‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 20 sur 50 · Le nom arabe de S aïe · texte numérisé non relu

Le nom arabe de S aïe

devant Tharranéh, où je vis des monticules de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous dépassâmes Mit-Sâlaméh, triste village assis dans le désert Libyque, et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive verdoyante du Delta, près du village à'Aschmoûn. En nous réveillant le 19 au matin, nous vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses, quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta {Bathn-el-Bakarah , le Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux grandes branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se croisent dans tous les sens. A l'orient, le village très pittoresque de Schorafèli, dans la direction d'Héliopolis : le fond du tableau est occupé par le mont Moqattam, que couronne la citadelle du Caire, et dont la base est cachée par la foret de minarets de cette grande capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement : c'est là que les matelots vinrent nous demander le bakschisch de bonne arrivée. L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon très bizarre, des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs tranchantes, des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche, des langes étroits, serrant et dessinant toutes les formes de leur corps, et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien style. Quelques minutes après, notre mâasch donna sur un banc de sable et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le dégager, en se servant du nom d'.4 //<///, et bien plus enicacement de leurs larges et robustes épaules, car la plupart de ces mariniers sont des Hercules admirablement

taillés, d'une force étonnante, et ressemblent à des statues. de bronze nouvellement coulées, quand ils sortent du fleuve et s'élancent sur la rive pour remorquer le mâasch à la corde. Ce travail d'une demi-heure suiTit pour dégager le bâtiment. Nous passâmes devant Embabéli, et, après avoir salué le champ de bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de Boulaq, à cinq heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais fait louer d'avance. A cinq heures du soir, suivi de ma caravane et enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman était à ma droite, et toute la jeunesse caracolait et faisait des évolutions à ma suite : je m'aperçus que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient Fransaoïu! (Français) avec une certaine satisfaction.

Nous arrivions au Caire au bon moment : ce jour-là et le lendemain étaient ceux de la fête que les musulmans célèbrent pour la naissance du Prophète. La grande et importante place d'E^békiéh, dont l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très belles tentes sous lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots, rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient en chœur La Allah lia Allah (Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu). Plus loin, quatre cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se sentant les coudes, sautaient en cadence, et lançaient du fond de leur poitrine épuisée le nom d'Allah, mille fois répété, mais d'un ton si sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un chœur plus infernal : cet elîroyable

bourdonnement semblait sortir des profondeurs du Tartare, et nous en fûmes réellement terrifiés. A côté de ces religieuses folies, circulaient les musiciens et les filles de joie; des jeux de bagues, des escarpolettes de tout genre étaient en pleine activité : ce mélange de jeux profanes et de pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de la ville pour gagner notre logement.

On a dit beaucoup de mal du Caire : pour moi, je m'y trouve fort bien, et ces rues de huit à dix pieds de largeur, si décriées, me paraissent parfaitement bien calculées pour éviter les trop grandes chaleurs. Sans être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable, et je souhaiterais que Paris ne fût pas plus sale dans ses jours de grande toilette. Le Caire est une ville tout à fait monumentale. La plus grande partie des maisons est en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans le goût arabe. Une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un aspect imposant et très varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore soupçonnés. Grâce à la dynastie des Thoulounides, aux califes Fathimites, aux sultans Ayoubites, et aux Mamlouks Baharites, le Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie turque ait détruit ou laissé détruire en très grande partie les délicieux produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières dévotions dans la mosquée de Thouloun, édifice du IX^ siècle, modèle d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux schcilxh me fit proposer d'entrer dans la mos(|uée : j'acceptai avec

empressement, et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à la seconde : il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure. J'avais des bottes, mais j'étais sans bas ; la difficulté était pressante. Je quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de l'enceinte sacrée ; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui reste en Egypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne te parlerai ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans Mamlouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique encore que la première; cela nous mènerait trop loin, et c'en est assez de la vieille Egypte, sans m'occuper de la nouvelle.

Lundi 22 septeml)re, je montai à la citadelle pour rendre visite à Habib-Efïendi, gouverneur du Caire, et le grand faiseur du Pacha. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi sur les monuments de la Haute Egypte, et me donna des conseils pour les étudier plus à l'aise. En sortant de chez tSon Excellence, je parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord un bloc énorme de grès, portant un bas-relief, où est figuré le roi Psamméticlius II, faisant la dédicace d'un propylon : je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs épars, et qui ont appartenu au môme monument de Memphis d'où ces pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse. Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une marque constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai recueilli sur divers blocs les marques de trois rois : Psamméticlius II, Apriès, son fils, et Amasis, successeur de ce dernier. Ces trois légendes nous donnent donc la durée de

la construction de l'édifice dont ces IjIocs faisaient partie. Un peu plus loin, sont les ruines du palais royal du fameux Salahh-Eddin (le sultan Saladin), le chef de la dynastie des Ayoubites. Un incendie a dévoré les toits, il y a quatre ans, et depuis quelques mois le Pacha s'amuse à faire démolir ce qui reste de ce grand et beau monument : j'ai pu reconnaître une salle carrée, la principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rose, portant encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation grossière des vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes (grecques ou romaines), sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures hiéroglyphiques : j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi Nectanèbe, faisant une ofïrande aux dieux. Dans une de mes courses à la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les débris égyptiens, j'ai visité le fameux puits de Joseph, c'est-à-dire le puits que le grand Saladin (Salahh-Eddin- Joussouf) a fait creuser dans la. citadelle, non loin de son palais ; c'est un grand ouvrage.

J'ai vu aussi la ménagerie du Pacha, consistant en un lion, deux tigres et un éléphant. Je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant : la pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa sieste sans précaution, mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque, et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité avant-hier Mahammed-Bcy, defterdar (trésorier) du Pacha, Il m'a fait montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, d'assez beaiw bas-reliefs égyptiens venant de Sakkara ; c'est un pas fort remarquable, fait par

un des ministres du Pacha, le plus renommé pour son opposition à la réforme.

J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derché, dangereusement malade, et, parmi les étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, hiéroglyphiseurs décidés et qui me comblent d'attentions, comme étant le chef de la secte. — J'ai voulu essayer quelques acquisitions,

mais les prix sont bien hauts, je les prendrai par la

famine ; ils seront plus raisonnables à mon retour. Il faut que Férussac et toi vous vous mettiez en quatre, pour que la Maison du Roi me fasse des fonds pour acheter et fouiller^ : avec peu je ferai des choses immenses, et ce sera un malheur sans remède si le gouvernement ne profite pas de mon séjour en Egypte, pour enrichir ses musées

Je pars demain ou après-demain pour Memphis ; je ne reviendrai plus au Caire cette année. Nous débarquerons près de Mit-Rahinéh (le centre des ruines de la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des reconnaissances sur Sakkara, Dalischour et toute la plaine de Memphis, jusques aux grandes pyramides de Gî:;é/i, d'où j'espère dater ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin d'octobre, après m'étre arrêté quelques heures à Abydos et à Dendéra.

Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe, puisque je t'ai écrit ces sept pages tout d'une haleine, ce que j'eusse été incapable de faire à Paris sans spasmes à la cervelle. Il est vrai que je suis un homme tout nouveau.

1. Dès le mois de mars 1828, Drovetti avait prié Forbio, Jomard et d'autres de faire leur possible pour que le Roi ne donnât pas à Champollion les fonds nécessaires à entreprendre des fouilles sur le sol égyptien. Ce n'est qu'au mois de juin 1829 que le vicomte de Martignac et le baron de Férussac réussirent à obtenir les subsides demandés : ils parvinrent trop tard en Egypte pour que ChampoUion pût en tirer tout le parti qu'il avait espéré.

Ma tête rasée est couverte d'un énorme turban. Je suis complètement habillé à la turque, une belle moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté. Ce costume est très chaud, et c'est justement ce qui convient en Egypte; on y sue à plaisir et l'on s'y porte de même.

Mes Arabes jurent qu'on me prend partout pour un naturel ; dans un mois d'ici je pourrai joindre l'illusion de la parole à celle des habits. Je débrouille mon arabe, et, à force de jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant.

Je clos ici ma lettre Respects et tendresses à M. Da-

cier, amitiés chaudes comme le ciel d'Egypte à Dacier le fils, et à nos commensaux de la rue Colbert,

Je pense aux coquilles de notre ami Férussac, et j'ai déjà ramassé des détails fort curieux qui ne manqueront pas d'intéresser M""" de Férussac : ils concernent les dames d'Egypte, et je me réserve de lui décrire la fête que j'ai donné à mes jeunes gens le surlendemain de notre arrivée au Caire. Je fis venir six Alméh ou /illes savantes (et très savantes), qui dansèrent et chantèrent de six heures du soir à deux heures du matin, le tout en tout bien et tout honneur.

Adieu donc, mon cher ami, je t'embrasse ainsi que ma femme et tous les nôtres. Mes amitiés à M. Dubois, auquel j'écrirai incessamment. Que n'est-il à mon côté pour jouir !

Adieu, tout à toi,

J.-F. Ch.

EXTRAIT DU JOURNAL DE VOYAGE

30 septeinbi'c. — On employa la journée entière aux préparatifs de départ. Il s'agissait de quitter définitivement le Caire, où les jeunes gens commençaient à prendre des iiabitudes qu'il eût été ensuite dinicile de rompre. Cette ville, qui a déplu à tant de monde, les enchantait, et je

conçois que cette grande capitale, d'un genre si nouveau et qui réunit tous les agréments dont un peuple d'Orient puisse jouir sous le gouvernement d'un Pacha, devait impressionner de jeunes têtes sans préjugés, et qui sentaient vivement tout le pittoresque des objets et des personnes au milieu desquels ils se trouvaient jetés comme par enchantement. Le docteur Ricci, vieil habitué du pays, et qui pensait au nécessaire, fit toutes les provisions indispensables pour notre voyage de la Haute Egypte.

J'allai, en attendant, faire une visite à M. Linant, domicilié hors des murailles et habitant une maison toute orientale, car, ayant épousé une Abyssinienne, il a complètement adopté les mœurs orientales. Ses riches portefeuilles me furent ouverts. J'y vis pour la première fois des croquis fort bien faits des antiquités romaines de Pétra. Je reconnus les inscriptions hiéroglyphiques de Sarbout-el-Qadim, copiées aussi exactement qu'un dessinateur peut le faire, la plupart des monuments et bas-reliefs de Naga et de Barkal, et plusieurs autres points de la haute Nubie et de l'Ethiopie. Dans ces dessins je trouvai la confirmation d'une de mes idées sur les monuments de l'Ethiopie, et je vis clairement qu'on peut les partager en trois époques distinctes et en trois styles successifs :

1° Le style ^-Ethiopico-Égyptien, c'est-à-dire le style Éthiopien primitif, analogue au beau style Égyptien pur. Tels sont les temples de Barkal qui portent les légendes royales de Tharaca ( ^ '^^), d'Amonasô et même Ql'Aniénophis-Memnon, ce qui prouve que ce Pharaon avait fait la conquête de l'Ethiopie.

2° Le style ^thiopico-Hindou, formes grosses et grasses, trapues et chargées de détails et d'ornements, quelquefois très riches. Figures à quatre bras, comme dans les pagodes hindoues. Ce style a dû naître d'une influence exercée directement ou indirectement par quelque peuple hindou. Elle est d'ailleurs constatée invinciblement par Valphabet éthio-

pien qui est un Syllabaire, calqué sans aucun doute sur les Syllabaires hindous. — Monuments de Naga.

3" Le style JE thiopico- Arabe, formes grêles, allongées, pauvres et peu correctes. Ce style a pris naissance après l'invasion des Arabes Hémiarites en Ethiopie; cette race a fini par détruire la race véritablement éthiopienne, mais en adoptant ses mœurs et son écriture. Les monuments de ce style ne peuvent être antérieurs au P^ siècle de notre ère'.

Je trouvai aussi chez M. Linant le -dessin d'une longue inscription du Pharaon Thoutmosis IV, gravée sur un rocher à la frontière de Dongola. Il m'en promit une copie.

Sur les six heures du soir, les chameaux et les ânes étant chargés de tous nos bagages, nous quittâmes le Caire et allâmes souper et coucher aux mâasch, toujours amarrés à Boulaq.

P^ octobre. — Quelques provisions oubliées et des achats encore nécessaires retardèrent notre départ jusques à trois lieures après midi. Le mâasch l'Isis mit à la voile sans attendre VAthyr, chargée de recevoir les deux kavas ou soldats de la garde du Pacha qui doivent nous escorter. Nous côtoyâmes la charmante île de Raoudha, bien digne de sa réputation, et dépassâmes le Mequias (ou nilomètre) bâti à sa pointe méridionale. Après quelques diiHcultés que nous firent les canges des douaniers du Vieux-Caire, nous arrivâmes devant Gi:^éli aj^ à quatre heures moins un (juart. — A cinq heures un quart, le mâasch passa devant ùàS\x:> Déir-et-tin, situé sur la rive arabi(|uc, au pied d'un mamelon détaché du Moqaltam et sur lequel existe la Babyloiie de l'Mgypte. C'est là, dit l'histoire, que Sésostris permit à des jjrisonniers ba])yloniens de s'établir et de bâtir une petite ville. Le Pacha y a fait construire une petite forteresse.

1. Il est fort re<,M'ettable que Chanipollioii n'ait pas pu explortM- luimôme la haute Xubio. Co voya.ije seul aurait pu lui permettre déjuger exactement la valeur des monuments égypto-nubieijs.

Au coucher du soleil, nous étions en face de Tliorrah oj jL, où sont les magasins du gouvernement. La montagne voisine (rive droite) est toute percée de carrières. Sur la rive opposée exista jadis Memphis ; son emplacement est occupée par une immense forêt de palmiers, au-dessus desquels s'élèvent les sommets des nombreuses pyramides de Sakkara. On arriva, à sept heures du soir, à Massarah, où j'ordonnai au réis d'arrêter et d'amarrer, dans le dessein de visiter le lendemain les carrières ouvertes à différentes époques dans la montagne Arabique entre ce village et celui de Tliorrah, plus au nord. Bientôt après, le mâasch l'Athyr nous rejoignit, et nous passâmes la nuit, les barques liées à des palmiers, dont les dattes pleuvaient sur nos têtes pendant qu'on y attachait les cordages.

2 octobre. — Les ânes, retenus la veille dans le village, étant arrivés sans selles et sans brides, nous partîmes à six heures du matin pour gagner le bas de la montagne, à travers les terres cultivées et des terrains incultes déjà couverts d'une couche de sable, parce que le Nil ne les avait point inondés depuis quelques années. Je fis toute la route à pied, couvert de mon burnous et prenant mon ombrelle lorsque la chaleur du soleil devenait trop forte. Après une heure de marche, on atteignit le pied de la chaîne Arabique, hérissée de monticules de sables et d'amas de pierres, provenant du déblai des carrières. C'est en escaladant ces dunes et ces monceaux de pierres aiguës que nous parvînmes à une grande carrière, dont l'entrée coupée en porte et d'une élévation considérable se fait remarquer de fort loin ; on l'aperçoit en naviguant sur le fleuve, et je la nommerai carrière centrale. Je donnai à chaque membre de l'expédition une direction différente, afin d'explorer le plus complètement possible les nombreuses excavations qui se montraient à droite et à gauche. Aussitôt qu'on apercevait quelque inscription ou des sculptures, un coup de sifflet d'appel se faisait entendre, et je me rendais sur les lieux

pour apprécier Timportance de la découverte. Si l'inscription paraissait intéressante, je la dessinais ou la faisais dessiner, si elle était formée de traits bien distincts.

Cette exploration bien pénible, faite par une chaleur fort élevée, au milieu de rocs calcaires blancs qui réverbèrent violemment, produisit les résultats suivants. Dans les carrières creusées successivement à la gauche de la carrière centrale, on trouva beaucoup d'inscriptions tracées en rouge et en caractères démotiques ; la plupart existent sur le plafond de la carrière et dans les lieux les plus apparents. Plusieurs de ces inscriptions, répétées un grand nombre de fois dans la même grotte, sont évidemment relatives à l'exploitation même de ces carrières, mais d'autres offrent un plus grand intérêt, puisqu'elles contiennent des dates et des noms royaux.

Telles sont celles de l'an II du Roi Acoris' :

pOXlTie CltOTTTe ïi CTK g^Kp

et de l'an VII de l'un des Ptolémées, qui, n'ayant point de prénom, doit être Soter P"", le chef de la Dynastie :

poans l ^«^M>T^€.-JV^T^rTTToXHUC

« L'an VU de Paoplii du lîoi Ptolémce »,

et une troisième de l'an IV, onze de Paophi, de l'Empereur Auguste :

1. Aeorl.s (Ilakor), roi de la XXIX" dynastie. Son nom, écrit en Il iérogly plies, fut un des premiers que Champollion dccliitira, avant de rédiger et de publier sa LcKrc à M. Davier en 1822.

(( L'an IV, Paophi le II du Roi Cœsar Empereur ».

Les carrières de droite sont encore plus abondantes en inscriptions démotiques, mais on y trouve en même temps des sculptures et des inscriptions hiéroglyphiques. L'une des plus belles carrières dans cette direction est ornée d une stèle en forme d'entre-colonnement, d'un très beau style, et portant dans le registre supérieur trois cartouches royaux. Elle a été sculptée dans le roc, intérieurement, et à gauche en entrant. La corniche cannelée n'offre aucun ornement. Le cartouche central précédé du titre i?o/ et suivi du groupe A -V- Tewitg^o, vivijicateur, est le prénom du Roi Ahmosis z"^, le père de la XVIIP Dynastie Diospolitaine. Le second ^ /" N Ahmos-Nof ré- Atari est celui de la Reine sa femme, comme le démontrent les titres 1 ^^^ 1^^=,^1 Royale. Épouse principale, royale ^^^, rnère, dame du monde à toujours. Enfin le troisième y— ^ cartouche (celui de gauche) est encore celui d'une femme de la famille du Pharaon Alimosis, une de ses sœurs ou plutôt une de ses filles, comme le prouvent les titres 1 ! et i"^. cTït-cwne et crn.--rci,Jille de Roi et sœur de Roi. Ce dernier titre décide la question, puisque, le monument étant sculpté du vivant d' Ahmosis, il n'y avait d'autre Roi que lui (Aménôthph P^ne régnant pas encore) ; donc, la princesse, qui se nommait aussi /C^^ Ahmos-Nofré-Atari,

était sœur du Roi Ahmosis, le chéri de Phtlia et de chéri titre est motivé par le voisi-

le second par le fait que.l/mo;t \^^^^ était le Dieu prot^

quel est qualifié de d'Atmou. Ce premier nage de Memphis et

tec-

teur des carrières. — Huit lignes d'hiéroglyphes composaient l'inscription du second registre de la stèle, et ce monument est d'autant plus curieux qu'il a été sculpté pour conserver la mémoire de l'époque à laquelle cette carrière a été ouverte. C'est ce qu'expriment textuellement les deux premières lignes bien conservées, les six autres étant plus ou moins frustes :

pojune KÉi igô^p JULUTO"yHH£i uctu pH-ci «.oxic Tô^ng^o o-ycoii ite qtt

L'an XXII, sous le sacerdoce du Roi né du Soleil, Ahmosis, les carrières ont été ouvertes.

Et il résulte de l'examen des caractères encore subsistants que les pierres tirées de ces carrières ont été employées en travaux dans les temples de Plitha, (['Apis et d'Amejihemôph, sans aucun doute à Memphis, située en face de ces carrières. Sur la base carrée, et qui est censée soutenir la stèle, on a sculpté des travaux de la carrière, c'est-à-dire six bœufs conduits par trois hommes, et attelés par paires à un traîneau sur lequel est attaché un grand bloc de pierre carré et taillé.

Sur les parois de cette même carrière, et vers le plafond,

sont de très petites stèles sculptées à même, et sur lesquelles

on a grossièrement tracé des figures de Phtha ou des lions,

emblèmes de cette grande divinité mcmphitc.

Une seconde grande carrière, voisine de la précédente,

r ^^ I porte également la même date de l'an XXII j du même

Pharaon. La stèle, placée à main gauche en entrant, est aussi sculptée à même dans le rocher. La corniche est décorée du globe ailé et do sa légende, et la couleur bleue existe encore à cette inscription qui est beaucoup plus mutilée (jue la précédente. Les cartouches du premier registre sont les mômes, sauf (|ue la princesse Ahmos-Nofré-Atari,

outre le titre de Royale Sœur 1^|, , prend celui de 1 \N cTii TA1Ô.T Royale Mère, et la femme du Pharaon celui de ] Divine Épouse. Cette stèle était une copie mot pour mot de la précédente.

Dans une petite vallée que la, montagne de ThorraJi

el^,L J-5- forme au midi de ces deux grottes, existent une

foule d'autres carrières, où l'on voit des inscriptions démotiques peu intéressantes. Mais dans l'une d'elles se trouve un beau bas-relief représentant un Roi Égyptien debout,

présentant en offrande UjjU à la déesse 0> HatJior, assistée du Dieu ^'t^ Tliotli. Ce cartouche du Roi est seulement tracé en rouge et n'a jamais contenu de nom sculpté. La déesse y reçoit le titre de protectrice de J ^^^ 0 1 (1 û Dr. ' la demeure de la région de Sébi ou Tliymsébi, ainsi que de AAw^ HiuLOTttx^ Tatelier, le lieu où l'on travaille, très probablement les carrières entre T/iorrah et Massarah. Le Dieu Thoth prend aussi le titre de yardien de la même localité. Ce bas-relief est aussi sculpté dans une stèle en forme d'entre-colonnement, comme les deux précédents.

Sur la paroi d'une grotte voisine on a tracé en encre rouge, et avec une admirable fermeté de main et finesse de trait, l'élévation d'un monolithe ou petit naos. La corniche cannelée et décorée de l'emblème du premier Hermès, flanqué des ura3us symboliques des deux régions^ porte les cartouches-noms et prénoms du Roi Psammétichus P'' vR rR ; un monolithe semblable est dessiné dans une /-— -V /• — >^ grotte peu distante de celle-ci, et dans cette n [] Il 0 1 dernière existent les traces d'un bas-relief avec la légende d'un Ptoléinée encore distincte, ainsi qu'une foule d'inscriptions déinotiques, \>-V K, J tracées en rouge.

Au midi de cette petite vallée, et sur le penchant de la chaîne principale, existent de grandes carrières où nous

avons trouvé un grand bas-relief représentant un Roi faisant une ofïrande au Dieu Amon-Ra, à la Déesse MoiUliocr (la grande Mère) et au Dieu Khons hiéracocéphale. La légende du Roi est sculptée, mais le cartouche n'a jamais renfermé de nom propre. Dans la grotte antique, ainsi que sur les parois d'une grotte voisine, on lit des noms propres

CY? du Roi Hacor (Acoris), tracés soit verticalement ^Q^ soit horizontalement s- Cru Z5 -^^^ 1 • En résumé, ces I ^ \ carrières, qui s'étendent depuis 77?arra/ijusquesbien

^ au delà de MassaraJi, ont été exploitées à toutes ^^^ les époques. Leur voisinage des capitales successives de l'J^lgypte, Memphis, Fosthath et le Caire, a dû perpétuer, pour ainsi dire, leur exploitation, et, encore aujourd'hui, c'est de là qu'on tire la pierre coupée en carreau pour paver les maisons du Caire. Ces carrières ont d'abord fourni aux constructions de Memphis et des villes voisines. Les noms à'Alunosis et de Psammétichus 7°'" prouvent pour toute la période pharaonique embrassée entre ces deux règnes : Acoris marque l'époque persane, les noms de deux Ptolémées celle des Lagides, et l'inscription de l'an VII d'Auguste marque la période romaine.

On distingue, au reste, fort aisément les carrières antiques des carrières modernes. Les plafonds des premières sont plats et marqués de ces millions de stries produites par le ciseau, en travail pour en tirer la pierre à peu près taillée et telle (ju'on devait l'employer dans la construction; il existe même de ces pierres presciue détachées. Ces plafonds sont quelquefois divisés par de grandes lignes rouges, accompagnées de mots démotiques pour servir de guide aux ouvriers et en marquer les travaux à entreprendre. Les ciirrières modernes sont au contraire travaillées sans régularité, et leurs voûtes sont arrondies et pleines d'anfractuosités.

M. Linant et un jeune Anglais, M. Ncwman, venus à dos de dromadaire, ont partagé notre modeste repas dans la première carrière d'Alimosis. Après nous être reposés

BlUL. liGYHl., T. XXXI. 7

quelque temps dans celles d'Acoris, où toute notre caravane se réunit enfin, nous reprîmes le chemin de Massarah et de nos mâascli, où nous soupâmes de fort bon appétit, après une journée extrêmement fatigante. — A peine le café pris, ces Messieurs nous dirent adieu et, lançant leurs dromadaires, disparurent bientôt à nos yeux dans la direction du Caire. Il était six heures et un quart. N'ayant plus rien à voir dans les environs, j'ordonnai au réis de faire voile

pour Bédréschéïn Ly-:)^[, où nous abordâmes à huit heures et demie.

3 octobr^e. — J'examinai, en me levant, un sarcophage en granit porphyre, appartenant au drogman Joseph Msarra, qui l'avait fait porter de Sakkara au bord du Nil. C'est celui d'un ^M nommé . rf ^ Pétisi. La sculpture n'est point de la première beauté, et les décorations représentent des divinités inférieures. Je déclarai au drogman que cet objet ne me convenait nullement, ce qui le mit d'assez mauvaise humeur ^ ayant compté sur moi pour s'en défaire. A six heures du matin, nous partîmes à ânes pour Bédréschêïn, village un peu enfoncé dans les terres. C'est après l'avoir dépassé que le voyageur s'aperçoit qu'il foule le terrain où exista jadis une grande ville. On est, en effet, déjà sur l'emplacement de Memphis, et les blocs de granit épars sur le sol, et qui de tous côtés se font jour à travers le sable qui les recouvre peu â peu, témoignent assez de l'extrême somptuosité des édifices de cette capitale. — Entre Bédréschéïn et Mit-Rahinéh ^.ifclj z^a, nous trouvâmes le colosse mis à découvert par M. Caviglia, qui en a fait hommage

1. Youssouf Msarra, recommandé à Cliampollion par le vice-roi luimême, parce qu'il avait accompagné et fort bien servi Ismaïl-Pacha pendant ses voyages réitérés en Nubie. Désolé d'avoir manqué cette affaire, il inventa un prétexte quelconque pour ne point partir avec « l'Égyptien », à qui il aurait été fort utile : ce fut sa vengeance.

BiBL. ÉGYPTOL., T. XXXI.

Pl. III.

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