LETTRE XXX
CHARMANTE A MERVEILLE
Je sais lire, ma tendre amie, et chaque mot de ta lettre m*a été au cœur. Bien plus encore, fai as visé juste, ton coup de pistolet a tué mes vapeurs : il n'en est plus question. Je ne suis nullement surprise qu'une poupée française ait des idées belliqueuses. Peut-il en être autrement dans un pays où il n'est question que de victoires? Malheureusement, je suis comme Loulouse, je goûte peu le pétard, et, si j'entre dans l'armée, je me battrai à Tarme blanche. Je ne me sens pas éloignée d'appliquer un bon coup de sabre par le nez de Tennemi.
Cependant, l'humeur pacifique de Mme Eugénie ne me permet pas d'espérer qu'on me donne un maître d'armes.
Ouil nous nous verrons, Merveille, je le sens. Bonheur de se revoir après les jours d'absence !
Tu as raison , l'affection serait incomplètement heureuse si l'on ne se voyait pas. L'imagination
empiéterait sur les droits du cœur. Au premier regard, nous nous souviendrons de tout ce que nous avons dit dans nos lettres. Mais, comme les poupées ont toujours quelque chose à désirer, je meurs d'envie de t'embrasser, ma chère Merveille. Je t'avoue que je compte un peu sur la fée des poupées pour nous donner cette facilité à no* tre première entrevue.
Je suis folle de joie. Je ne rêve plus que promenades aux Tuileries, jeux de balle, corde , cache-cache, et tous nos plaisirs d'enfance. Ce serait un peu ridicule, si Ton savait notre âge ; mais il n'y a rien à craindre de ce côté.
Mes jeux sont beaucoup moins terribles que les tiens : nous faisons des maisons de cartes (ne pas confondre avec les châteaux : ce sont de véritables maisons à deux étages, ornées de peintures) ; une de ces maisons est habitée par une respectable famille de poupées. Rien n'y manque : meubles, cuisine, jardin, tout y est. L'autre jour, c'était la fête d'une poupée, il y a eu illumination.
Cette architecture de cartes est un jeu trèsingénieux, et j'ai vu avec plaisir que Thérèse était extrêmement habile à ce genre de travail.
A propos de travail , on nous a présenté l'autre |Our une poupée qui ne serait pas du goût de toutes les demoiselles de ma connaissance.
Fifi:ure-toi une jolie petite poupée, mise comme
une honnête ouvrière, portant sur elle son dé, ses ciseaux , ses aiguilles et son coton. C'est une corbeille à ouvrage présentée par une gracieuse poupée. La charmante petite Léonie, à qui appartient cette nouveauté, m'en paraissait très-iière. Je ne sais pas si elle a bien compris renseignement que porte avec elle la poupée travailleuse.
La poupée travailleuse.
Thérèse prépare déjà mes toilettes. Je crains même qu'elle ne fasse des folies. Elle veut que j'aie des robes à queue. En vain, Mme Eugénie lui a-t-elle remontré l'inconvénient de cette mode , Thérèse soutient que c'est une mode bien plutôt faite pour nous que pour les femmes
Merveille, quel bonheur d'aller à Paris 1 Je sens tous mes goûts de Parisienne se réveiller. J'entends le bruit des rues, je vois la foule , notre chère maison de Giroux, j'entre, je me montre radieuse, je souris, on me reconnaît, on m'entoure.... je suis folle. Adieu, et bientôt un tendre bonjour.
CHAnMANTE.
LETTRE XXXL
LA MÊME A LA MÊME
Chère, chère amîe, c'est à peine si j'ose t'aunoncer le malheur qui m'atteint au moment où je me berçais des plus douces illusions. vains projets de poupées! vanité 1 Mais surtout, ô douleur I
Chère Merveille, il ne s*agit pas cette fois d'une vapeur plus ou moins sombre. Ta philosophie ne trouvera rien pour calmer la peine que je vais te causer par le récit d'un événement incroyable, inouï peut-être dans les annales d es poupées.
Tu connais Thérèse comme je connais ta Loulouse. Tu sais que j'étais heureuse, dans une bonne famille^ entourée de bons exemples. Tu n'ignores pas non plus que, grâce aux soins de ma petite iille, j'avais conservé la beauté du premier jour. Gomment donc expliquer l'affreux caprice qui a passé par la tôte de l'enfant?
Hier matin, en faisant ma toilette, Thérèse me regarda pendant cinq minutes et s'écria tout à
coup : « C'est décidé, Charmante, je veux qu'on te cbange les yeux 1 Nous allons à Paris, rien ne sera plus facile. »
Changer les yeux de sa powp^/ Merveille, as-tu jamais entendu parler d'un pareil forfait?
Enfants, que vous êtes cruels I Vous n*avez pas la tendresse du nom que vous empruntez. Jamais une mère ne voudrait changer les yeux de son enfant. Peu lui importe la couleur de ces yeux. Pour elle, le regard en fait toute la beauté.
Merveille, je suis au désespoir.
Insensée que j'étais de me réjouir de revoir Paris ! à peine arrivée, j'irai en fabrique. Cette pensée m'est insupportable. Non-seulement j'aurai à subir une opération dont le résultat est toujours incertain, mais à quelle main serai-je livrée? Quel logement, quelle société aurai-je? Et enfin, je te le demande en baissant les yeux, comment serai-je vêtue?
Je ne crois pas que la fortune ait joué depuis longtemps un tour aussi cruel aux poupées I
Quels yeux aurai-je? Voilà la question que je me pose jour et nuit. Peut-être des yeux verts! Si au moins j'étais sûre d'avoir de beaux yeux bleus comme les tiens, je me consolerais de perdre les yeux noirs qui faisaient l'agrément de ma personne.
Ce qui m'alarme par-dessus tout, ma tendre
amie, c'est que tu ne me reconnaîtras pas. Je sais bien que les yeux sont le reflet de l'âme ; mais en est-il ainsi pour nous î
Ce doute me fera peut-être mourir avant qu'une main mercenaire m'arrache les yeux.
Pauvre amie, il me semble te voir : tu partages ma douleur, tu t'inquiètes pour ta Charmante, et peutêtre encore plus pour l'enfant capable de concevoir une pareille pensée : changer les yeux de sa poupée !
Vois-tu, Merveille, j'aurais préféré que Thérèse eût eu la fantaisie de me mettre des lunettes. Et puis, chère amie, il faut qu'il y aitdéjà dans ce petit cœur d'enfant un germe d'inconstance effrayant pour l'avenir : changer les yeux de sa poupée! Cette action-là, je le crains, ne portera pas bonheur à Thérèse. Et que dire de Mme Eugénie qui supporte un pareil caprice î
Oh ! si au moins je pouvais encore recevoir une lettre de toi 1 Je suis sûre que tu saurais trouver dans ton cœur une raison pour me consoler. Raison sans raison, peut-être; mais n'importe, je la trouverais excellente.
Chère amie, ne m'écris plus. Quand ta lettre m'arriverait, je n'aurais plus d'yeux pour la lire.
Ainsi finit le charme de cette correspondance intime dont tes sages leçons n'étaient pas le moindre agrément.
Ma folle joie est changée en tristesse. J*avais
fien entendu dire autour de moi que souvent il en est ainsi; mais je n'y croyais pas, Merveille : les poupées ont besoin d'expérience tout comme les personnes. Maintenant, il me prend un remords de t'avoir attristée par mes doléances J auvre amie, ne te tourmente pas trop : f aurai du courage, et, sois-en sûre, j'oublierai mes souffrances en revoyant le jour, nos campagnes fleuries, nos montagnes couvertes de neige. Il me semble que je n'ai point assez aimé, assez regardé tout cela ; que mes lettres étaient trop courtes. regrets 1
Je fais un paquet de tes lettres. Je les cache dans un endroit que toi-même dois ignorer, de crainte que celle-ci ne s'égare. Quand j'aurai des yeux. Merveille, je relirai notre correspondance, afin de reprendre la vie où je l'avais laissée.
Adieu, adieu, mille fois adieu, ma chérie, mes yeux te reconnaîtront toujours-
Charmante. ..
TABLE DES MATIEri!
Lettres. V&gen.
Lettre I. Merveille à son amie 3
Lettbr II. Merveille à son amie 10
Lettre III. Charmante à Merveille 22
Lettre I.V. Merveille à Charmante 27
Lettbk V. Merveille à Charmante 32
Lettre VI. Charmanie à Merveille 44
Lettre VII. Merveille à Charmante 52
Lettre Vni. La même Ha même • 60
Lettre IX. Charmanie à Merveille 72
Lettre X. Merveille à Charmante 94
Lettre XL Charmante à Merveille 104
Lettre XII. Merveille à Charmante 121
Lettre XIII. Charmante à Merveille 133
Lettre XIV. La même à la même 145
Lettre XV. Merveille à Charmante 160
Lettre XVI. La même à la môme 169
Lettre XVII. Charmante à Merveille 180
Lettre XVIII. Merveille à Charmante 192
Lettre XIX. La même à !a môme 211
Lettre XX. Charmante à Merveille 221
Lettre XXI. Merveille à Charmante 234
Lettre XXII. La même à la même . 235
Lettre XXIII. Charmante à Merveille ^ H