Frédéric Chopin à Julien Fontana, à Paris
Valdemosa, le 12. janvier 1839.
Mon chéri.
Je t'envoie les Préludes. Recopiez-les, Wolff et toi. Je ne crois pas qu'il y ait des fautes. Tu donneras les copies à Probst(71) et l'original à Pleyel. Tu porteras à Léo, que je n'ai pas eu le temps de remercier, l'argent de Probst pour lequel je joins un billet et un reçu. Sur l'argent que te donnera Pleyel, c'est à dire quinze cents francs, tu payeras le loyer jusqu'au Ier janvier — 425 francs — et tu donneras congé gentiment. S'il était possible de louer l'appartement pour mars, ce serait fort bien, sinon il faudra le garder un trimestre encore. Tu donneras, de ma part, à Nouguès les 1000 [francs] qui te resteront. Demande son adresse à Jeannot sans parler de l'argent, car il serait capable d'entreprendre Noug[uès] et je ne veux pas qu'en dehors de toi et de moi. quelqu'un soit au courant. Si l'appartement se louait, tu ferais mettre une partie des meubles chez Jeannot et le reste chez Grzymala. Demande à Pleyel de m'écrire par ton intermédiaire et dis-lui que j'en ai fini avec Wessel. Avant le nouvel an, je t'ai envoyé une traite pour ce dernier.
Dans quelques semaines, tu recevras la Ballade.{12)
(71) A Probst, pour l'édition en Allemagne; à Pleyel pour celle en France.
(72) La deuxième Ballade en fa majeur, op. 38. dédiée à Schumann.
des Polonaises™ et un Scherzo.{14) Prie Pleyel de s'entendre avec Probst(75) au sujet de la date de la publication des Préludes. Jusqu'à présent, je n'ai pas reçu une seule lettre de mes parents! Il faut que tu affranchisses tout ce que tu as à me faire parvenir. Mais ne sais-tu pas ce qu'est devenue la première lettre? Je vis dans ma cellule. J'ai parfois des bals arabes, (76) un soleil d'Afrique et une mer méditerranée. Embrasse les Albrecht, je vais leur écrire. Ne dis à personne —sauf à Grzymala— que je vais quitter mon appartement. Je n'en suis pas encore certain, mais peut-être
(731 Les deux Polonaises (la majeur et do mineur) op. 40, dédiées à Julien rontana.
(74) Le Scherzo en do dièse mineur, dédié à Adolphe Gutmann.
(75) Représentant à Paris de plusieurs éditeurs allemands et, notamment, îreitkopf et Hârtel, de Leipzig.
(76) Un soir de Carnaval, la paix de la Chartreuse fut troublée par d'étran- ;es rumeurs: «Ce fut d'abord, dit George Sand, un bruit inexplicable et que je ne iourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité sur un ■arquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, pour voir ce que ce pouvait tre. Le cloître était désert et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se approchait toujours sans interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la rofondeur des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, t nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, un bataillon 'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien de moins que Lucifer n personne, accompagné de toute sa cour, un maître diable tout noir, cornu et vec la face couleur de sang; et autour de lui un essaim de diablotins avec des ;tes d'oiseau, des queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs et des ergères en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains nomes [...]. C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui îtaient le mardi-gras et venaient établir leur bal rustique dans la cellule de laria-Antonia. [Vieille espagnole habitant la Chartreuse et qui servit de domesque à George Sand]. Quand tous ces diables furent près se nous, ils nous enfouirent avec beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien e farouche ni d'hostile en général dans leurs manières [...]. Nous les suivîmes ans la cellule de Maria-Antonia qui était décorée de petites lanternes de papier îspendues en travers de la salle à des guirlandes de lierre. L'orchestre, composé une petite guitare, d'un espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires de casgnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos indigènes qui ressemblent
ne rentrerai-je qu'en mai ou plus tard. Remets toimême ma lettre et le Prélude [?] à Pleyel. Ecris.
Ton
37. — George Sand à la comtesse Marliani, à Paris. Valdemosa, 15 janvier 1839.
Chère amie,
Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de Spiridion par la famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté de la faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.
Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes enfants, leurs leçons et mon travail.
Notre pauvre Chopin est toujours très faible et très souffreteux. Il fait ici des pluies dont on n'a pas d'idée ailleurs; c'est un déluge effroyable! l'air est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner; on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit Chopin est bien accablé et tousse
à ceux de l'Espagne, mais dont le rythme est plus original et plus hardi encore [...] Les boléros majorquins ont la gravité des ancêtres et point de ces grâces profanes que l'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précision et continuité sur les castagnettes».
toujours beaucoup. J'attends pour lui avec impatience le retour du beau temps, qui ne peut tarder. Son piano est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane, qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre intraitable.
Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment affligeant.
Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue d'un pauvre piano majorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans Pauvre Jacques.{11) Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense pas plus long qu'elle.
Adieu, chère bonne, je suis heureuse quand même le pluie, quand même l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.
(77) < Pauvre Jacques»: Il s'agit ici de la «Comédie- Vaudeville» de MM. Co-gniard frères, créée à Paris le 15 septembre 1835 sur la scène du Gymnase dramatique. Le célèbre acteur Marie Bouffé (1800-1886) y remporta un éclatant succès. Bouffé avait l'art de faire naître et le rire et les larmes. On lui doit d'intéressants. Souvenirs (1880).
J'embrasse votre Manoël et mon Bignat [Emmanuel Arago]. Amitiés à M. de Bonnechose,(78) que j'aime, comme vous savez, de tout mon cœur, et mille bénédictions au cher Enrico; ne le battez pas trop.
Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de Grzymala. Chopin vous supplie d'envoyer tout de suite par votre domestique sa lettre ci-jointe à M. Fontana.