X.XXIV
26 novembre 1834.
Mon cher ami,
C'est M. Véjux, l'un de nos nouveaux députés, qui veut te remettre ce billet. Il n'avait pas besoin de cette espèce de passeport
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pour être bien reçu à l'Arsenal. M. Véjux est un homme très obligeant, et s'il peut être utile à Mennessier, il le fera de tout son cœur. Mon projet d'aller à Paris cet hiver ne pourra pas avoir lieu pour trois raisons. Je commence par la dernière, c'est que pour acheter des cotillons à mes nièces, j'ai vendu mon manteau, et que je n'ai pas le moyen d'en acheter un avant d'avoir touché mon trimestre. Une autre raison, c'est que j'ai depuis deux mois le genou gauche perclus de rhumatismes, et que ce ne serait pas la peine d'aller à Paris si je ne pouvais pas me promener sur les quais. J'ai cependant grande envie de t'embrasser et de causer une heure ou deux avec toi tête à lête, les coudes sur la table, comme cela nous arrivait si souvent au commencement du siècle. Mes tendresses à tout ce qui t'entoure.
A toi de cœur.
30 novembre 1834.
Mon cher ami,
Tu m'as promis pour notre bibliothèque un exemplaire de ton édition du Dictionnaire de Boisle, et je le rappelle ta parole avant que tu aies distribué tous ceux que tu as reçus à gens qui n'en ont pas si besoin que moi. Nous avons l'édition sur laquelle la tienne a été faite ; et c'est pour cela qu'il m'est impossible de proposer à la commission de m'autoriser à racheter encore cet ouvrage. La bibliothèque a souscrit à la collection complète de tes œuvres, qu'elle paie 7 fr. riO c. le volume, sans aucune diminution. Conviens que tu lui dois bien un petit dédommagement.
M. Droz nous a envoyé sa médaille que j'ai fait encadrer fort joliment et qui décore notre salle de lecture ; je t'ai déjà demandé la tienne pour faire pendant ; mais tu me l'as refusée si durement que je ne reviens pas à la charge. Je te prie seulement d'avoir la complaisance de dire à M. de Magnoncourt l'endroit où il pourra la trouver. Il m'a promis ta médaille pour mes étrennes, et si je ne l'ai pas, ce sera ta faute.
Ch. Deis, qui est à Paris, rue et hôtel Dauphine, se chargerait de me rapporter le Boiste et la médaille.
Mes amitiés à toutes les personnes qui se souviennent de moi à l'Arsenal.
Je t'embrasse du meilleur de mon cœur.
13 janvier 1835.
Mon cubr ami,
M. de Scej, que j'ai eu le plaisir de voir assez souvent à Besançon et à Buthier, où il a passé la plus grande partie de l'été, en retournant à Paris m'a témoigné le plus vif désir de faire ta connaissance et d'être admis aux soirées de l'Arsenal. Voici donc un billet d'introduction dont il n'avait certainement que faire.
Connaissant toute ton affection pour les Franc-Comtois, il est bien inutile que je te recommande d'accueillir un des bommes qui sont destinés à faire un jour honneur à leur pays. Quoique bien jeune encore, M. de Scey a déjà rempli plusieurs missions diplomatiques, au Brésil, en Allemagne et à Madère ; et il n'attend qu'une occasion pour entrer dans une carrière qu'il a déjà parcourue avec succès.
Mes hommages aux oiseaux de l'Arsenal.
Je t'embrasse de cœur.
3 mai 1836.
Mon cher ami,
Je t'adresse aujourd'hui le fils de ce bon M. Daclin, auquel tu as consacré quelques lignes dans tes Souvenirs, où Pertusier était si fâché de ne pas figurer au moins pour mention. Il conduit à Paris sa fille et sa belle-sœur, sans aufre but que de leur faire voir cette grande ville, dont nous savons que penser l'un et l'autre. Je leur ai dit que tu aurais la complaisance de leur procurer l'entrée de l'appartement de Sully et du musée, dans un moment où ils pourront en examiner les merveilles sans être coudoyés par les curieux. J'ai d'ailleurs pensé que tu serais bien aise de voir le fils d'un homme qui t'aimait beaucoup, et que tu ne serais pas fâché d'apprendre de sa bouche des nouvelles de ma santé, dont je ne suis pas trop content depuis cinq ou isix semaines. Le mauvais temps qui con-
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tinue est pour plus de la rnoitié daas mes souffrances. Je n'ai jamais tant aimé le soleil, et toi ?
Mes tendresses à toutes les personnes de l'Arsenal qui ne m'ont pas complètement oublié.
4 mars 1837.
Mon cher ami,
Un jeune homme dont tu dois avoir entendu parler à Fallot, qui le regardait comme une des gloires futures de notre Franche-Comté, vient d'imprimer un Essai de grammaire générale d'après les principes de l'abbé Bergier. Il désirerait que tu eusses la complaisance de lire sa brochure et de lui en dire ton avis. Cette lecture ne te prendra pas plus d'une demi-heure, familiarisé comme tu l'es avec tous les systèmes des linguistes. Celui de Proudhon me semble très neuf et très singulier; mais cela vient de ce que je n'ai jamais eu le temps de lire les principaux écrits sur ce sujet, les Court de Gébelin, les Fabre d'OIivet, etc. Proudhon, plus jeune que Fallqt de quelques années, est aussi laborieux, et comme il est d'un tempérament très robuste, il peut se livrer aux travaux les plus pénibles sans craindre d'altérer sa santé. Donne-lui quelques conseils, quelques avis ; il les recevra avec la plus grande reconnaissance ; et moi je t'en serai particulièrement obligé.
Mes tendresses à tes femmes et à tes enfants.
lo mars 1837.
Mon cher ami,
La lettre dans laquelle tu me racontes si gaiement tes infirmités imaginaires m'est arrivée dans un moment où j'éprouvais un chagrin trop réel pour qu'elle pût ra'égayer comme tu en avais probablement l'intention ; mais je ne t'en sais pas moins de gré de l'avoir écrite. Je sens bien par moi-même que nous ne sommes plus jeunes, mais il doit te rester, comme à moi, une dizaine
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d'années de vie, que je troayerais assez douces, si je pouvais les passer à écouler ou à relire tes contes, qui, suivant moi, n'ont que le défaut d'êlre trop courts. Il n'y a qu'un remède à ce]a,c*esl de les recommencer quand je les ai finis, et c'est aussi ce que je fais. Tu ne seras donc pas surpris que je t'en veuille de ne pas achever ton GazoUe, que j'attendais depuis si longtemps avec tant d'impalience ; mais dis-moi ce que tu peux avoir à faire de mieux que de nous raconter les incroyables hallucinations de cet excellent homme, dont tu m'as fait relire le Diable amoureux, et le Lord impromptu. J'aime encore mieux tes contes que les siens, et je préfère aux quatre gros volumes des œuvres complètes du romancier bourguignon la Fée aux Miettes et ce digne monsieur Kaout-Chouk qui a vu de si drôles de choses dans l'iie de la civilisation. Tu ne nous as donné qu'un extrait de son voyage ; mais, puisqu'il a eu la bonté de te confier ses manuscrits, tu devrais bien les publier sans en retrancher le moindre alinéa. Tout est précieux de la part d'un observateur comme celui-là. Tu me ferais grand plaisir d'y songer.
Tu as beau dire et beau faire, tu ne t'excuseras jamais complètement de ne m'avoir pas procuré pour notre bibliothèque quelques bons ouvrages à bon marché. Depuis trente ans que tu es à Paris, si, dans tes promenades sur les quais, tu m'avais acheté tous les livres rares que tu as trouvés dans les boîtes à cinquante centimes, nous posséderions maintenant à Besançon plus de curiosités bibliographiques qu'il n'y en a dans le reste de la France. Et puis vingt fois, trente fois, je t'ai donné carte blanche pour nous acheter le Quarême de Dumaine, les œuvres de Maire! , etc. Tu as un Mairet^ et tu ne me l'envoies pas ; tu préfères le faire passer dans une vente où je le manque par la faute de ce digne Merlin qui le trouve trop cher, et qui cependant n'a jamais pu m'en procurer un autre exemplaire.
Je fais bien ici de temps à autre quelques bons marchés; mais les occasions deviennent de plus en plus rares. Ceux qui tiennent les livres les gardent ; et depuis trois mois que je m'en'occupe, je n'ai pas pu tirer des mains de Guillaume un charmant exemplaire du Mépris de la mort de notre Chassignet, maroquin rouge, reliure de Dufeuil en parchemin. Je vois qu'il faudra que Crozet fasse le voyage de Besançon pour séduire ce cerbère par l'appât d'une pièce de vingt francs, que je sacrifierais volontiers à la possession de ce joli volume.
Vos amateurs de Paris sont de drôles de gens. Quoi ! M.Biguon luimême vend son cabinet ! Mais cela n'est pas croyable. J'ai eu son catalogue ; il y a de jolis exemplaires de ces livres rares que l'on
retrouve partout ; mais je n*y ai pas trouvé un seul de ces volumes qui me saisissent le cœur, et pour lequel, si Ton avait de l'argent, on serait tenté de faire une folie. D'après ce que tu m*en avais dit, un jour que nous rencontrâmes M. Biguon au Louvre, je m'attendais à mieux. Tu vas t'écrier q'ie je deviens bien difficile ; mais que veux-tu ?
Ma mère, que je viens de voir, continue à se porter aussi bien que le permet son âge. Sais-tu qu'elle est dans sa quatre-vingt-quatorzième année? Elle n'a pas eu la grippe, qui, sans être dangereuse, n'a pas laissé d'enlever ici près de cent vieillards de soixante-dix à quatre-vingt-dix-huit ans. Je n'ai pas manqué de dire à ma mère que j'allais t'écrire. Elle m'a donc chargé spécialement de te dire qu'elle ne passait pas un seul jour sans prier Dieu pour toi, pour ta femme et tes petits-enfants.
J'ai fait tes compliments à M. Tonrangin, que je ne vais pas voir chez lui, si ce n'est pour affaires, mais que je rencontre assez souvent chez le recteur. Viancin, qui devait m'accompagner à Paris, est si faible en ce moment, qu'il lui serait impossible de supporter la fatigue de la route. J'ajourne donc mon voyage aux vacances prochaines, où j'aurai plus de temps à moi que maintenant, ne pouvant pas laisser la bibliothèque à la garde de mon aide, que tu as bien jugé au premier coup d'œik
Tout à toi.
29 mai 1837.
Mon cher Nodier,
Noire ami Ponçot, qui te remettra ce billet, te dira la position dans laquelle il m'a laissé. Je quitte ma chambre, que tu connais, pour occuper dans la même maison l'appartement de l'abbé Astier, où je m'établis avec une de mes cousines qui soignait ma mère depuis une dizaine d'années. Me voilà donc entrant en ménage à soixante ans. Il me semble que ce n'était guère la peine, pour le peu de temps qu'il me reste à vivre; mais tout le monde l'a voulu, et je me suis laissé faire. Quand tu reviendras ici, si jamais tu y reviens, je pourrai l'offrir dans ma chambre un dtfces déjeuners, un de ces dînei*s comme nous en faisions il y a quelque soixante ans: mais celle qui en faisait la joie n'y sera plus. C'est une idée à
laquelle je ne puis m*habiluer. 11 me semble que je rêve péniblement, mais que je ne puis larder de me réveiller.
Tous ces changements de régime m'ont mis presque à sec ; en sorte que je doute que je puisse faire un dernier voyage à Paris au mois de septembre prochain. Je serais fâché pourtant de mourir sans avoir en le plaisir de fembrasser encore une fois» loi le premier de mes amis, et les tiens, que j'aime presque autant que toi, dans quelque sens que tu l'entendes.
Je remercie Marie de la lettre qu'elle m'a écrite, quoique j'aie pleuré beaucoup en la lisanl. Létoublon m'a rassuré sur l'état de ta santé. Puisque tu as repris l'habitude d'aller chez Grozet, fais-moi le plaisir de me mander s'il a reçu ou non le Bullet que je lui ai expédié au mois de mars. Ou oui, ou non, voilà tout ce que je lui demande. Sa conduile envers moi est véritablement inconcevable ; il peut bien croire qu'à moins qu'il ne change^ je ne me chargerai plus de ses commissions.
Mille tendresses à ta femme, à Fanny, à Jules et tutti quanti. Je t'embrasse de cœur.
9 novembre 1843.
Mon cher ami,
J'ai sur ma lable deux lettres de ton adorable fille, qui sont restées jusqu'ici sans réponse, et c'est cependant à toi que j'écris, qui ne m'as pas donné signe de vie depuis plus de deux ans, si ce n'est par les journaux ou les revues où je cherche tes articles avec plus de sollicitude que je n'en montrais vraiment autrefois à chercher des bouquins sur la table de ce vieil Allemand dont tu es venu à bout de faire un personnage historique.
Mais voici la raison pour laquelle je t'écris et non pas à ta fille. Le docteur Pomey, mon ami, et le tien, je crois, ou dn moins digne de l'être, conduit à Paris son fils, qui va faire ses cours de droit, et il veut que je te recommande ce fils chéri, c'esl-à-dire que je le prie de le recevoir de temps en temps à l'Arsenal, dont les soirées sont aussi célèbres et plus amusantes que celles de feu M°^* Geoffrin ou de feu M°^" du Deffand. Albert Pomey est un excellent jeune homme, comme tu le jugeras au premier coup d'oeil, et je suis sa caution qu'il sera très reconnaissant de tout ce que tu voudras bien
faire poar Ifiî. Si vous avez des bals ou de^ ^ncerts, il y fera très bien la partie de cornet à piston, car c'est uh virtuose.
Casimir de Montrond fait beaucoup plus de bruit depuis sa mort qu*il n'en a fait pendant sa vie. Je ne l'ai pas connu et même ne l'ai jamais vu ; mais il me semble que ceux qui en parlent en disent beaucoup trop de mal. Son principal défaut a été le manque d'ordre et d'économie ; mais je ne puis me persuader que l'on soit un bomme à jeter aux gémonies, parce qu'on ne laisse pas une ricbe succession. II n'y a que les héritiers qui auraient le droit de s'en plaindre. Est-ce que tu laisseras flétrir la mémoire d'un compatriote sans élever la voix en sa faveur, toi qui as toujours pris la défense de ceux qui ne pouvaient pas trouver d'avocat ! Allons, mon cher ami^ taille ta plume pour nous donner la biographie de l'homme aimable, spirituel, malin, philosophe sans le savoir et sans le vouloir, supérieur à la bonne comme à la mauvaise fortune, car voilà ce qu'a été Casimir de Montrond pour tous ceux qui voient les choses de haut et qui ne les jugent pas d'après les calculs étroits des opinions.
Présente mes amitiés à ta femme, que je trouve bien sage de continuer à se bien porter. Dis à ta fîlle que je répondrai à ses deux charmants billets par la première occasion, qui ne tardera pas à se présenter. J'embrasse les marmots et marmottes, que je veux absolument aller voir encore une fois, et ce sera, morbleu I l'année prochaine, à Pâques.... ou à la Trinité. Parle de moi au baron, à M. l'intendant des musées royaux, au bon Soulié, à tous les habitants et habitantes de l'Arsenal, où j'ai passé des jours si beaux, qui reviendront peut-être encore.
A toi de cœur.
30 novembre 1843.
Mon cher ami,
C'est Faustin Besson, dont je t'ai déjà parlé, qui te remettra ce billet. Tu dois avoir connu son père, pendant que tu habitais Dole, puisqu'il est un des amis de Dusillet, de Joly et de tous ceux qui s'occupaient alors des lettres et des arts. Faustin, élève d'Adolphe Brune, annonce des dispositions très remarquables pour la peinture, et se propose d'exposer l'année prochaine, au Salon, un tableau dont
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ceux qui roQt vn daie son atelier parieot aTec éloge. Je crois que ce jeooe homme a de FaTenir, mab il a befoio d'aide et de conseils. Je le prie donc de radmeltre à tes soirées dominicales et de le recommander à II. de Caîlleiu, an baron et à tontes les personnes que In croiras ponToir Ini être ntiles par de sages avis. Tu FoUigeras ainsi que son père, et tons les deux en seront très reconnaissants.
Mes respects aux dames de TArsenal. Je t'embrasse de tout mon cœnr.
BESANÇON. — IMPR. ET STÉRÉOTYP- DE PAUI. JAGQUIlf.
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