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LETTRE XXIV

MERVEILLE A CHARMANTE

15 octobre.

Chère et charmante amie,

rai un rôle à apprendre ; mais Tespoir du succès s'efface à la pensée de causer avec toi dans un moment où je te sais triste.

Eh bieni ma petite Charmante, tes rêves n*ont pas le sens commun : te marier! y penses-tu?

Oublies-tu que notre bonheur consiste à faire celui des enfants auxquelles nous sommes confiées? Voudrais-tu tomber dans la vulg:arité des personnes, suivre la voie battue? D'ailleurs ce berger et ces moutons t'ennuieraient au bout d'une heure.

T' occuper du ménage! quelle corvée tu ambitionnes là, ma chère petite I Pour ma part, j'aimerais mieux qu'on me servit des pains à cacheter que d'avoir un chef; j'aimerais mieux aller à pied toute ma vie, que de commander mon carrosse, même si c'était celui deCendrillon.

Je sais bien qu'une de nos aïeules dit dans ses mémoires qu'on Tavait mariée à un certain prince Fortuné. Mais le mariage n'a pas été heureux. Le prince a laissé sa tête sur le chemin de fer, ce qui, selon moi, veut dire que ton berger laisserait la sienne au fond d'un précipice.

Charmante, qu'as-tu fait de ta raison?

Je n'aurais jamais cru qu'une poupée pût s'oublier jusqu'à rêver. Tu ferais une belle figure dans ta prairie de Nuremberg où personne n'irait te voir! Sans compter que tu aurais à souffrir plus que tu ne penses, de passer tes jours avec un petit va-nu-pieds sans connaissance du monde, sans esprit, sans expérience. Sottise! sottise! ma bonne amie. Ce qui fait le charme dé notre vie, c'est l'imprévu, l'insouciance de notre destinée et la joie de nous trouver dans les bras d'une bonne petite fille, d'être son premier amour.

Allons, Charmante, envoie-moi promener ton berger dans la prairie de Nuremberg, redouble de tendresse pour Thérèse et Léon, et aussi pour cette aimable Mme Eugénie, qui certainement serait de mon avis, si tu la consultais. J'ai peur de t'avoir fait de la peine, et je ne peux attendre la fin de ma lettre pour t' embrasser tendrement, ahl mais bien tendrement I

Il était facile de prévoir que la grapde comédie (imènerait une petite comédie.

' Raymond, sur lequel on ne comptait plus/ est arrivé après la première répétition de ces dames et de ces messieurs ; il a dit à Louise : « Ne voistu pas que Merveille veut jouer la comédie? » A ces mots, une troupe d'acteurs s'est aussitôt formée.

« Moi, je serai la belle^ toi, tu seras la bite.

— Mesdemoiselles, je vous trouve bien peu po lies. Gomment I Vous distribuez les rôles entre vous, petites égoïstes, sans songer à vos poupées, qui ont, sans aucun doute, plus de talent que vousl Eh bien! continua Raymond, tu l'aurais reconnu à ce discours, jouez ce que bon vous semble; moi, je vais composer une pièce pour les poupées et vous verrez.... ce que vous verrez. »

' L'oncle se promenait à grands pas comme un directeur de théâtre offensé. Il sortit un instant avec moi et reparut bientôt; sa mise avait subi des changements notables : sa tète ébouriffée comme celle d'un charlatan, une cravate blanche avec un nœud en ailes de moulin, annonçaient la gravité des circonstances; d'une voix solennelle il dit à l'assemblée : « J'ai l'honneur de vous présenter Mlle Rosàlba, personne d'un talent incomparable; elle chante à elle seule le duo, danse le ballet sur la cordé, et autres prodiges. >•

Cette petite scène répandit une gaieté folle dans

Df/Ve cercle; moi-même j'aurais bien voulu laisser échapper quelques bons éclats de rire.

îlr/fî entente cordiale a succédé au tumulte, et ce matin l'oncle Raymond nous a présenté une charade. Les rôles sont distribués, une affiche est

Une affiche est apposée dans le vestibule du château.

apposée dans le vestibule du château ; des laquais viennent retenir des loges à l'avance; notre théâtre s'est élevé comme par enchantement; car Raymond n'a pas voulu nous faire paraître sur celui des grandes personnes : son génie n'emprunte rien.

J'espère que tes rêves seront évanouis avant la fin de la r eprésentation : tourne la page.

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