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LETTRE III

CHARMANTE A MERVEILLE

nonlcaiix, l»*^ dcc?niLre

Enfin, chère amie, je peux répondre à tes deux aimables lettres, te remercier, te parler de moil

Que cette séparation a été cruelle 1 Te souvienstu de mes pressentiments, de mes confidences nocturnes, lorsque nous attendions notre sort chez Giroux? Ta gaieté, ta philosophie, ne pouvaient apaiser mes craintes sur Tavcnir. Maintenant, plus de doute : j'ai quitté Paris, je suis en province, à Bordeaux, belle ville, j'en conviens; mais ce n'est pas la capitale! Javais rêvé une autre destinée; surtout depuis le jour où je faillis me trouver dans les bras d'une jeune princesse, que sa mère appelait Zinnia. Je ne sais quoi me disait que j'aimerais cette enfant, qu'elle serait bonne et gentille pour sa poupée.

Que mon sort eût été différent I

J'appartiens à la fille d'un riche négociant de Bordeaux ; elle aime peu l'étude, elle aime en-

T::o lL\f ''Olfi

PUD.;C LiBRARY

TILt). N . C 'I D, 1 ^

corè moins à travailler pour moi. Mon trousseau a été fait par une brave négresse, qui ne voit jamais les roses de mon teint sans soupirer d'envie. La bonne négresse me protège : « Petit mamzel, dit Zoraïde, pas gentil ça laisser poupée toute seule. » Mors Thérèse me prend, me raconte toutes

Zoraide.

les histoires de ses amies; c'est un esprit de commérage qui me va peu. J'espère avec le temps m'habituer à ma triste position.

Nous avons eu une assez jolie dînette le jour de mon arrivée, mais mal servie, dans un ménage de fer-blanc : de la garbure, de la salade et de la bouillie de maïs. Je suis bien sûre que la

26 ij=:ttres de deux poupées.

huitième merveille du monde est mieux traitée et que le premier ortolan lui sera servi.

Quant aux équipages, je n'ai rien à désirer.

Nous avons des clievaux anglais, qui vont comme le vent. L'heure de la promenade n'est pas san^i charme : je suis déjà connue aux Chartrons, beau quartier de Bordeaux. On s'arrête pour me voir passer. Je crois même avoir été saluée hier par la poupée de la fille du préfet.

Mon nom, Merveille I Ohl c'est un nom qui n'a pas coûté un grand effort d'esprit : Thérèse, en souvenir d'un certain prince Cyharmanty a voulu m'appeler Charmante. C'est bien simple , comme tu vois.

Adieu, ma Merveille chérie, relève mon courage, dis-moi des tendresses : c'est la meilleure morale que tu puisses me -faire.

Adieu. Ton amie dcsoîco,

Charmanie.

MERVEILLE A CHARMANTE

24 décembre. ^

^ Des tendresses! oui, mais plus tard. Avant tout, il faut que jeté gronde, et vertement; c'est le devoir d'une véritable amie.

Mademoiselle n'est pas. contente de son nom.

On m'appelle Charmante, c'est bien simple. Vraiment! Eh bien, moi, je trouve ce nom au-dessus de tous les autres; ce n'est pas la beauté, nî la majesté, ni la fierté et la noblesse : être charmante, c'est plus que tout cela. C'est, mademoiselle, plaire sans effort et presque malgré soi; c'est parler au cœur autant qu'aux yeux. Chère amie, je te Tavoue en toute sincérité, quand on dit de moi, avec un certain accent qui ne trompe pas: Elle est charmante, j'oublie le prestige attaché à ce grand nom de Merveille^ que tu parais ambitionner.

Charmante! quelle douceur, quelle suavité dans ce nom I

La province ne te plaît pas ; tu ^vais rêvé une existence princière, une couronne peut-êlre? Ahî que les rêves sont dangereux, môme pour les poupées.

Je sens ma colère se changer en compassion. Pauvre amie, où donc as-tu pris ces idées de grandeur? qui a pu te dégoûter d'une vie paisible et honnête ? Si les poupées du grand monde pouvaient parler, elles en diraient de belles: caprices de leur maîtresse, point d'intimité, exclues de la vie de famille, paraître trois ou quatre fois par an au salon, être jetées sur un lit doré, ignorer toute la vie la douceur d'un véritable oreiller Voilà ce que la plupart des poupées du monde nous diraient.

Je ne puis, ma chère enfant, partager tes idées et tes sentiments. Je trouve qu'une bonne bourgeoise de poupée peut, si elle a quelque bon sens, être fort heureuse en ce monde.

Charmante, tu es vraiment un peu bégueule, passe-moi le mot. Dis- moi ce qu'il t'en reviendrait de bon de manger dans de la porcelaine ou du cristal? Et que nous importe, après tout, de taire la dînette avec des navets ou avec des biscuits I Enfant, va!...

Ne méprise pas cette bonne négresse; elle aura, sois-en sûre, plus d'une invention pour vous amuser.

Commence ton éducation ; observe les petites filles ; ce sont nos livres à nous ; toute la science d'une poupée est là.

Maintenant que j'y pense, c'est à peine si j'ose te dire la métamorphose qui s'est opérée dans ma personne.

M'aimeras-tu encore, en apprenant que j'ai quitté mes fins souliers pour des sabots , ma robe de

Je travaille aux champs.

soie pour un jupon de laine rouge et vert, mon chapeau élégant pour un bonnet? En un mot, je suis une paysanne, une franche paysanne. Je travaille aux champs; je rentre avec mon tablier rempli de feuilles morids pour les vaches de notre bergerie de Nuremberg; j'ai les mains rouges; je mange à la cuisine, et l'on me sert de la choucroute.

Cependant je suis fraîche et de bonne humeur.

Je reprendrai, quand Loulouse le voudra, ma toilette de jeune personne comme il faut. Voilà, ne t'en déplaise, ma Charmante, ce qui s'appelle être une grande dame.

Assez de morale, n'est-ce pas, chère amie? Si

Portrait de Louiouse.

je te gronde, c'est que je t'aime joliment ! Jamais je ne me permettrais de pareils discours avec une poupée étrangère, je me retiendrais; mais avec toi, ma chérie, la vérité est un devoir.

Nos montagnes sont perdues sous la neige; on dirait un pays de sucre. Les enfants ont de vilai-

les engelures, qui les retiennent absolument au logis.

Nos récréations se passent dans la chambre de bonne maman (ah! que celle-là mérite bien son i:oniI). Nous pouvons monter sur les fauteuils, touclier à tout, mettre du bois dans le poêle: c'est un bonheur sans nuage.

Hier, elle nous a fait servir une brioche et des confltures avec de bons verres d'eau ; ensuite elle nous a conté une histoire ([ue j'ai transcrite en toute hâte, et que je t'enverrai par le prochain courrier, ne voulant pas attirer l'attention de la directrice de la poste (personne tant soit peu curieuse) par l'épaisseur de ma lettre.

Adieu, ma chère petite sœur; je mets des baisers sur toutes les blessures que j'ai faites à ton amourpropre. ^

Uerveille la paysanne.

UEr.VF.ILLE A CHARMANTE.

26 décembre.

/Nous sommes ton s ftpr^ ^imp^ Hn cerveau. Lou* louse m*a confectionné des mouchoirs et m'a appris à me moucher.

La neige tombe. Bonne maman nous tient dans sa chambre et invente toutes sortes de jeux.

Hier , au moment où nous nous y attendions, le moins, elle nous a raconté Thistoireque j'ai transcrite d'un bout à l'autre. Notre correspçndance développe singulièrement ma mémoir^.

C'est donc notre grand' mère qui fera tous les frais de cette lettre; je ne t'envoie pas moins mille tendres baisers.

Adieu.... Que ce mot a de charmes, malgré la tristesse qu'il met au cœuri

Merveille.

l'oisead empaillé et le rossignol.

a Un oiseau apporté d'Amérique en France fut mis dans une belle caere dorée: mais l'étranger re-

grettai t ses forêts, son ciel toujours bleu et ses amies. Au bout de quelques jours, ^ mourut. Son maître le ât empailler ; et pour conserver au moins une illusion, il le laissa dans la cage, ayant soin d'y mettre du grain et de Teau pure, comme si le bel oiseau vivait Le printemps venu, la cage fut accrochée à la fenêtre, qu*ombrageait un rosier dont les fleurs abondantes complétaient la parure des filles du village.

« Par une belle matinée a'avril, tous les oiseaux du pays s'éveillèrent en chantant, joyeux qu'ils étaient de voir l'hiver fini. Ils s'appelaient, se répondaient, battaient des ailes, se becquetaient, se racontaient les terreurs passées de l'hiver, la disette, le froidet la tristesse de leurs mauvais logements, puis aussi le courage dont il avait fallu faire preuve pour entre^prendre le plus petit voyage; car, disaient ils tout bas, il y a toujours sur notre chemin un chasseur ou un méchant enfant pour nous faire mourir I

— Ce n'est pas moi, s'écria le petit Gustave, je leur donne du pain tout l'hiver I

— Mais ce jour-là, continua grand'mère, Louise m'a permis cette familiarité, les oiseaux oublièrent leurs chagrins. Us voltigeaint partout, sur la haie Heune^ sur les toits des maisons, ayant soin de chanter un petit air, en guise de bonjour amical aux hôtes du logis. Quelques-uns même

allaient frapper les vitres de leur bec, comme pour dire: nous voici encore revenus avec le beau temps I

,t(i,^ffei.

Ils voltigedici-t partout^

« Us n'étaient pas seuls joyeux, mes enfants: tout le monde était content de voir la prairie verte, parsemée de pâquerette s, et d'entendre de bonne

musique, sans aller au spectacle ou auikmsfitxar.

« Parmi toute cette troupe joyeuse, une^uvfitte-- ux^^.( *-^ s'approcha de la cage du bel Américain, et fut tellement éblouie de son plumage qu'elle resta le bec ouvert au milieu d'un fort beau morceau, qu'elle était en train d'exécuter. La petite coquette sauta sur la cage, frappa du bec les Jls defer, déroba un morceau de biscuit et alla le manger chez elle avec son compagnon.

« Je viens, » dit-elle, « de voir ici près, dans une cage, un bel oiseau; il n'y en a pas de semblables dans toute la France, ni mémo en Europe.

— Bonne maman, Merveille dit que la fauvette savait la géographie.

— Assurément ; tous les voyageurs ont des connaissances géographiques.

— Chante-t-il bien? demanda l'oiseau un peu piqué.

— Gardez-vous d'en douter, mon ami I

— Je veux le voir, » dit-il; et aussitôt il partit. Chemin faisant, il rencontra certains oiseaux de ses amis, qui, sur son invitation, le suivirent.

« Arrivés près de la cage, ils restèrent tous stupéfaits, et ne retrouvèrent plus la parole que pour louer et,,fiiiviêrja parure de l'étranger. « Je voudrais ses ailes, » dit le pivert; '< moi, son aigrette,' » ajouta la mésange; « moi sa cravate;

(;Hvvti.'

moi, son gilet, » dit un autre, et là-dessus il s'éleva une discussion des plus chaudes. » Eh bien, » dit un moineau pas mal honteux de sa robe terne^ de la simplicité de sa coiffure et surtout de la DDLe^cyiinêriiLiie sa queue, « je déclare que, vou- « lût-on me faire présent du plumage éclatant de « cet étranger, je refuserais net, s'il fallait pas- < ser ma vie dans une cage, sans mot dire, sans « rien voir du monde. » Et là-dessus, il alla se poser sur le tuyau d'une cheminée, regardant à droite, à gauche, puis il disparut dans la cheminée pour faire crjire aux autres, sans doute, qu'il avait une affaire importante dans la maison.^^ ^ Cet oiseau d'Amérique, dit grand'maman (en ôtant ses lunettes pour délasser son nez), était vraiment bien beau.

« Je vais vous en faire le portrait.

« Sa tête était surmontée d'une aigrette vert et or; ses ailes à moitié étendues semblaient recouvertes d'un manteau de pourpre brodé de jais noir; sa poitrine violette et jaune étincelait sous les rayons du soleil; enfin, sa queue se composait d'un mélange de plumes qui rappelaient toutes les couleurs de sa parure.

« Les visiteurs firent de grands compliments à l'étranger, car c'est toujours par là qu'on commence; ils lui chantèrent leurs morceaux les plus renommés, sans obtenir un signe d'assentiment.

et ils parurent fort humiliés d'une semblable réception. Tout en disant que Thôte de la belle cage était un sot, un malhonnête, les gentils oiseaux ne pouvaient s* empêcher déparier de lui, d'aller jeter de temps à autre un coup d*œil sur la cage; et toujours ils revenaient émerveillés.

« Un rossigno l, fort occupé de sa famille, était a^ ] le seul, à trois lieues à la ronde, qui n'eût pas '< daigné se déranger pour aller voir l'étranger.

« Cependant, sa compagne lui dit un jour :

a Mon ami, je veux que, toi aussi, tu ailles rendre « visite à ce bel étranger.

— Moi 1 te quitter , ma mie , s'écria le rossi- « gnol, pour voir un oiseau habillé de rouge et « de vert! Ohl non! Il y a loin d'ici. Tu t'ennuie- « rais, et moi je serais inquiet, p

a Puis il se mit à chanter l'air favori de sa mie. Mais cette bonne Mme Rossignol . n'était pas une vilaine égoïste : « Va, » lui dit-elle, «mon tendro « ami ; » et, le voyant un peu ébranlé, elle ajouta : « Je ne serais pas fâchée pour mon compte de « savoir à quoi m'en tenir sur cet Américain du « Nord.

— Tu le veux? Eh bien, je pars. »

« L'aimable oiseau voltigea d'ombrage en ombrage, et arriva près de la maison ; mais il se tint caché longtemps sous une branche fleurie de lilas. Le cœur lui battait; il ne pouvait se décider à se

montrer au grand jour. Il soulevait ses ailes, sans quitter la branche. Enfin, profitant d'un moment de silence, il se mit à soupirer comme pour annoncer sa visite, et alla se poser assez près de la cage pour faire ses observations.

« Gomme tous les autres, le rossignol fut ébloui ; mais il ne se laissa pas intimider, et, avec l'assurance qu*ont tous les véritables artistes, il n'en fit ni une ni deux, et adressa la parole au superbe étranger.

—Je crois, dit grand'mère, que nous pourrions interrompre, au moins jusqu'à ce soir. »

A cette proposition inattendue, il s'éleva de tels cris d'opposition, que moi-même j'en eus les oreilles écorchées.

Bonne maman se rendit bien vite. Les enfants resserrèrent le cercle ; Louise me ferma les yeux un instant, pour avoir le plaisir de baiser mes paupières.

« Donc, le rossignol dit ; « Salut, noble étranfc ger, comment vous portez-vous?

— Mais, vous êtes bien honnête. Je suis un peu étourdi de toutes les visites que j'ai reçues depuis mon séjour dans ce pays. Puis-je savoir a qui j ai l'honneur de parler?

— Au rossignol.

— Oh 1 votre réputation est bien connue. Vous êtes, dit-on, le premier chanteur du monde. Moi,

je n*ai jamais eu beaucoup de voix , et je l'ai tout à fait perdue, depuis que je suis empaillé.

— Vous êtes empaillé?

— Ne Test pas qui veut. C'est un honneur rarement accordé aux oiseaux de votre espèce.

— Pour le quart d'heure, répondit le rossignol, je me contente d'être en vie.

— Je vous plains, moi, mon cher, d'être en vie, d'avoir froid, de courir d'arbre en arbre, de vous nourrir, de bâtir un nid, de trembler pour votre

Georges. — Qu'il est bêtel

— Comme tous les orgueilleux.

Gustave. — Vous interrompez toujours bonne maman I

« Ah I » dit le rossignol d'une voix émue, « ne « me plaignez pas ; je suis le plus heureux des « oiseaux. J'aime l'air, la feuillée et ma douce com- « pagne. Mo» nid! avec quelle joie je le bâtis au « printemps ! Il est pauvre, obscur, j'en conviens; « mais là, on s'aime en liberté. Plus d'une fois, a sans doute, nous tremblons pour notre couvée; a mais , le danger passé , le bonheur est plus « grand. J'ai trois beaux petits, qui reconnaissent a déjà leur mère et moi ; nous leur donnons tour a à tour la becquée.

— Tout cela n'empêche pas que vous pouvez

crever, sans que personne songe à vous empailler.

Personne ne vous admirera.

— ^eu ni'importe, j*aime Toubli des hommes ; il n'a fallu rien moins que le désir de plaire à ma compagne pour me faire sortir de ma retraite. Le soleil m'a donné mal à la tête.... je vous quitte.... aussi bien nous ne nous entendons guère.

— Je vous remercie de votre visite. Ne voudriezvous pas me chanter un petit air?

— Impossible.

— Eh bien! adieu. Reviendrez-vous me voir?

— Dans un an. D'ici là, j'aurai mille affaires. Il se peut même que je fasse un petit voyage. Je suis très-désiré par d'aimables enfants, qui ne m'ont jamais entendu, et quand on peut faire plaisir —

« Les deux oiseaux se saluèrent poliment en se disant : « A Tannée prochaine. »

« Le rossignol ne fit que deux petites stations, tant il lui tardait de rentrer chez lui.

— Eh bien! Tas-tu vu?

— Oui.

— EsWl aussi beau qu'on le prétend?

— Il est superbe; mais....

— Mais quoi?

— n est empaillé, et très-fier de l'être.

— Horreur I » dit le gentil oiseau en tournant la tête./

DE DEUX PJUPÉtIS. 41

— H me plaint d'être en vie, d'être mal vêtu, de bâtir mon nid, de vivre loin du monde.. .

— Assez, assez, mon tendre ami , il ne faut pas que nos petits entendent de pareils discours. Ce bel oiseau est un égoïste qui ne connaît pas le bonheur d'aimer. Nous plaindre d'être en vie ! de voir la verdure, d'en respirer le parfum, de vivre enfin. Pardon, mon ami, de t' avoir fait sortir pour aller voir un si sot personnage. »

« A ce discours succéda un renouvellement de tendresse. La mère becqueta ses petits, resserra ses ailes, et le père n'eut pas la patience d'attendre jusqu'au soir pour chanter son plus doux chant d'amour.

a Cependant, en ce monde, tous les oiseaux, grands ou petits, sont les mêmes : le rossignol, malgré sa philosophie, était vexé de s'être entendu reprocher sa mauvaise tournure et sa fortune précaire.

ce L'année suivante, sans rien dire, il se dirigea vers la demeure de l'orgueilleux étranger. La maison était fermée, les jardins négligés. Quelques roses printanières levaient timidement la tête au milieu des ronces , que l'absence du jardinier avait rendues hardies. Une seule fenêtre était en* tr'ouverie et laissait voir la cage dorée. L'oiseau aux vives couleurs n'était pas, comme l'année précédente, perché sur un bâton d'ébène, avec

toutes les illusions de la vie. Il était couché sur le plancher, presque entièrement dépouillé .de' ses plumes, et de gros vers couraient sur lui. Voici ce qui était arrivé : son maître étant absent, la gardienne du logis oublia bien vite un oiseau qui ne chantait pas, ainsi que les recommandations du maître. La poussière et le soleil engendrèrent la vermine, et, au bout de quinze jours, Torgueilleux était réduit en poussière 1

« Les meilleurs oiseaux ne sont pas exempts de mauvais sentiments. Le rossignol, dont nous avons tant admiré la sagesse, ne put se défendre d'un mouvement de joie involontaire en voyant la fin misérable de ce fier Américain, et le regardant avec mépris : « Je ne voudrais pas, » dit-il, « un de ces vers pour nowrir mes petits!

« Il s'en retourna, méditant sur la vanité des plumes rouges et vertes, et bénissant sa modeste parure qui lui permettait de passer inaperçu dans les bois.

— Eh bien! dit Louise, en me mettant debout sur ses genoux, et posant un doigt sur sa petite bouche rose, ce qui arrive aux oiseaux pourrait fort bien arriver aux poupées : il faut se faire aimer, Merveille, par ses qualités et ses talents, et non pas pour la couleur de ses plumes.

— Je n'aurais pas mieux dit. ajouta bonne maman. Allons, vous êtes de gentils enfants et si....

— Et si nous sommes sages , nous aurons encore une histoire, » répliqua le grand Georges.

Bonne maman sourit et nous mit tous à la porte.

J'espère que mon histoire t'a intéressée. J'allais dire : raconte-la à ta petite fille. J'oubliais qu'il ne nous manque que la parole.

Encore adieu, amie, je t'envoie mon plus doux sourire. ^

Merveille.

CHARMANTE A MERVEILLE

2j«lTierlt....

f Je suis profondément touchée, ma chère amie, de ta sollicitude pour moi. Quelle peine n*as-tu pas prise pour transcrire cette histoire ! Car, malgré notre étonnante facilité à manier la plume, je sais par expérience que notre petit cerveau se fatigue aisément, et, malgré notre goût pour la correspondance, nous n'en restons pas moins de faibles poupées.

On écrit des lettres de bonne année autour de moi. Je n'avais pas besoin de voir Thérèse et son frère Léon (j'avais oublié de te parler de ce petit bonhomme) à l'œuvre, pour t'adresser des vœux aussi tendres que sincères. Ma douce amie, je te souhaite de conserver cette égalité d'humeur, ce bon sens qui fait de toi la plus agréable et la plus heureuse des poupées. Dans un an, si nous avons encore la tète sur les épaules, mon souvenir te reviendra fidèlement : il en sera toujours ainsi.

L'inconstance, le caprice, ne sont point le fait de pauvres petites poupées ; il faut laisser ces grands et vilains défauts aux personnes. Aimons -nous toujours, Merveille, là est notre bonheur.

Thérèse.

Tu vois déjà, ma chère, qu'il s'est opéré un heureux changement en moi. J'ai donné congé à la mélancolie, et je suis redevenue une poupée raisonnable; mon cœur s'en ressent.

Ce ne sont pas tes aimables oiseaux qui ont

opéré cet heureux changement. C'est toi, toi seule, ma bonne Merveille.

Comment ne pas oublier les petits tracas de la vie, les caprices et les enfantillages de Thérèse, en me sentant si tendrement aimée de toi?

Tu as de la raison pour deux. Eh bien I traitemoi comme ton enfant, reprends-moi, instruis-moi; je te promets obéissance. Ta lettre m'a tout à fait remise de bonne humeur. Cette disposition annonce toujours la santé, même chez une poupée. Je peux donc, sans alarmer ta tendresse, te raconter un tragique événement dont j'ai manqué ttre victime.

L'hiver est si doux dans ce pays, qu'aux pre^ miers rayons de soleil on part pour la campagne, où Ton passe un jour ou deux. Excellente habitude pour nous et nos enfants I

La semaine dernière, nous sommes allés passer vingt-quatre heures au joli château do la Roche, où M. Launoy a toujours des travaux à surveiller

Thérèse et moi nous étions ravies de changer de place, de courir dans de beaux jardins où l'hiver n'ose pas s'arrêter.

Dés roses avaient attendu notre visite pour s'épanouir; les oiseaux, sans rancune de la bise du mois dernier, essayaient leurs airs de printemps.

La journée fut des plus charmantes (je n'écris jamais ce mot sans confusion), et la perspective

dl: deux poupées. 47

de passer la nuit dans la chambre de notrQ aïeule nous semblait un honneur dont nous étions trèsfières, Thérèse et moi.

Ma petite fille me promena autour de la chambre, m'arrêtant devant chaque portrait de famille, et me faisant la biographie de nos grands parents. On n'avait point apporté mon lit, et, par une fantaisie vraiment inexplicable, Thérèse voulut me faire coucher dans un immense lit à baldaquin. Pour justifier son caprice, elle m'appelait sa grand*mère et me donnait les marques du plus profond respect.

La petite folle fit placer à côté de moi un verre d'eau sucrée et des biscuits, disant que les personnes d'un certain âge sont sujettes à l'insomnie, et qu'il est bon en pareil cas de prendre un peu de nourriture.

Hélas! que cette aimable attention pensa me coûter cher I

Après avoir bordé et embrassé Thérèse, la bonne négresse me fit de profondes révérences, puis elle se retira dans une chambre voisine de la nôtre.

A peine les deux personnes furent-elles end(»rmies, que j'entendis trotter dame souris et ses enfants, qui me semblaient, à leurs allures, sur un terrain bien connu.

Le cœur me battait horriblement. Mon titre de

respectable aïeule ne me rassurait guère, comme tu penses.

La petite famille fureta, trotta aux quatre coins de la chambre pendant cinq minutes, qui me semblèrent des heures. Enfin la mère, plus expérimentée que ses petits, sauta sur mon lit. Ses pieds légers pesèrent sur moi comme ceux d'un géant de Tantiquité. Immobile, ne respirant pas du tout, je songeais à mon nez, qui pouvait être croqué en un instant.

Tous firent bombance.

Pourquoi ton nez, diras-tu :

Je n'en sais trop rien; mes joues et mon inenton eussent été de tout aussi bonne prise. Mais je ne songeais qu'à mon nez. C'est peut-être tout simplement parce qu'il se trouve au milieu du visage!

La souris sauta du lit sur la petite table^ tourna

l'eau sucrée en effleurant la cuiller de sa queue, goûta au biscuit et alla chercher ses enfants. Tous firent bombance.

Il y avait assurément de quoi les rassasier, et mon nez n'étant point de biscuit, je pouvais espérer qu'il serait oublié. N'importe, le voisinage de semblables hôtes me plongeait dans une terreur toujours croissante. Mais que sepassa-t-il en moi, chère Merveille, lorsque la plus jeune des souris, du moins je suppose que c'était la plus jeune à la légèreté de sa démarche, s* élança sur l'oreiller, le parcourut en tous sens, fit une cabriole sûr ma tête, s'en alla, revint et s'en alla encore pour ne plus revenir?

Il n'y a qu'une poupée capable de comprendre ce que j'éprouvais. J'avais comme des défaillances et tout au moins des vapeurs, dont le souvenir me trouble encore.

Jamais nuit ne me sembla si longue 1 Je n'avais qu'une pensée, un seul désir : entendre miauler un chat.

Assurément, je ne suis pas insensible aux charmes de la musique; mais je t'avoue qu'en ce moment un bon jurement de chat l'eût emporté sur l'accord le plus harmonieux.

Rôminagrobis, Minons et Minettes! de quelle douceur eût été pour moi votre visite I Je vous aur^^is (Joigne place sqûs \è moellçtix édredon qui

couvrait mes pieds. Que dis-je I nobles chasseurs, vous ne vous fussiez point endormis sous la plume.

J'ai vu fuir Tennemi au point du jour. Il était rentré dans ses quartiers depuis un certain temps, que le cœur me battait encore. Étrange phénomène, ma chère amie, que les battements de ce cœur : la plus douce vision lui eût causé le même trouble; Tangoisse et le bonheur vont se perdre làl

Je suis restée nerveuse tout le reste du jour, tremblante la seule pensée d'avoir encore les honneurs du lit de mon aïeule.

Nous sommes enfin de retour à la ville, et je me sens tout à fait bien.

En retrouvant notre belle chatte blanche, j'ai senti s'évanouir toutes mes alarmes.

Si tu le peux, chère amie, soutiens les chats. Ce sont de vaillants guerriers» dont l'existence est précieuse pour nous.

La bonne négresse ayant trouvé les débris du repas nocturne des scuris s'est écriée:

a Petit Mamzel, Popote à vous manqué d'être croquée! »

L'aventure court la ville, on vient me voir, on me fait des compliments de condoléance, on s'extasie sur ma beauté, on frémit au récit des dangers que j'ai courus. Léon m'a donné uu pistolet.

Grâce à lui, je sais charger «t tirer comme un spahis; toutefois, je suis loin d'être aussi brave que Tenfant du désert africain, et je me sens mieux dans mon rôle, quand je tiens en main une fleur ou un éventail.

Allons, je m'arrête : en voilà assez pour te rassurer. Je te auitte, en te disant mille fois que je t'aime et que mon nez est sain et sauf.

Charmante.

(HW)

t.ETïaE VIL

MERVEILLE A CHARMANTE

îféTrier.

Te nQ sais, ma Charmante, si tes alarmes pour ton cher petit nez ont çté plus vives que mon

. l ^ émotion en lisant ce drame nocturne.

' C*est affreux! la pensée seule en fait frémir. Tu

es bien bonne de t'excuser d'avoir tremblé pour ton nez, ma belle : les personnes y tiennent tout autant que nous. Ah! certes, je voudrais prendre la parole en faveur des chats I Us ont leurs dé- • fauts, j'en conviens; mais ce sont des hotçs, utiles. Ceux qui les haïssent leur reprochent d'aimer leurs aises, d'être ingrats, légers, perfides. La belle affaire! Ne dirait-on pas vraiment qu'eux seuls sont ainsi ! Je connais pour ma part bien des gens qui ont tous ces défauts sans avoir le mérite, l'immense mérite. Charmante , de prendre des souris!

Ce matin, en voyant Minette tremper ses moustaches dans la crème que lui présentait Lou-

LETTRES DE DEUX POUPÉES, feâ

louse, j*ai fait des réflexions avantageuses et incontestables en faveur de nos amis les chats.

Tout le monde, je le sais, ne peut pas être absolument à notre point de vue ; au moins est-il certain qu'une bonne ménagère doit avoir de braves chats dans sa maison pour défendre aux rats et aux souris l'entrée de son^gaxdfî=iaangfiE. -j '

Je te remercie des vœux de bonne année que tu j

m'envoies. Mon cœur n'est pas moins généreux et moins sincère que le tien, chère amie.

Ici, le jour de l'an a un caractère tout particulier : les enfants reçoivent peu et donnent beaucoup. C'est l'inverse de ce qui se passe dans le monde, et l'on s'étonne après cela de voir des égoïstes de quatre ou cinq ansl

La joie qu'ont éprouvée Loulouse et ses frères, en distribuant leurs largesses, prouve combien les parents et les amis se trompent, lorsqu'ils remplissent la maison de jouets inutiles pour faire le bonheur de tous ces enfants.

Il fallait voir ma Loulouse offrant aux domestiques de jolis petits châles, distribuant dès pièces blanches aux pauvres! Gustave et Georges donnaient des livres, des images et des billes. Je ne trouve pas dans mes souvenirs historiques de roi qui ait montré plus de magnanimité envers ses sujets.

Gustave avait obtenu de Loulouse la permission

de me faire une robe de jour de Fan. L'idée était vraiment ingénieuse, et, malgré toute ma répugnance à suivre l'exemple des femmes à la mode, j'ai consenti, pour ce jour-là seulement, à avoir un tailleur au lieu d'une couturière. Du reste, il s'agissait d'un simple ornement, les convenances n'ont été blessées en rien.

Les enfants ayant reçu un sac de papillotes de chocolat, Gustave eut l'idée de couvrir ma robe de ces bonbons, trop méprisés aujourd'hui. Au moyen de fines épingles, il attacha sur toute ma robe des papillotes de couleurs variées. J'en étais couverte de la tète aux pieds, et, pour être impartiale, je dois convenir que cela ne manquait pas d'élégance ni d'originalité.

Le soir, je parus au salon. Gustave imagina de me faire courir. Alors, c'était à qui m'attraperait et me mangerait. Tout le monde fut de la partie, et en moins d'une demi-heure j'étais dépouillée de mes ornements. Louise avait eu soin de me mettre une vieille robe ; et bien elle fit, car celle que j'avais n'est plus portable aujourd'hui.

Gomme le temps passe, ma chérie I encore quelques semaines et nous sentirons les haleines du printemps. Il est vrai que la saison est extraordinaire cette année. Il n*y a point encore de verdure, mais l'air est doux; les oiseaux saluent le

soleil de leurs chants et doivent certainement déjà songer à leurs nids.

Loulouse et ses frères sentent cette douce influence : les garçons gambadent, crient de toutes leurs forces à propos de rien du tout, sautent les fossés, entrent dans la basse-cour, eflarouchent tout le monde; cela veut dire, ma chère, qu'ils sont contents et qu'ils le seront encore davantage quand les prés seront verts et les haies fleuries.

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Louise a d'autres impressions. Dès qu'il fait beau, nous sortons; nous sommes en extase devant le jardinier qui pique les salades ; nous faisons autant de pas que lui :

a Père François, est-ce qu'il y aura bientôt des feuilles?

— Père François, quand verrons-nous donc de beaux épis tout jaunes, des bluets et des coquelicots? yy

Le père François répond à toutes les questions de Loulouse et dit à qui veut l'entendre que Mlle Louise aime à s'instruire; et pour récompenser ses goûts sérieux, il lui parle de moi, me regarde et me dit que j'ai Tair d'un vrai enfant.

L'autre jour, Louise a déclaré qu'il fallait, à l'exemple de la fermière, femme entendue, profiter du beau temps pour faire la lessive ; elle annonça à sa bonne qu'elle avait une excellente laveuse et que tout irait bien.

J'étais, je te l'avoue, à cent lieues de croire que Louise faisait allusion à mes talents. Quelle fut donc ma surprise, lorsqu'elle m'adressa ces mots:

«Allons, ma chère Merveille, une poupée, comme une jeune personne, doit s'exercer aux soins du ménage. Nous allons lessiver (ce mot est français); ton trousseau a besoin d'être entièrement lavé. »

Aussitôt Louise me déshabille, remplace mon jupon de basin par un vertueux jupon de mérinos noir, me met une camisole et renferme ma chevelure sous un madras rouge, qui, soit dit en passant, m' allait à ravir.

Louise est une aimable enfant, polie, obéissante : aussi, tous les domestiques mettent ses plaisirs au nombre de leurs devoirs.

La cuisinière, voyant nos préparatifs, demanda au père François une belle citrouille. La bonne Marianne fit une large ouverture à la partie su-

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