LETTRE XXIX
MERVEILLE A CHARMANTS
Oh I la sotte poupée que mon amie avec ses vapeurs I
Charmante, Torgueil te perd, tu tournes à la personne, tu veux te donner de l'importance, tu prends des airs.
Des vapeurs I ma chère petite amie, es-tu folle? c'est tout au plus permis aux grandes dames, et encore n'en sont-elles pas moins ennuyeuses I
Ta plume si gracieuse, si aimable à l'ordinaire, est d'une insignifiance qui me fait douter si c'est la tienne.
Tu préfères l'absence au plaisir de nous voir I grand merci I tu voudrais faire la moue? Alors, ma chérie, reste dans ton département. Ton regret perpétuel de ne pouvoir parler me fait croire que tu serais une fameuse bavarde si tu avais une langue. Parler! Tout le monde parle, excepté nous. Il y a bien assez de bêtises répandues dans l'air! Je me moque de ne pas parler, je serais
même très-heureuse de pouvoir me boucher les oreilles de temps à autre.
Chacun a son goût et sa manière de voir, Charmante : je trouve que le silence que nous gardons si bien est on ne peut plus distingué. Oh I la méchante Merveille, qui gronde sa petite amie, au lieu de lar plaindre et de la dorloter I
Ma chère amie, je te place au-dessus des enfants gâtés et des femmes nerveuses. Allons, Char* mante, du courage, de l'énergie!
Écoute, quoi que tu en dises, voici une nouvelle qui ne te fera pas de peine : nous irons probablement passer quelques mois à Paris I Eh bien I mademoiselle, qu'en dites-vous?
Nous nous rencontrerons. Car par un effet singulier, moi je vois tout en rose, mais réellement en rose : les arbres roses, la prairie rose, ma soupe rose, tout rose, excepté le ciel et les yeux de Lou iouse, qui sont d'un bleu charmant.
Gustave a eu l'autre jour une idée des plus étranges : ayant joué toute une soirée aux voleurs, n'a-t-il pas persuadé à Loulouse, qu'après avoir couru de pareils dangers, il était urgent de m'apprendre à tirer le pistolet et à faire les armes.
Loulouse s'est récriée bien haut; mais, bonne maman ayant été consultée, il a été décidé que cet exercice pourrait avoir son utilité.
Tu ne t'étonneras plus de la décision de bonne
maman, quand tu sauras que Loulouse est une poltronne, qui crie pour un pétard et renonce aux meilleures papillotes de chocolat quand elle suppose y trouver de Y artifice.
Maître Gustave a donc eu r.-^r^^^--'^r\'\ la joie (le me mettre dans ,',;j 5^i\^|\j les mains une sorte d'in- '-Iv strumentauquelila donne
Je ne rêve que guerre et bataille. (Page 317.)
le nom pompeux de pistolet. Des grains de maïs et des pois chiches ont d'abord servi de balles et étendu sur le carreau des brigands espagnols d'une audace incroyable. Puis , souis la présidence de M. Deville , on a mis une petite amorce à mon pistolet, et, Charmante, fax fait feu.
A peine ai-je senti Todeur de la poudre, que je me suis sentie pénétrée d'une ardeur guerrière que j'étais loin de soupçonner en moi. Je ne rêve que guerre et bataille. Loulouse prétend même que je n'ai plus la même physionomie. Elle me trouve Tair trop belliqueux et a cru devoir me faire un long discours sur le duel.
n y a exagération dans les craintes de Louise ; je ne veux provoquer personne ; mais, si j'entendais dire qu'il se forme dans quelque monde inconnu un régiment de poupées, j'en prendrais volontiers le commandement, à condition toutefois qu'on ne me mettrait pas de vilaines moustaches.
Quel contraste , chère amie , entre tes vapeurs et mes fantaisies militaires! Est-ce à dire que nos cœurs ne s'entendent plus ? Garde-toi de le croire.
Oui! ma chère petite amie, il faut le croire, nous nous verrons cet hiver; nous ne nous dirons rien ; mais un regard, Charmante , suffira à notre bonheur.
Adieu, adieu, ma chérie; si tu sais lire, tu verras que celte lettre est l'expression de la tendresse la plus vraie.
Merveille;