B. DROVETTI A CHAMPOLLION
Gémialé, 3 mai 1828.
J'ai reçu la seconde de vos lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 février; je vous prie d'être persuadé qu'après vous, personne ne prend un plus vif intérêt que moi à l'excursion importante que vous vous proposez de faire en Egypte. Aussi je souffre plus qu'aucun autre des circonstances qui ne me permettent pas de vous encourager à l'exécution de ce projet dans le courant de cette année, à moins que, d'ici au mois d'août, les mesures de coercition adoptées contre les Turcs par les puissances signataires du Traité de Londres n'obtiennent les résultats qu'on se propose. Il règne en Egypte, comme dans toutes les autres parties de l'Empire ottoman, un esprit d'animosité envers les Européens, qui, en certains cas, pourrait produire des fermentations et des mouvements séditieux contre la sûreté individuelle de ceux qui y sont domiciliés ou qui s'y trouveraient voyageant. S'il ne dépendait que de la volonté de Mohammed-Aly d'arrêter les clîets du mécontentement, il ne m'aurait pas été difîicile d'obtenir ce que vous m'aviez cliargé de lui demander, mais il est lui-même en butte à
UlUL. ÉGYIT., T. XXXI. 1
cette animosité à cause de ses principes et de ses sentiments européens, et il n'a pas osé me donner les paroles de garantie que je sollicitais pour vous et vos compagnons de voyage.
Si, dans l'intervalle, il survenait un changement dans la situation politique des puissances intervenantes vis-à-vis de la Turquie, vous pourrez vous mettre en route sans attendre de nouveaux avis; votre expédition n'éprouvera aucune diffîculté et sera protégée de la manière la plus efficace par le gouvernement local. — Rosellini a fait la même demande et a reçu la même réponse.
Veuillez être bien convaincu que je suis on ne peut plus affligé de ne pouvoir vous en donner une conforme à vos désirs, qui doivent être ceux de tous les amis des sciences que vous cultivez avec tant de succès
CHAMPOLLION A L'ABBE GAZZERA
Paris, 26 mai 1828.
Mon très cher ami.
J'ai compté sur votre indulgence et votre amitié, et j'ai espéré que vous me pardonneriez le long silence que j'ai gardé avec vous. Les tracasseries inséparables d'une organisation telle que celle de mon Musée, où tout était à faire, m'ont empêché de donner à ma correspondance la suite et l'activité désirables. Mais enfin me voilà à peu près débarrassé, et je vois avec satisfaction qu'une année entière de plaisir et d'études va s'ouvrir pour moi, et pour vous si vous le voulez.
Mon voyage d'Egypte est arrêté définitivement pour cette année-ci, 1828. Les fonds nécessaires sont faits par nos mi-
nistres, et d'ici à peu de jours j'aurai tous mes papiers bien et dûment signés. Je compte m'embarqucr à Toulon dans les premiers jours d'août prochain, et arriver en Egypte vers le premier septembre. Le voyage durera une année au plus.
J'ai toujours compté que vous seriez des nôtres, et, quoique les réductions qu'on a faites à mon plan ne me permettent point de vous assurer une indemnité pécuniaire à votre retour, je me suis arrangé de manière à ce que vous puissiez venir avec moi et rentrer en Europe sans que vous ayez aucune dépense à faire. Il suflira de venir de Turin à Toulon, ce qui n'est pas loin, et je me charge du reste. Nous serons transportés à Alexandrie sur un bâtiment de guerre, et nous remonterons le Nil sur un grand et bon bâtiment d'eau douce. Nous vivrons là en frères et le mieux que nous pourrons, à la garde de Dieu et de son Prophète.
Voici donc le moment d'aller faire nos dévotions dans la cathédrale de Thèbes. Tenez cette détermination secrète, si vous le Juge:; convenable, et faites des démarches préparatoires pour obtenir un congé d'un an à compter du mois de juillet prochain, avec la conservation de votre traitement que vous trouveriez au retour. Je vous écrirai donc dans peu de jours d'ici pour vous donner rendez-vous à Toulon à Jour fixe. Venez jusques-là, et je me charge du reste.
J'aime à croire qu'on ne sera point assez barbare pour vous refuser un congé pur et simple, puisque vous ne demanderez (jue cela. S'il était nécessaire que j'écrivisse moimême, mandez-le-moi; j'écrirai à (|ui vous voudrez et ce (|ue vous voudrez.
Vous n'aurez besoin de faire aucun ap[)r()visi()nii(Miient. Je pense à tout moi-même, et cela me regarde. Contentezvous de j)rendre le linge et les habits strictement nécessaires, et voilà tout. Le moins d'(Mnl)arras possible. Que fait notre ami Costa? 11 pourrait bien de temps en temps nie donner de ses nouvelles, mais la paresse! ou la philosophie!
Mes amitiés à Plana, Boucheron, Pa[uli]. Dites à Peyron, s'il désire des copies de nos Papyrus, de s'adresser à Letronne, que j'autorise à les lui envoyer. — Si l'Académie Royale vous chargeait de faire quelques acquisitions en Egypte pour le Musée Égyptien, ce serait bien, ne vous donnât-elle qu'un fonds de douze cents francs pour les achats; ce serait un motif pour certaines gens de vous donner bien plus volontiers votre congé jusques à la fin de 1829. — Voyez si vous pouvez tirer parti de cette idée, qui servirait de prétexte à votre voyage. — J'attends votre réponse sur tout cela. Tout à vous de cœur,
J.-F. Champollion.
Mes hommages, respects et amitiés aux maisons Balbe et Sclopis.