‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 28 sur 50 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

mois d'AthjT.

Voilà toute la série des monarques de la Dynastie Persane. J'omets une foule d'autres résultats curieux; je t'envoie seulement ceci, pour ne pas te faire mourir de faim. Je devrais passer mon temps à écrire, s'il fallait te détailler toutes mes trouvailles; contente-toi du peu que je puis t'envoyer dans les moments où les ruines égyptiennes me permettent de respirer, au milieu de tous ces travaux et de ces jouissances, réellement trop vives si elles devaient se renouveler souvent ailleurs comme à Thèbes.

Ma santé est excellente ; le climat me convient, et je me porte bien mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses. J'ai, dans ce moment-ci, dans ma petite chambre : 1" un Aga turc, commandant en chef de Kourna, dans le palais de Mandouéi ; 2° le Scheikh-el-Béled de Médinct-Habou, donnant ses ordres au Rainesséion et au palais de Rhamsès-Méiamoun; 3° le Scheikh de Karnac, devant lequel tout se prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Egypte. Je leur fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est chargé de les amuser pendant que j'écris ; je n'ai que la peine de répondre, par intervalles réglés, Tliaïbin (Cela va bien), à la question Enté thaïeb ? (Cela va-t-il bien ?) que m'adressent régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens, que j'invite à diner à tour de rôle. On nous comble de présents ; nous

avons un troupeau de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous donnons en retour de la poudre et autres bagatelles.

Le capitaine anglais, arrivé hier, nous annonce qu'Ibrahim- Pacha est parti du Caire pour établir une ligne de défense entre El-Arisch et Gérasa, c'est-à-dire sur la frontière de Syrie. // se prépare donc, en cas que la Porte veuille l'inquiéter. Cela est très bon pour mes projets de voyage. Je ne sais pas le premier mot des affaires d'Orient, et cela parce que je ne reçois pas un mot ni d'Europe ni môme d'Alexandrie. — Patience ! Mais c'est bien dur ! Si du moins Pariset venait me joindre, nous pourrions causer Europe, mais il ne m'a pas même écrit une ligne. Adieu donc, mon cher ami, je t'écrirai de Syène, avant de franchir la première cataracte, si j'ai une occasion pour faire descendre mes. lettres. J'envoie celle-ci par exprès à Osyouth, où nous avons

un agent copte. — Dis à M. de Férussac que je lui ai

ramassé des fossiles à Béni-Hassan, où il y en a par milliers, et que j'eji ai trouvé de très beaux aussi à Thèbes, recueillis à son intention. —

P.-S. — Communique, je te prie, ma lettre à M. le Comte d'Hauterive, en lui offrant mes hommages. Dis-lui que V Iconographie des Pharaons sera superbe.

De l'ile de PIiUli", le 8 décembre 1828.

Nous voici, mon bien cher ami, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la frontière extrême de l'Egypte et au milieu des noirs Éthiopiens, comme eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de chasse aux environs des cataractes.

Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté (jue ma dernière lettre est datée. Il a fallu m'al)stenir de te donner des détails sur cette vieille capitale chîs

Pharaons : comment parler en quelques lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir ! C'est à mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas, que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars du monstre pour 'en donner une idée très précise. Patience donc, jusques à l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des Rhamsès.

Le 26 au soir, nous abordâmes à HermontJds, et nous courûmes le 27 au matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction. Personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales : j'y passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été construit sous le règne de la dernière Cléopâtre, fille de Ptolémée-Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse délivrance d'un gros garçon, Ptolémée-Csesarion.

La cella du temple est en elïet divisée en deux parties : une grande pièce (A) (la principale), et une toute petite (B), tenant lieu ou place du sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte vers l'angle de droite. Toute la paroi du mur de fond de la pièce B (laquelle est appelée |T| I le lieu de l'accouchement dans les inscriptions hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse Ritlio, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu Harphré. La gisante est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre : l'accoucheuse divine tire l'enfant du sein de la mère, la nourrice divine tend les mains pour le recevoir, assistée d'une berceuse ou endormeuse. Le père de tous les dieux, Ammon (Amon-Ra),

assiste au travail, accompagné de la déesse Sovan-Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une imitation. La paroi (c) de la chambre de l'accouchée représente l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois (a) e* (b) sont figurées les douze heures du jour et les douze heures de la nuit, sous la forme de femmes ayant un disque étoile sur la tête. Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission d'Egypte, ne peut être que le thème natal d'Harphré, ou mieux encore celui de Cresarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus, dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation du temple d'Hermonthis, et le pauvre Jomard a perdu tout son latin et toute son astronomie sur ce tableau comme sur tous les autres.

En sortant de la petite chambre (B) pour entrer dans la grande, on voit un grand bas-relief sculpté sur la paroi d de la principale pièce (A). Il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue encore par la Lucine égyptienne Sovan, et présentée à l'assemblée des dieux; le père divin, Amon-Ra, lui prend affectueusement la main comme pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à Ammon, à Mandou son père, aux dieux Pliré, Phtha, Sev (Saturne), Méu (Hercule), etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout leur pouvoir et de leurs attributions particulières. Ptolémée- Caîsarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son image, le dieu Harphré, dont il est le représentant sur la terre. Tout cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de l'anciemic Egypte, (|ui assimilait

ses rois à ses dieux. Du reste, toutes les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée-Csesarion et de sa mère Cléopâtro. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction. Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précédait n'ont point toutes été sculptées. Le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être au motif même de la dédicace du temple : Auguste et ses successeurs, qui ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, n'ont point permis d'achever celui-ci, parce qu'il n'était qu'un monument de la naissance de Caesarion, du fils même de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du reste, un cachef a trouvé fort à propos de s'y faire une maison, une basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de misérables murs de limon blanchis à la chaux.

Le 28 au soir, nous étions à Esné, avec le projet de ne pas nous y arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la rive orientale pour aller voir le temple de Contra-Lato. J'y arrivai trop tard : on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter.

De retour au mâasch, je le trouvai plein d'eau : heureusement qu'il avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et retourner à Esné le soir même, pour le radouber et faire boucher la voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu notre sel, notre riz, notre farine, etc., mais tout cela n'est rien auprès du danger qui nous eût menacés, si cette voie d'eau se fût ouverte pendant la navigation dans le grand chenal : nous eussions coulé irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc béni ! Pendant que nous séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand temple d'Esné, qui, grâce à sa nouvelle destination de magasin de coton, échappera quelque temps encore aux coups de la barbarie. J'y ai

VU, comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la cella, contre laquelle le portique a été appliqué : cette partie est de Ptolémée-Kpipliane. La corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de Claude, les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et, dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de Septime-Sévère, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié àChnouphis, et j'apprends par l'inscription hiéroglyphique de l'une des colonnes du pronaos que, si le sanctuaire du temple existe encore, il doit remonter à l'époque de Thouthmosis III (Mœris). Mais tout ce qui est visible à Esné est moderne et très moderne. Que devient donc devant de tels faits la prodigieuse antiquité qu'on a voulu donner au monument de l'Mgypte le plus récemment achevé !

Le 29 au soir, nous étions à ElétJiya (El-Kab). Je parcourus l'enceinte et les ruines, la lanterne à la main, mais je ne trouvai plus rien : les restes des deux temples avaient disparu. On les a aussi démolis il y a peu de temps, pour réparer le quai à! Esné ou quelque édifice bâti par le Pacha. Avais-je tort de me presser de venir en Egypte ?

Je visitai le grand temple d'iï^^/bfi (Apollonopolis magna), dans l'après-midi du 30. Celui-ci est intact, mais la sculpture en est très mauvaise. Ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée-Épiphane : viennent ensuite Philométor et Évergète II, enfin Soter II et son frère Alexandre. Ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé : j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptoléméc-Alexandre, que je connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroéris (l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en redescendant de la Nubie.

Les carrières de Siisilis (Djébel-Selséléli) m'ont vivtMncnt

intéressé. Nous y abordâmes le 1*^^ décembre à une heure : là, mes yeux, fatigués de tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec délices des basreliefs pharaoniques. Ces carrières sont très riches en inscriptions de la XVIIP Dynastie. Il y existe de petites chapelles creusées dans le roc par Aménophis-Memnon,

Horus, Rhamsès le Grand, Rhamsès {lacune) son fils,

Rhamsès-Méiamoun, Mandouéi, etc. Elles ont de belles inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me promets des résultats fort intéressants dans cette localité.

Le soir même du 1*^"^ décembre, nous arrivâmes à Ombos. Je courus au grand temple le 2 au matin ; la partie la plus ancienne est de Ptolémée-Éphiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux, c'est le surnom de

D^^O Tpnm {Dropion, Tryphaene ou tout autre surnom grec analogue), donné constamment à Cléopâtre, femme de Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur. C'est à vous autres. Grecs d'Egypte, d'expliquer cela : j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du Louvre. — Le temple d' Ombos est dédié à deux divinités : la partie droite et la plus noble au vieux Sévêk à tête de crocodile (le Saturne égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade d'un ordre moins élevé, savoir : à Aroéris (l'Aroéris-Apollon de la dédicace grecqte), à la déesse Tsonénofré et à leur fils Pnévtho. Dans le mur d'enceinte générale des temples d' Ombos, j'ai trouvé une porte engagée, d'un excellent travail et du temps de Mœris : c'est le reste des édifices primitifs d' Ombos.

Ce -n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous permettre d'arriver à Si/ène (As-Souan), dernière ville de l'Mgypte au sud. J'eus encore là do cuisants regrets

à éprouver : les deux temples de l'île d'Éléphantine, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du soleil fut amortie, ont aussi été démolis, il n'en reste que la place. Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom d'Alexandre (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis, et d'une douzaine de proscynemata' hiéroglyphiciues gravés sur une vieille muraille, enfin, de cj[uelc[ues débris pharaoniques épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène : c'est ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture, mais j'y ai trouvé, pour la première fois, la légende impériale de Nerva, qui n'existe point ailleurs, à m'a connaissance. Ce petit mauvais temple était dédié aux dieux du pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta).

A Syène, nous avons évacué nos mâasch, et fait transporter tout notre bagage dans l'île de Philœ, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, j'enfourchai un àne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Phike en traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'ile sainte, quatre hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusques auprès du petit temple à jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple. Au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la

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