CHAMPOLLION AU GRAND-DUC DE TOSCANE
Paris, 11 juin 1828.
Altesse Impériale et Royale,
C'est un véritable bonheur pour moi de voir enfin les circonstances favoriser un projet auquel la science attache naturellement de grandes espérances, et d'être à même aujourd'hui d'annoncer l'expédition prochaine de ce voyage littéraire à un Prince dont la généreuse protection et les soins éclairés veulent bien en assurer le succès.
Le Roi vient d'ordonner que les fonds nécessaires à une complète exploration de l'Egypte sous le rapport des monuments historiques soient mis à ma disposition, et je suis autorisé à m'adjoindre plusieurs artistes, dessinateurs ou architectes, pour relever fidèlement les nombreux bas-re-
liefs et toutes inscriptions monumentales, qu'il importe si fort d'étudier et d'arracher ainsi à la destruction certaine dont les menace une barbarie toujours active.
Le départ pour l'Egypte aura lieu vers la fin du mois de juillet prochain, ou dans les premiers jours d'août, et il est indispensable que la Commission toscane, que Votre Altesse Impériale et Royale a daigné nommer dans le même but que la Commission française, s'embarque en même temps et sur le même vaisseau. Le ministre de la marine de France doit donner le passage sur un bâtiment du Roi aux personnes qui feront partie de cette expédition littéraire et toute pacifique, au milieu des mouvements guerriers dont la Méditerranée et l'Orient sont dans ce moment le théâtre; mais, fondés sur le sentiment que le Pacha Mohammed-Aly doit avoir de son véritable intérêt, nous avons lieu d'espérer que nos recherches en Egypte et en Nubie auront lieu dans la sécurité la plus complète. Qu'il me soit permis de renouveler ici l'expression des profonds sentiments avec lesquels je suis,
de Votre Altesse Impériale et Royale (etc.).
CHAMPOLLION A L'ABBÉ GAZZERA
Paris, 9 juillet 1828.
Je ne vous dis pas avec quel plaisir je vous embrasserai à Toulon si vos affaires vous le permettent'. Ce sera une grande joie pour moi. — Venez donc s'il n'y a pas trop d'inconvénients pour vous. — Embrassez l'ami Costa pour
L Au dernier moment, ni la santé de l'abbé Gazzera, ni ses affaires multiples ne lui permirent de tenir sa parole. Les deux amis ne se revirent jilus.
moi; faites-lui mes adieux, ainsi qu'à Plana, Peyron, Boucheron, Pauli et toute la famille Sclopis Adieu, je suis
heureux de penser que je pourrai vous embrasser encore avant de partir. Adieu, tout à vous de cœur et dame,
J.-F. ClIAMPOLLION.
P. -S. — Si Peyron avait quelques notes à me donner pour ses recherches à faire en Egypte, je suis tout à sa disposition. Embrassez-le pour moi. — Addio, carissimo, addio.
ClIAMPOLLION A AUGUSTIN THEVENET
Paris, 10 juillet 1828.
Je ne veux point quitter l'Europe, mon cher petit, sans te dire adieu, à toi, le plus ancien de mes amis, et celui qui toujours a conservé une première place dans mes affections. Je crois n'avoir point affaire à un ingrat et que j'ai toujours dans ton cœur la place que j'y occupais autrefois, car nous ne sommes plus l'un et l'autre dans lage où l'on fait de nouvelles liaisons, au détriment de celles qui se sont développées et qui ont grandi avec nous. Si tu avais jugé, d'après mon silence à ton égard, que mon attachement pour toi avait diminué par le temps et la distance, tu te serais trompé, car j'ai toujours pris la part la plus vive à tout ce qui a pu t'arriver d'heureux ou te survenir de triste et de pénible. Je comptais t'embrasser à Grenoble en passant, mais je suis tellement pressé que le temps me manquera pour satisfaire à cet espoir. Il faut absolument c|ue je sois à Toulon le 25 de ce mois, car la corvette VÉrilé, qui doit me conduire à Alexandrie avec les quatorze personnes qui
m'accompagnent, mettra irrévocablement à la voile le 30.
Je serai à Lyon vendredi 18; j'y resterai jusques au
dimanche 20 au soir, que je partirai pour Aix où je dois m'arrêter un jour. Si tes affaires te permettaient de venir me voir à Lyon et passer deux jours avec moi, cela serait charmant. Je pars pour un voyage tellement chanceux, que j'ai soif d'embrasser les personnes qui me sont chères, et tu dois penser combien je serais heureux de te revoir, avant d'aller me jeter au milieu des faces basanées qui m'attendent sur le rivage d'Afrique.
Tâche d'arranger cette partie de plaisir, car c'en est une bien douce, et la distance est si petite! Tu me trouveras à l'Hôtel du Nord, près de la place des Terreaux, ou, plus sûrement, tu sauras mon adresse chez M. Artaud, conservateur du Musée de Lyon, au palais de Saint-Pierre. Je compte presque sur le plaisir de te revoir ; aussi je ne te dis pas adieu, persuadé que tu feras tout pour cela. Je t'embrasse donc comme je t'aime, de tout cœur,
J.-F. Champollion.