‹ Lettres de Charles Weiss a Charles NodierChapitre 1 sur 20 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Parmi les jeunes gens qui, à la fin du siècle dernier, fréquentaient rEcole centrale du Doubs, deux entre tous, Charles Nodier et Ciiarlcs Weiss, étaient destinés, dans une mesure inégale, à la réputation littéraire. Le premier a été un des interprètes les plus aimables et les plus originaux de la langue et do l'esprit français; le second a cru fermement au génie particulier do la « nation comtoise, » et, pendant cinquante ans, en a sur place propagé le culte.

Ces deux hommes si divers en apparence avaient appris l'un à côté de Tautre, pendant les années orageuses de la Révolution, à aimer le sol natal, les bons auteurs et les vieux livres. Nodier qui, dès Tâge de douze ans, suivait à Strasbourg je ne sais quelle députation révolutionnaire, prit vite au loin son envolée, et se lança à travers le monde, comme un Ahasvérus plus souriant, mais aussi peu riche que celui de la légende. On le vit successivement, sous le coup de la Napoleone^ errer furtivement dans le Jura, puis tenter la fortune à Dole, à Amiens, en Illyrio, la rêver en Russie et en Louisiane; puis enfin, du fond de sa bibliothèque de TArsenal, devenue le lieu de repos de son âge mûr, fuir dans les régions les plus fantastiques sous la conduite du charmant lutin qui habitait en lui. Pendant ce temps, Weiss vivait volontairement relégué à Besançon, à la fois biographe et bibliographe pour la plus grande gloire de ses

compatriotes, et ne tenant au reste du monde que par les liens sans cesse renoues d'une vaste correspondance. Parmi ceux que sa pensée allait ainsi chercher au loin, Nodier était sans contredit le préféré, et pendant quarante années il y eut un échange constant d'impressions et d'idées entre les deux amis.

Qu'en est-il resté? M. Estignard a réuni, dans un volume publié en 1876, cent vingt-six lettres de Nodier à Weiss, où l'homme et l'écrivain se peignent tout entier : l'homme sans cesse disputé entre ses rêves et les tristes nécessités de la vie, l'écrivain jouant de la plume avec un art consommé jusque dans ses .coafidpnces épistoluirc^. h(^ lettres qu'on va lire W ne répondent qu'à une partie des lettres do Nodier; car elles sont toutes, à part une ou deux, d'une date postérieure à 1820; mais dans leur ensemble elles font mieux connaître le caractère du destinataire, et d'autre part elles nous montrent leur auteur tel qu'il a sans doute souhaité de rester dans la mémoire de ses compatriotes.

A chaque page, en effet, ce lettré sceptique, à la fois défiant et tiqaide, témoigne pour Nodier d'une affection sincère, désintéressée et pleine de déférence. Il voulait voir en lui, malgré l'éloignement, un autre lui-même; il lui voua, après la mort de sa mère, tout ce qu'il avait de tenr dresse au fond du cœur. Quelquefois môme, entraîné par l'exemple, il partait à sa suite pour le pays des songes : « Nodier, mon ami, mon frère, il est temps de nous réunir ici ou là, pour no plus nous séparer W. ■.

Les préoccupations nées d'une passion et d'une profes-r sion communes consolidèrent entre eux, à distance, les liens créés par k'S souvenirs de jeunesse. On les entend s'entretenir souvent, trop souvent au gré du lecteur, de telle ou

(1) Jo dois robligeaQto communicalioa de ces leUrcs à M. Emmanuel Mcnnossior-Nodier, potit-fils do Charles Nodier.

(2) Lcdre du 23 iuiUo(^1823.

Estelle édition rare, de tel ou tel ouvrage prédeux à acquérir ou à obtenu» du bon plaisir ministériel. Weiss n'est pas le moins ardent dans cette chasse aux curiosités bibliographiques; il s'emploie à compléter, au point de vue comtois, les collections de son ami, et quelle récompense lui dcmande-t-il en retour de ses recherehcs? Indifférent pour ses propres intérêtS) il est insatiable pour cette bibliothèque de Besançon, dont il n'a pas été le premier conservateur, mais qui est Men son œuvre. De toute façon et en tout temps, il a cherché à Tenrichir, et il trouve à cet égard en Nodier, sinon un intermédiaire exact auprès des libraires, du moins un protecteur utile auprès du gouvernement.

Cette sollicitude pour rétablissement confié à ses soins se confondait en lui avec l'amour ardent do sa ville et de sa province natales. Retenu à Paris, entre l'Arsenal et l'Académie française, Nodier avait fini par n'avoir plus à l'égard de la Comté que le souvenir attendri du petit-fils envers une aïeule disparue; roi constitutionnel du monde romantique, avec Victor Hugo, un Franc-Comtois de hasard, pour premier ministre, il no regardait plus que par intervalles et d'un œil distrait vers la ville où il avait nourri ses premiers rêves d'ambition et do liberté, sauf à souhaiter un jour, sous l'empire de je ne sais quelle obsession^ Une republique comtoise surgissant au milieu des ruines de la France (0. Weiss, plus pratique, n'avait aucun goût pour la chimère féodale ou républicaine. S'il se mêlait à la politique, c'était par sa collaboration discrète à un journal d'opinions moyennes, en dehors et au-dessus des luttes passionnées des partis, et il croyait mieux servir encore sa province en offrant au Panthéon de la Biographie Michaud une infinité de statuettes à la gloire de ses compatriotes plus ou moins célèbres.

Lors donc qu'il parlait à Nodier de la Franche-Comté, il

(i) Lettre daê juillet 1831. (Rec. Estignard, p. 240-241.)

^mentionnait rarement les événements du jour, et non sans une sorte do contrainte. Dans le silence de sa bibliothèque ou de son cabinet, il u*aimait pas à être distrait ou troublé par les bruits du dehors, et sa position n'était pas à Bc* sançon ce qu'était à Paris celle de son illustre ami; il ne pouvait tendre impunément la main aux uns et aux autres. Se taisant donc volontiers sur les hommes et les événements du jour, il n'était vraiment cxpausif qu'en pensant aux amis d'autrefois, Bruand, Marquiset, Deis, Mourgcon, Pertusier, noms qui ne disent rien aux générations actuelles, mais qui ravivaient à ses yeux tout un monde de souvenirs. Derrière ceux-ci une génération nouvelle entrait dans la carrière, et, h l'exemple do Nodier, allait chercher la gloire à Paris ; Weiss voyait avec regret les jeunes gens s'éloigner do lui ; du moins cherchait-il à leur rendre, dans le salon de l'Arsenal, quelque chose de la Comté. L'abbé Receveur, Francis Wey, Bugnet, Xavier Marmier, Albert de Circourt, Charles de Bernard, Faustin Bcsson, il les recommandait tous, sans distinction d'opinion et de talents, à la bienveillance du maître du logis. Lui-môme, sollicité de les suivre» ne repoussa pas toujours aussitôt la tentation ; en définitive il n'accorda à son amitié pour Nodier que quelques voyages à Paris, et là, les causeries au coin du feu, les promenades en tête à tôte sur les quais et les boulevards, résumaient, avec les stations chez les libraires, la vie de l'obstiné Franc- Comtois. Puis il reprenait le chemin de Besançon, et de là il se tenait en union constante de cœur et de pensée avec son vieil ami, tantôt lui écrivant, tantôt lisant ses livres avec une admiration parfois mêlée d'attendrissement. Gela dura ainsi jusqu'au jour où la mort prit Nodier et mit fin à leur correspondance. Le 2 février 1844, ce fut M""® Nodier qui reçut de Weiss uae lettre ainsi conçue :

« Vous savez toute la part que je prends au cruel événement qui vient de vous frapper. Dans ce malheur qui nous accable, comme s'il n'eût pas été prévu, je ne puis

vous offrir des consolations que je no trouve pas pour moimême. Je ne puis que pleurer avec vous celui qui nous fut cher, vous un mari dont vous étiez tendrement aimée, moi le meilleur et le plus ancien de mes amis.

■ La seule idée qui puisse adoucir notre peine à tous les deux, c*est la certitude que celui que nous pleurons est maintenant dans un monde meilleur, où il nous attend et où j'ai Tespérance de le rejoindre bientôt. ■

Au point de vue de la forme, les lettres de Weiss contrastent avec celles de Nodier par leur simplicité, par Tabsence de toute coquetterie de plume : Faccent en est assez terne, et ne se relève que lorsque l'auteur, dans un élan du cœur aussitôt comprimé, trahit tout ce qu'il ressent pour les vieux amis, les vieux livres, le vieux pays. Néanmoins, en regard des lettres de Charles Nodier, elles offriront, nous l'espérons, quelque intérêt à ceux qui ne négligent pas les petits côtés de la vie littéraire, et que touche tout ce qui tient à l'histoire de Besançon et de la Franche- Comté.

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