Frédéric Chopin à Julien Fontana, à Pan
Palma, le a8 déc[embre] 1838, ou plutôt, à quelques lieues de là, Valdemosa.
Tu peux m'imaginer, entre les rochers et la mer, dans une cellule d'une immense chartreuse abandonnée, aux portes plus grandes qu'aucune porte cochère de Paris. Je suis là sans frisures, ni gants blancs, et pâle comme à l'ordinaire. Ma cellule, en forme de grand cercueil, a une énorme voûte poussiéreuse, une petite fenêtre donnant sur les orangers, les palmiers, les cyprès du jardin. Face à la fenêtre, sous une rosace filigranée de style mauresque, un lit de sangle.
A côté du lit, un vieil intouchable, sorte de pupitre carré, mal commode pour écrire et sur lequel est posé un chandelier de plomb avec (grand luxe pour ici) une bougie .. Sur ce même pupitre, Bach, mes grimoires et d'autres papiers qui ne sont pas à moi...
Silence... On peut crier... silence encore. En un mot, je t'écris d'un endroit bien étrange.
J'ai reçu, il y a trois jours, ta lettre du 3 de ce
(66) Cette lettre, justement célèbre et d'une importance biographique si grande, fait partie de la collection de M. Arthur Hedley.
mois. Comme c'est fête à présent, le courrier partira seulement la semaine prochaine, alors je t'écris sans me presser et la traite que je t'envoie mettra sans doute un mois russe pour te parvenir. C'est une belle chose que la nature, mais il faudrait ne pas avoir affaire aux hommes. Ni aux routes; ni aux postes. Chaque fois que je me suis rendu de Palma à Valdemosa, 67) ce fut toujours avec le même cocher et jamais par la même voie. Ici, les ruisseaux creusent les chemins, les avalanches les détruisent. Aujourd'hui, on ne peut plus passer parce que le sol vient d'être labouré; demain, seules les mules pourront y accéder. Et quelles voitures il y a ici!!!
Aussi, mon Julien, n'y trouve-t-on aucun anglais, pas même un consul. Peu m'importe ce que l'on dit de moi.(68) Léo, quel juif! Il m'est impossible de t'envoyer les Préludes; ils ne sont pas finis. Ma santé est meilleure, je vais me dépêcher. Quant au juif, il recevra de moi une courte lettre ouverte qu'il avalera jusqu'au talon [en marge:] ou bien jusqu'où tu voudras. Le coquin! et dire que je suis allé chez lui la veille de mon départ pour lui dire de ne rien envoyer chez moi.(69) Schlesing[er] est encore plus chien d'avoir fait un album de mes valses et de l'avoir vendu à Probst alors
(67) Voilà le preuve de ce que Chopin n'est pas resté «cloîtré» dans la Chartreuse durant tout son séjour à Valldemosa, comme on l'a dit et redit!
(68) Julien avait donc rapporté à Frédéric des cancans faits à Paris. Comment ne pas regretter amèrement la disparition des lettres de Fontana à Chopin! Elles furent sans aucun doute brûlées par leur destinataire et probablement a Majorque même.
(69) On devine que Léo avait fait opérer un recouvrement chez Chopin.
qu'à sa demande instante je les lui avais données pour qu'il les adresse à son père à Berlin.
Tous ces poux me démangent moins à présent. Que Léo soit furieux, soit! Seulement, j'ai pitié de toi, mais au plus tard dans un mois tu seras délivré de tes tracas avec lui et avec mon propriétaire. Emploie, s'il le faut, l'argent de Wessel.
Que fait mon domestique? Donne de ma part vingt francs'701 d'étrennes au portier quand tu auras reçu l'argent et paye le fumiste s'il vient. Je ne crois pas avoir laissé quelque grosse dette. En tout cas, je te le promets, nous serons quittes dans un mois au plus tard. La lune est admirable ce soir. Jamais je ne l'ai vue aussi belle. A propos! tu dis m'avoir fait suivre une lettre des miens. Je n'ai rien vu, ni reçu. Et pourtant, elle me serait si nécessaire.' L'as-tu bien affranchie? Quelle adresse as-tu mise? La seule lettre qui, jusqu'à présent, m'est parvenue de toi était fort mal adressée. N'écris donc jamais «junto» sans précision. Le monsieur chez qui on peut m'écrire (un grand imbécile par parenthèse) se nomme Riotord. Je te donnerai la bonne adresse.
[Chopin avait d'abord écrit puis biffé: Je préférerais que tes lettres me fussent envoyées là où je suis, et mon piano aussi] Le piano attend depuis huit jours dans le port la décision de la douane qui réclame des montagnes d'or pour cette cochonnerie. Ici, la nature est bienfaisante, mais les hommes sont voleurs. Ils ne voient jamais d'étrangers, aussi ne savent-ils quel prix
(70) Vingt francs-or, soit environ quatre mille francs de la monnaie d'au jourd'hui.
leur réclamer pour ce qu'ils leur vendent. Les oranges sont pour rien, mais un bouton de culotte coûte des prix fantastiques. Mais tout cela n'est qu'un grano de sable en comparaison de ce ciel, de la poésie émanant de toutes choses et des vives couleurs de ce paysage. C'est l'un des plus beaux du monde et les yeux des hommes ne l'ont pas terni. Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont effarouché les aigles planant chaque jour sur nos têtes.lje t'envoie une lettre pour les miens et la traite J'aime Jeannot et déplore qu'il ne soit point préparé à assumer la direction d'une maison de bienfaisance pour les enfants dans quelque Bamberg ou Nuremberg. Qu'il m'écrive enfin et qu'il soit un homme. C'est, me semble-t-il, la troisième ou quatrième lettre que je t'envoie pour mes parents! Embrasse Albrecht, mais parle peu.
Ton Ch.
35. — La comtesse d'Agoult au major Pictet à Genève. Florence 10 janvier [1839]
[...] A propos, le pauvre Mallefille! le voilà au lit, malade de vanité rentrée, à tout jamais désabusé, désillusionné, désenchanté et tous les dés du monde.
Devinez-vous pourquoi? Oh! mais c'est une histoire impayable! pourvu que vous ne la sachiez déjà! Je reprends, comme Petit Jean, au déluge. Il y a dixhuit mois lorsque j'étais à Nohant (immédiatement après les Lettres d Marcie) passe en Berry, Bocage, l'acteur de la Porte Saint-Martin, honnête créature un peu bossue et passablement bête, au demeurant l'amant le plus ridicule de France à se donner. Cette
idée sourit à George; elle prend Bocage... Mais, par suite de cette honnêteté dont je vous parlais, l'acteur veut garder des ménagements, tenir la liaison secrète et ne venir à Nohant que lorsque les prétextes seront plausibles. Voilà que l'absence paraît trop longue à George, le secret trop lourd, et qu'elle quitte le bossu pour le borgne, l'acteur pour le dramaturge, Bocage pour Mallefille! On installe le susdit Mallefille en qualité de précepteur des mioches; pour l'amour du grec, oh l'embrasse. Puis la fantaisie prend à George de venir s'amuser à Paris. Mallefille reste à Nohant, pour mettre de l'ordre dans des affaires de fermier; et pendant ce temps George s'empare du tendre, rêveur et mélancolique Chopin. Mallefille arrive; on ne lui dit rien; on lui fait publier dans la Gazette musicale une ballade en l'honneur de Chopin... Enfin, je ne sais par quelle inspiration du démon, il conçoit des soupçons et va faire le guet à la porte de Chopin, où George se rendait toutes les nuits... Ici le dramaturge devient dramatique; il crie, il hurle, il est féroce, il veut tuer. L'ami Grzymala se jette entre les illustres rivaux, on calme Mallefille, et George décampe avec Chopin pour filer le parfait amour à l'ombre des myrtes de Palma! Convenez que voici une histoire bien autrement jolie que celles qu'on invente!
Ne pensez pas néanmoins que je ne sois frappée que par le côté plaisant de tout cela. Le plus souvent, lorsque ma pensée se reporte sur George, c'est avec une tendresse pleine d'affliction et d'amertume. Cette intelligence si élevée, ce cœur qui pouvait être si noble, se galvaudent, s'abaissent ainsi à la plus misérable vie d'intrigues. Cela fait mal. Serait-il donc vrai que
l'énergie et le génie ne sont point à leur place dans une femme, et ne peuvent que l'égarer? [...]