Du sud-est (correction faite par Champollion-Figeac
quelques-uns de ses plus précieux ouvrages ; elle doit se réjouir aussi de pouvoir montrer aux étrangers un monument qui la dédommage de la perte de celai de Rosette, et des autres morceaux rares que la Commission d'Egypte avait rassemblés avec tant d'efforts. En félicitant MM. Saulnier et Lelorrain de ce que, parleurs soins, le zodiaque circulaire du temple de Dendéra va être transporté des bords du Nil sur les rives de la Seine, et non sur celles de la Tamise, nous ne pouvons cependant nous défendre d'exprimer quelque regret de ce que ce temple magnifique a été privé d'un de ses plus beaux ornements; nous nous demandons si nos zélés compatriotes n'ont pas été abusés par l'excès d'un sentiment, d'ailleurs si noble et si généreux. Entraînés par le désir d'honorer la patrie, ont-ils songé à toutes les conséquences de leur entreprise? ont-ils pensé au fâcheux exemple qui est donné maintenant à toutes les nations rivales? Car il ne s'agit point ici de statues, de pierres détachées, d'obélisques même et de tant d'autres monolithes que les conquérants et les voyageurs ont enlevés à l'Egypte, depuis vingt-trois siècles. C'est un édifice admirable^ jusque-là intact, et dont la démolition est en quelque sorte commencée. Si les Perses, les Grecs, les Romains ou les Arabes ont mutilé les temples de l'Egypte, nous sommes loin de les excuser ; mais il faut s'en prendre ou à l'aveugle fanatisme ou au terrible fléau de la guerre. En pleine paix, pourquoi les imiter? Oserait-on alléguer, en France, l'exemple de lord Elgin ? non sans doute ; et nous dirons avec le poète :
Et si sur nos ricauœ nous voulons nous régler,
C'est par les beaux endroits qu'il leur faut ressembler.
)) Aujourd'hui, par le seul fait de l'enlèvement du zodiaque, la salle astronomique est à découvert, et le reste du plafond est menacé d'une entière destruction. C'est comme si, à la grande galerie de Versailles, les alliés eussent enlevé une partie du plafond pour emporter quelques peintures ; que deviendraient le reste du toit et la galerie même ?
» Qui a préservé les édifices de l'Egypte d'une manière si étonnante ? c'est la conservation des toitures. Une fois ce toit protecteur enlevé, rien ne protège plus les murailles, les colonnes et tous les supports. Qui empêchera, dès lors, de prendre ici un chapiteau, là
une colonne entière, plus loin ! Au reste, ni les maîtres ni les
habitants de l'Egypte ne sont aussi barbares qu'on le croit communément, et ils le sont aujourd'hui moins que jamais. L'intérêt, ce mobile si puissant, semble réveiller ce peuple d'un long sommeil. Pouvait-on craindre de lui, à cette époque do civilisation, plus que dans les temps de barbarie? Le monument de Dendéra, avec tant d'autres, a résisté à la fois au temps et aux ravages des hommes; il a résisté aux guerres civiles et religieuses, et maintenant que l'Europe savante a les yeux fixés sur lui, l'on peut dire en quelque sorte que son immortalité s'est rajeunie. Quelques personnes ont pensé, peut-être, que le zodiaque circulaire de Dendéra était une pierre isolée, un fragment comme un autre. Mais on se fait une idée peu juste des antiquités égyptiennes, si l'on croit qu'elles consistent en morceaux détachés. On les juge par ces magasins de petites statues, d'idoles, d'ustensiles ou d'amulettes de nos cabinets d'Europe. Tout cela ne ressemble pas plus à l'architecture de TÉgypte, que les bronzes d'Herculanum à l'architecture romaine. Est-ce avec les figures de saints qu'on vend dans nos foires que l'on ferait concevoir aux étrangers l'église de Sainte-Geneviève ou le palais du Louvre? Après tout, les monuments des bords du Nil sont composés de pierres, qu'il n'est pas impossible, si grandes qu'elles soient, de transporter une à une en France ou en Angleterre; mais qu'y gagnerait-on ? Il faut le dire : ces Romains, si étrangers aux sciences, et barbares sous plus d'un rapport, ont été plus justes appréciateurs que nous des ouvrages de l'Egypte. Quand ils ont voulu y puiser pour orner leur triomphe et embellir leur cité, qu'ont-ils choisi ? des obélisques. Voilà de nobles trophées, voilà le véritable ornement d'une grande capitale; et, pour le dire en passant, l'Angleterre le sent mieux que la France, qui avait et qui a encore tant de moyens de suivre l'exemple de Rome ancienne et moderne. Quant à la pierre qui vient d'arriver, elle ne peut servir d'embellissement, elle n'intéresse que la science; on pouvait peutêtre arriver au but qu'on s'est proposé, sans la séparer de l'édifice aveclequel, depuis tant de siècles, elle faisait un corps indissoluble. On a réussi à l'enlever, mais elle va perdre une grande partie de sa valeur, de son prix, de son intérêt. Qui sait si, dans quelques années, on ne disputera pas sur le point qu'elle occupait dans le grand monument auquel on l'a arrachée, sur la manière dont
elle était tournée, sur les sculptures dont elle était environnée, etc. ? Si ce n'était pas assez de deux mille copies en petit, qui circulent déjà dans toute l'Europe (et l'on peut s'en procurer deux fois autant), si la gravure était insuffisante, qui empêchait de faire mouler soigneusement l'original en plâtre, en cire ou en soufre? Quoi qu'il en soit, si quelque chose peut satisfaire les amis des arts, c'est de voir que ce vénérable reste de l'antiquité paraît destiné pour le Musée français; s'il sortait de France, il n'y aurait plus moyen de se consoler de la mutilation du temple de Dendéra. »
Le 18 au matin, je quittai le màascli, et courus visiter les ruines de Coptos {Keftli) ; il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales de Nectanèbe, à.' Auguste, de Claude et de Trajan, et, plus loin, quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.
Les ruines de Qous (Apollinopolis parva), où j'arrivai le lendemain matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses anciens édilices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon est dédié au Dieu V^^^ Jj Aroéris, dont les images, sculptées sur toutes ses faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-àdire sur la face principale, la plus anciennement sculptée par la Reine Cléopûtre Cocce, qui y prend le .surnom
(le Déesse Pldlométore "^ \|^\^'^^Q' ^^* P^^^ -'^on fils Ptolémée Sole/- II, qui se décore aussi du titre de Pltilométor. Mais la face postérieure du propylon, celle cjui regarde le temple, couverte de sculptures, et terminée avec
beaucoup de soin, porte partout les légendes royales de Ptolémée Alexandre (/«') en toutes lettres, ce qui prouve que sa mort n'a suivi que d'assez loin celle de sa mère. Il prend aussi le surnom de Philométor o"] J ^\n '!^ û Q • Quant à l'inscription grecque, la restitution de lOTHPEI, au commencement de la seconde ligne, proposée par M. Letronnc, est indubitable. Car on y lit encore très distinctement ...THPEI, et cela sur la face principale où sont les images et les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor Soter II.
Mais notre ami Letronne a mal à propos restitué HAIHI là où il faut réellement APHHPEI, transcription exacte du nom Égyptien ^^^ ou ^[|^ (^pcoHpi), celui du
dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très distinctement encore dans l'inscription grecque, APOMPEIGEHI, etc. J'ai trouvé aussi, dans les ruines de Qous, une moitié de stèle datée du P'^ de Paôni de l'an XVI du Pharaon Rhamsès- Méiamoun, et relative à son retour d'une expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop lourd pour penser à l'emporter.
C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à Thèbes ! Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée : il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde. Pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnoniam et le prétendu tombeau d'Osymandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants. Le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le Rhamesscion, comme ils nomm-àient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osy-
mandyas est un admirable colosse de Rhamsès le Grand\ Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d' A /itonin, à! Hadrien et des Ptoléinées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l'Éthiopien Tharaca, un petit palais de Thouthmosis III [Mœris), enfin l'énorme et gigantesque palais de Rliamsès-Méiamoun, couvert de bas-reliefs historiques. Le troisième jour, j'allai visiter les vieux Rois thébains dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk. Là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur. C'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire. J'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain des plus anciennes époques, impudemment envahi par un roi de la XIX" Dynastie, qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour un de ses prédécesseurs. Il faut cependant rendre au flibustier la justice d'avoir fait creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. A rexccption de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des Rois des XVIII» et XIX" ou XX« Dynasties : mais on n'y voit ni le
1. Ces observations mettent hors de doute l'opinion soutenue par M. Letronne, il y a quelques années, et que ce savant a reproduite récemment dans un mémoire spécial, où il établit que cet ancien édilice ne peut être le tombeau d'Osymandias décrit par Diodoi-e de Sicile (Noie de Chainpolliun-Fiijcac).
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toiiil)eau de Sésostris, ni celui de Mœris. Je ne te parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses. Je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathov (Vénus), dédié par Ptolémée- Épiphane, et un temple de Tlioth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Evergète II et ses deux femmes ; dans les bas-reliefs de ce temple^ ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Ptolémée-Épiphane et Cléopâtre, Ptolémée-Philopator et Arsinoé, Ptolémée-Elvergète et Bérénice, Ptolémée-Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en Egyptien, en dehors de leurs cartouches, tels que \ Il Aie^i-cou Philadelphe, V '^^^^ Aie.i-Tqe Philopatore. Du reste, ce temple est d'un fort mauvais travail à cause de l'époque.
Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord Loaqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis jusques à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres parties du palais sont des Rois Mandouéi, Horus et Aménophis-Memnon, plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, à' Alexandre, fils du conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car, de deux choses l'une, ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on
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doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot, — pour un fou. Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Égyptiens; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les portraits de la plupart des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des portraits véritables. Représentés cent fois dans les bas-reliefs des murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs. Là, dans des tableaux colossaux, d'une sculpture véritablement grande et tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit Mandouéi combattant les peuples ennemis de l'Egypte, et rentrant en triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de Rhamsès-Sésostris; ailleurs, Sésonchia traînant aux pieds de la Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait être, en toutes lettres, oude Jwc/a.C'est pitre XIV du PreelTct l'arrivée de ainsi l'idcntitii
loudahamalek, le roijaume des Juifs là un commentaire à joindre au chamie/- livre des Rois, qui raconte en Sc'sorn'/ns à Jérusalem et ses succès : (|ue nous avons établie entre le Srheschonli l'îgyp- i^^i fi^n. 1^ Scsonchis de Manéthon et le Scsar pirtr ou ^^—-^ Schéschôk de la Bible' est conlirmée
1. Selon la Hible (p(i.ssn;je rite), Sôsonchis attaqua ot prit Jérusalem dans la cinquièinc année du règne de Ituhunm. C'est cette victoire que
BiBL. IvGYIT., T. XXXI. H
de la manière la plus satisfaisante (pi. V). J'ai trouvé autour du palais de Karnac une foule d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour cinq ou six mois à Tlièbes, je m'attends à une récolte immense de faits historiques, puisque, en courant Thèbes comme je Tai fait pendant quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui criblent la montagne Libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort importants.
Ainsi, par exemple, j'ai la certitude que toute notre XVIIP Dynastie, à partir du cartouche f7^^ celui d'Ousi rél ou Mandouéi, est à refaire. J'ai vu royales, l'une au palais de Rhamsès Tombeau d'Osymandias), et l'autre au if^' — ni dinet-Habou, donnant la succession des ^ ^
deux tables le Grand (dit palais de Mé- Rois depuis
Améiiopliis-Mernnon jusques au sixième successeur de Rhamsès le Grand. Il en résulte qu'à partir de Sésoslris, les Rois sont les suivants : (>i
ki
Vhthahûthph 1" . Mandouci II. Ra-ouci-ri. jïïciamoun- Ham.scs. Ratnsvs.
Uamsês ,
rappelle le bas-relief de Karnac. Il est reproduit sur la planche cijointe (n° V). Le royaume de Juda y est personnifié, et sans doute avec cette fidélité de physionomie qu'on remarque dans tous les anciens ouvrages d'art des Égyptiens à l'égard des peuples étrangers qu'ils ont représentés sur leurs monuments : on trouve donc sur notre planche la physionomie du peuple juif au X° siècle avant l'ère chrétienne, selon les Égyptiens. Roboam même en a peut-être fourni le type (Note de Cluimpollioii-Fif/cac). — On n'est plus de cet avis, actuellement; il s'agit du nom loud-ha-nialek, d'une localité située en Palestine.
BlBL. ÉGYPTOL., T. XXXI.