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LETTRE XXIII

CHARMANTE A MERVEILLE

12 octobre.

Chère amie,

Sans t'en douter, tu as soulevé une question bien grave dans ta dernière lettre

Jamai3 peut-être n'aurais-je osé te dire que cette idée de mariage, repoussée par toi et par Loulouse dune façon si positive, est devenue le sujet de mes plus sérieuses réflexions.

Une poupée doit-elle se marier?

Chère Merveille, écoute-moi : pour donner un conseil utile, il faut bien connaître le cœur auquel il s'adresse.

D*abord, je n'ai pas besoin de te dire que l'ambition n'entre pour rien dans mes rêves. Je ne ferai qu'un mariage d'inclination, ou point.

Je suis aussi heureuse qu'une poupée peut l'éLre aux mains d'un enfant. Toutefois je t'avoue que Je ne serais pas fâchée de vivre un peu pour mon propre compte, de commander une dînette à mon

LETTRES DE DEUX POUPÉES goût, de mettre une robe selon ma fantaisie, de donner plus de temps à notre correspondance, de me reposer de tous ces jeux qui , seront encore les mêmes . dans cent ans, si je ne péris pas en bateau à vapeur ou sur le terrible rail-way.

Pas plus que toi, chère amie, je ne voudrais m'ailier à un polichinelle ou à quelque prétentieux marquis: je voudrais rencontrer un berger, habiter un joli chalet dans une prairie de Nuremberg avec de beaux arbres bien alignés ; avoir ma basse-cour, mes vaches et mes chèvres; présider à tout cela à côté d'un aimable berger de nos montagnes. De dentelles et de brocarts il n*en serait nullement question. Je déposerais même la crinoline avec transport; je prendrais le costume des mon-

tagnardes. Merveille, j'ai comme des éblouissements de bonheur à la pensée de battre la crème, de faire des fromages et de jeter du grain à mes poules.

Si tu me demandes où j'ai pris de pareilles idées, je te dirai que je n*en sais rien : seulement, depuis quelque temps, il me semble entendre une voie qui me répète sans cesse : Charmante^ marietoi i CharmanUy marie-toi!

Puisque les circonstances t'ont amenée au mariage de ta cousine Frédérique, tu es bien à même de réfléchir sérieusement sur une question que personne assurément n*a daigné examiner. Je ne te promets pas de suivra ^s conseils ; mais je te prie toutefois de ne pas me les refuser.

Quant à Tobjection qu'une poupée ne dit ni oui ni nouy je te rappellerai que qui ne dit rien consent.

J'approuve fort tes réflexions sur la comédie de château ; les gens du monde devraient se reposer des représentatiojis de la ville, regarder les champs, le ciel bleu, et, le dirai-je? oui, je le dirai : les mamans gagneraient beaucoup plus à s'occuper des plaisirs de leurs enfants qu'à jouer elles-mêmes.

Pardonne-moi, chère amie, la brièveté de cette lettre : cette pensée d'un changement d'existence m'a jetée dans un trouble dont, je le crains bieO:

mon aimable petite Thérèse ne me tirera pas de sitôt.

Adieu , j'attends ta réponse avec Timpatience de quelqu'un qui désire qu'on approuve ses projets, r

Ta confiante amie,

CUARMAKTË,

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