-FIGEAC

Aix, 23 juillet 1828.

Après un long dîner de famille, M. votre frère veut bien me

choisir pour son secrétaire

Le cabinet de M. Sallier renferme, outre de beaux tableaux, une

grande quantité d'antiquités assez précieuses Mais ce qui a

surtout excité l'admiration générale, c'est un papyrus d'une très belle conservation, qui remonte à la huitième année du règne de Sésostris. C'est un morceau bien précieux; aussi M. Champollion compte bien passer par ici à son retour, pour lui faire une visite plus longue. M. Sallier avait oublié de le lui montrer hier, et ce n'est qu'aujourd'hui, fort tard, qu'il y a pensé, n'y attachant pas toute l'importance qu'il mérite- Mais, à présent qu'on lui a fait apprécier le trésor qu'il possède, il en perdra, je crois, la tête, ce qui n'empêchera cependant pas qu'il ne s'occupe de votre texte de Dioclétien.... Votre dévoué,

Salvador Cherubini.

CHAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC

Toulon, 25 juillet 1828.

Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé, mon cher ami, et après un voyage moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis couvert ; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire, Qui pare le froid pare le cliaud, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse des nations.

Il m'a été impossible de t'écrire d'Aix, comme j'en avais le projet : le cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non funéraires, dans lequel j'ai trouvé : 1° un long papyrus en fort mauvais état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en belle écriture hiératique ; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes ou litanies à la louange du Pharaon Amcnhemdjom (Psammis), fils d'Osortasen; S'^ un rouleau dont les premières pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire, sous la forme d'une ode dialoguée entre les dieux et le Roi.

Cette a(îaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est là un vrai trésor historique. J'en ai tiré les noms d'une (juinzaine de nations vaincues, parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, <s>- -^^ (2 ) Q£}iû louni, lavani,

et les Lyciens, Airne». ou AtuIi, ««|^m^«^^ , plus les

Éthiopiens, les Arabes, etc. Il 1 ^^^ \^^ est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement justifié mon idée que le groupe )(^£^ désigne les noms de pays étrangers, et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont effacés en partie.

Cette trouvaille est immense. Le plus curieux est que ce manuscrit hiératique porte sa date à la dernière page : // a été écrit (dit le texte) l'an IX, au mois de Paôni, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce papyrus, à mon retour d'Egypte. N'en parle donc qu'avec précaution et à des personnes sûres. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort. M. Sallier m'a promis de ne le montrer à personne jusques à ma nouvelle manifestation à Aix. Je ne t'ai rien dit de notre ami Artaud. II nous a comblés^ rends-le-lui dans l'occasion.

M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des denrées et marchandises ; je l'aurais faite moi-même, mais il a eu la sottise de faire remplir en plâtre durci les lettres du texte. Il les fera laver et nettoyer. Écris-lui prochainement pour lui rappeler cette promesse.

C'est un excellent et brave homme Avertis le ministre

de la marine que, dans les quatorze passages qu'il m'a accordés, se trouvent ceux de la Commission toscane, et qu'il peut et doit se faire honneur de cela auprès du ministre de Toscane, qui lui en parlera peut-être. Ceci est pressé

Toulon, 29 juillet 1828.

J'ai reçu ton n° 1, mon cher ami, attendu déjà avec impatience. Ma série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de le charger d'un billet pour France. Mais, si par hasard nous sommes seuls sur le grand chemin du monde, tu n'auras de mes nouvelles que dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le commerce avec l'Egypte est dans un état complet de torpeur ; TÉgypte elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos relations avec le Pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir du reste des nouvelles positives sur notre position à l'égard de l'Egypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la part de M. Léon de Laborde', arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours. Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa lettre est d'ailleurs très rassurant, et je n'en augure que de bonnes nouvelles. Je ne fermerai cette lettre qu'après l'avoir vu. La connaissance avec le commandant de VÉglé et son état-major est faite. Nous n'avons qu'à nous féliciter des mains auxquelles la fortune a confié notre destinée. M. Cosmao est un homme de quarante ans, fort aimable, — bons propos et excellentes

1. P'ils du comte Alexandre de Laborde, de l'Académie, défenseur aussi habile que zélé de CliampoUion. Il venait de faire, de concert avec l'ingénieur Linant de BcUcfonds, qui, lui, était au service du viceroi, de longues couises, non seulement en Egypte, mais en Abyssinie et en Arabio Pétréo. Il désirait faire connaître à Champollion les riches résultats de ses rechcrclics dans le domaine de l'archéologie égypticunc.

manières. Il veut ;i toute force m'établir dans sa chambre et je suis contraint d'accepter, puisque c'est notre commandant. Nous l'avons traité hier, ainsi que son état-major : alliance offensive et défensive a été contractée au milieu de l'explosion du Champagne. Je lui ai présenté tout notre monde.

Nos Parisiens sont arrivés ce matin, et nos Toscans le soir, après un voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le roi de Sardaigne. Ce brave homme, trompé par les menteries et les exagérations d\m capitaine marchand de Marseille débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste ravageait la Provence ; les régiments ont marché pour occuper tous les débouchés des Alpes, et les lettres venant de France sont tailladées et passées au vinaigre. Les journaux eux-mêmes sont traités comme des cornichons, ce qui peut faire un bien infini à la Gazette et à la Quotidienne. Il est connu en Italie que nous mourons ici et à Marseille par centaines, tandis que le temps est superbe, grâce à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer en moins d'une heure.

Je crois que S. M. le roi de Sardaigne a un peu brouillé dans sa tête la peste physique et la peste morale, qui, selon certains bonnets, désole notre France. Heureusement que les cervelles et bonnes raisons ne peuvent pas être passées au vinaigre.

La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le crois assez bien amariné, ayant couru la

rade en barque par une mer assez grosse Cherubini,

Duchesne et Bertin ont tenté une semblable promenade et

s'en sont tirés à leur honneur Je suis allé nager trois

fois dans la rade et cet exercice m'a fait un bien infini. Je profiterai du remède tant que je me trouverai dans ce voisinage de l'eau salée.

30 juillet.

Il m'a été impossible de voir M. de Laborde ; la brise était trop forte pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite embarcation. Il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une heure, mais, à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros effets sont à bord, nos malles partent aujourd'hui et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme. On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigcnte : cela est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est bonne, je t'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de Jupiter.

Adieu, mon cher ami, sois sans inquiétude, les dieux de l'Egypte veillent sur nous. Tout à toi de cœur; je t'embrasse,

J.-F. Ch.

En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août.

Je vais essayer de t'écrire, mon cher ami, malgré le mouvement du vaisseau qui, poussé par un vent à souhait, marclie assez rapidement vers la côte occidentale de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. Jusqucs ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus diflicile est fait : mon estomac a subi toutes ses épreuves, et

je me trouve parfaitement bien maintenant Le repos

forcé dont on jouit sur le bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille. Mes jeunes gens ont fort peu soulîert et je viens de les laisser sur le pont, après leur avoir donni; une U'ron d'araWc (ju'ils (Hudicnl avec beaucoup

d'ardeur ; je leur enseigne à tracer les hiéroglyphes linéaires et ils s'en acquittent déjà au mieux. — Voilà en peu de mots toutes les nouvelles du bord. Je ne te parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que le ciel et la mer. Le tableau, quoique rompu par quelques évolutions de marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'ofîre rien non plus de bien intéressant.

Je te parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour demain au soir, si le sieur Éole et le père Neptune veulent bien nous octroyer cette douceur. Je ne saurais assez me louer de M. Cosmao : il a fallu accepter sa chambre et son lit. A mes pieds et sur des matelas, étendus sur le parquet, dorment Rosellini, Raddi et le père Bibent : celui-ci, par sa comique apathie et son laisser-aller lazaronesque, fait les délices de l'état-major. Il est couché sur le pont ou sur la dunette pendant une moitié du jour et perché sur les haubans le reste de la journée

Du 4.

Nous avons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous ne voyions encore que le ciel et la mer. Vers le soir on aperçut l'île de Maritime, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme malencontreux nous empêche d'avancer.

Du 5.

Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritime de bon matin, à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau a passé devant les îles de Favignana et Levanzo ; nous avions en perspective Trapani

(Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles : il s'est mêlé à mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite.

Du 6.

Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade d'Agrigente (Girgenti); là sont une foule de monuments grecs que nous désirons visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, pour lui servir d'interprètes, Rosellini et moi, on nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du Nord; le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très bien, mais que, n'ayant aucune instruction sur les ports du Nord, il ne pouvait nous permettre de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures ; et nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans Tespérancc d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et je comprends enfin le supplice de Tantale.

BlBL. liuYl'T., T. XXXI.

Du 7, à G heures du matin.

Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir, bon appétit, l'œil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous traiter qv\. pestiférés ! Je rouvrirais ma lettre, si j'avais à ^annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles de distance ; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces vénérables ruines ! mais je n'ose

y compter Mes respects à M. Dacier, dont il est souvent

question entre nous dans les conversations qui ont lieu tous les soirs sur la dunette et sous le plus beau ciel du monde. Dis à mon ancien ^ que ce serait le cas de venir reprendre nos parties d'échec ; nous aurions le temps de nous fortifier

Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement à la voile, pour courir sur Malte.

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de cœur, ainsi que tous les nôtres.

J.-F. Cn.

EXTRAIT DU JOURNAL DE VOYAGE

18 août. — On aperçoit d'assez bonne heure, sur la côte blanchâtre d'Afrique, et sur un point privé aujourd'hui de toute végétation, comme il a pu l'être dans tous les temps, l'emplacement de l'ancienne Taposiris ou Tap/wsiris, maintenant Abousir. Nous distinguâmes, d'abord à la lunette et bientôt à l'œil nu, les vestiges de cette petite ville, dont la place est marquée par un monticule couvert d'un édifice de

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