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CHARMANTS A MBRTBILLB*
La Roche, !•» avril.
On grave événement s'est accompli dans notre intérieur : Thérèse a une gouvernante.
M. et Mme Launoy ont enfln compris la nécessité de régler la journée d'une petite fille qui aura bientôt neuf ans. Tu n'as pas cru devoir me faire connaître la gouvernante de Loulouse; tu ne lui pardonnes pas sa froideur à ton égard. Je ne sais ce que sera pour moi Mme Eugénie; mais je peux dire en toute sincérité qu'elle est une aimable et dyirmante femme. YÇÏÏ^ ®^ ^^^* jeune encore, Mme Eugénie a pris le parti d'entrer dans une famille pour utiliser ses talents ; elle veut par ce moyen augmenter son petit revenu et pourvoir ainsi aux frais de l'éducation d'un fils unique, objet de toute sa tendresse.
Mme Eugénie est belle, grande, simple, d'une humeur égale ; elle n'a aucune exigence; elle ne parle jamais de ses peines ; une lettre de son iils Alphonse la comble de joie ; elle lit et relit cette
lettre, et nous en dit quelque chose. Nous connaissons déjà Alphonse ; on voit le bonheur qu*elle éprouve à nous en parler; et pourtant Mme Eugénie ne peut prononcer le nom de ce âls chéri sans que des larmes brillent dans ses yeux. Tiens. Merveille, je voudrais pouvoir parler, une seule fois seulement dans toute ma vie, rien que pour dire : Enfants, aimez vos mères de tout votre cœur, car elles vous aiment plus qu'elles-mêmes. »
Gomme te l'annonce la date de ma lettre, nous avons quitté Bordeaux; nous sommes à la Roche. L'hiver est fini pour nous; nous irons aux Pyrénées de bonne heure.
. Il est déjà question de préparatifs de voyage. On ne parle que de toilettes et de parties de plaisir. Thérèse, qui croit avancer le jour du départ en faisant des projets pour elle et pour moi, s'occupe sérieusement de ma toilette.
Mme Eugénie se prête d'autant plus volontiers à cette nouvelle fantaisie, que Thérèse y trouvera une bonne occasion d'aoprendre à travaillera^'. •.•••»##
Un mois s'est écoulé et je continue :
Bagnèm-de-LnchoD, i" mai.
^ La saison est si belle, que notre départ a été avancé de trois semaines. Thérèse ayant eu la fâcheuse idée de m'emballer quinze jours d'avance.
je n'ai pu achever ma lettre. Qu'auras-tu pensé de mon silence ?
Ce n*est pas amusant d'être au fond d'une caisse, les yeux fermés, les bras allongés. Mais si je n'ai rien vu, j'ai beaucoup entendu ; car Thérèse n'a pas consenti à laisser enlever de sa chambre la caisse où j'étais.
Que d'allées et venues, de pourparlers Iles couturières, les modistes, les emballeurs I Les femmes malades se préoccupent infiniment plus de leur toilette que de leur santé.
Je suis assez confuse de me trouver, moi aussi, une élégante de Bagnères. J'ai des négligés soignés, des robes de visite et du soir, des chapeaux pour les différentes heures dujour. C'est étonnant I la poupée la plus modeste peut devenir mondaine, coquette I Je suis loin d'être fâchée du rôle que je joue ici. J*ai mon petit verre. Quand nous arrivons à la source, on fait cercle autour de nous. Plusieurs personnes ont demandé si je supporte bien les eaux, si je prends des douches ; et bien d'autres questions indiscrètes.
Thérèse répond ce qui lui passe par la tête.
Tout ceci m'irait assez bien, si Thérèse n'avait pas imaginé un jeu perfide pour ma beauté. L'eau qu'elle me présente à boire étant chaude, la vapeur peut compromettre mon teint; aussi suis-je fort longtemps avant de me décider à boire.
Si Thérèse continue à jouer ainsi avec les roses de mes joues, on sera obligé de me peindre comme une femme.
Il n'y a pas d'inconvénient, dis-tu, pour une poupée I
Sans doute, il n'y a là rien de grave à redouter; toutefois, je maintiens que, pour nous, le mieux est de rester telles que nous sommes sorties de la rue Chapon.
Il n'est nullement question d'étude pendant notre séjour à Bagnères-de-Luchon. Je blâmerais cette trop grande liberté, si Mme Eugénie ne savait parfaitement en tirer parti.
Le bon naturel de Thérèse ne m'eût point rassurée ; tu le sais, quand une petite fille a sa poupée toute la journée à sa disposition, elle linit par s'en dégoûter; les caprices, les querelles surviennent infailliblement. Il n'en est pas ainsi, lorsque nous arrivons après une tâche accomplie; d'où je conclus que le travail est un bienfait, même pour nous, Merveille.
Luchon, il est temps de te le dire, est un séjour charmant, quoiqu'un peu sévère. Nous sommes au milieu des Pyrénées, tout près de la frontière d'Espagne , si bien que , l'autre jour, nous nous sommes trouvés sans nous en douter à Boyast, petit village espagnol. Grande fut notre surprise à la vue de pauvres Espagnols, au teint
basané, portant sur la tête une espèce de capuchon rouge. Je suis de l'avis de Thérèse : la géo« graphie est plus jolie en Tair que sur une carte. Notre gouvernante nous laisse la douce illusion Je croire que nous ne faisons rien, parce que nos livres sont restés à Bordeaux; mais il est facile de voir qu'elle profite de la plus petite occasion pour nous instruire. Déjà Thérèse a été obligée d'apprendre que les Pyrénées sont une grande chaîne de montagnes qui séparent la France de l'Espagne; que Bagnères est au milieu de la belle plaine de Luchon, entre les rives dé TOne et de la Wque.
^Faisons-nous une promenade, Mme Eugénie trouve moyen d'utiliser le temps : c'est un arbre, un caillou, un torrent.
C'est vraiment un bien beau spectacle, ma chère amie, que celui des montagnes; tes Petites Vosges doivent bien t'en dire quelque chose. Pour moi, malgré ma taille, je me sens toute petite devant les Pyrénées !
Les promenades sont nombreuses et très-belles. Si tu entends parler du cours de l'Intendant d'Étigny, de l'allée de la Pique, près d'un torrent dont le fracas me bouleverse, tu penseras que Charmante est là, en personne.,; ""
Thérèse a été obligée de me faire faire une amazone ; car ici on ne se promène qu'à cheval. U y
a de petits chevaux dont nous nous accommodons très-bien.
Ce genre d'exercice me convient tout à fait ; je dois aussi t' avouer que je suis fîëre d'avoir endossé l'amazone. J'aime à m'empétrer dans ma longue robe, à porter un chapeau d'homme, à voir mon voile bleu d'azur s'enlever dans les airs, à tenir dans ma main une petite cravache, et à m'en servir au besoin. Déjà nous sommes allés aux cascades de Hontauban et du Juzet, à la fontaine d'Amour, à l'allée des Soupirs (quels noms baroques!), à la fonderie d'Argent et à la vallée du Lis. On nous a aussi emmenés à l'Ëcho de Néré. Le cher Léon a voulu que cet écho célèbre répétât le nom de Charmante, et trois fois l'écho a dit : a Charmante 1 Charmante I Charmante! »
Cette voix mystérieuse a retenti jusqu'au fond de mon cœur : j'aurais voulu lui répondre!... impossible I
Tu vois, chère amie, que je mène une vie bien mondaine, quoique loin de la ville : je me con« nais : je changerai avec les circonstances. Je ne sais rien de plus ridicule que d'être sérieuse, quand il y a nécessité de rire et de jouer.... Au moment où je suis lancée sur mon petit cheval, je descendrais, si Mme Eugénie l'exigeait, pour apprendre une fable ou écrire une page.
La pluie est peu goûtée ici, comme tu le penses ; on se tient derrière la vitre, cherchant les montagnes qui ont disparu.
Nous étions dans cette triste situation avanthier. Une jeune fille de quatorze ans, qui ma prise en amitié, était venue partager notre tristesse et cherchait à amuser Thérèse en travaillant pour moi. Ma petite fille est comme ta Loulouse, elle aime beaucoup les histoires. Or, la circonstance lui parut tout à fait opportune pour en obtenir une de son aimable gouvernante.
« Y pensez-vous, Thérèse? une histoire! Songez donc que Mlle Marie a quatorze ans.
— Ohl reprit Thérèse, sûre de la victoire, voyez comme elle arrange ma poupée I Elle ne fait pas la grande, et une histoire Tamusera joliment.
— J'en conviens, répondit simplement Marie, et j'insiste pour mon propre compte.
— Eh bien I va pour une histoire. Si celle que je vais vous raconter est trop enfant, Mlle Marie sera assez généreuse pour ne pas s'en offenser ; et, si elle est trop grave, Thérèse aura la bonté, au moins pour quelques instants, de se croire d'un autre âge.
— Oui, oui, commencez, madame, Léon écoute aussi. »
Voici cette histoire :
DE DEUX P0UPË£3. 79
LE PIÂRO BT LÀ PALETTX.
« Dans un grand château où tout dormait encore, un vieux piano et une palette.... »
Thérèse se disposait à demander ce que c'est qu'une palette, lorsque Léon prévenant la question, dit : « Gomme maman en a une; on met des couleurs dessus avec un couteau qui ploie, et puis on en prend avec un pinceau.
— Précisément, mon petit ami.
«c La palette était accrochée et le piano était fermé, a Tout à Èoup, le piano se mit à craquer.
— Madame, était-ce un piano comme le nôtre?
— Non, ma petite, il était carré; avait trois pédales et un tambourin.
— Qu'avez-vous donc? » dit la palette.
— Ce que j*ai? vous devez l'avoir aussi I N*ètesvous pas indignée qu'on nous abandonne depuis si longtemps? Mes cordes cassent, je suis faux à faire peur. Je rougirais de m'entendrel Et la poussière I
— La poussière I je n'en manque pas. Mais que voulez-vous, mon pauvre JPlfîyeLl >! '
— Je m'ennuie horriblement de ne plus faii^ de musique I
— Et moi, de ne plus peindre l^r^'"
— n est fâcheux , dit le piano, que de vieux amis comme nous ne puissent pas se rendre Tombre d'un service.
— Nous pouvons au moins nous désennuyer.
— Comment cela, ma chère?
— En nous racontant notre histoire. Croyezmoi, il y a des consolations dans le souvenir du passé.
— Eh bien! soit, je ne demanae pas mieux,
— Je suis plus âgée que vous, sans que cela paraisse. Je me souviens encore du jour de votre arrivée. Quel événement I Tout le monde descendit dans la cour pour vous voir; et, lorsqu'on vous déballa dans le vestibule, un chœur de louanges retentit. A peine fûtes-vous sur vos pieds, qu'une main empressée vous ouvrit la bouche; vos dents blanches firent sensation. Mlle Valentine fit aussitôt courir ses doigts sur votre clavier, en tira des sons merveilleux, et vous dit mille tendresses auxquelles vous paraissiez fort sensible.
— Quelle mémoire vous avez, ma chère !
— Ce n'est pas étonnant : la peinture fixe dans notre esprit les événements qui passent sous nos yeux.
— Ohl oui j'étais heureux, lorsque, dès huit heures du matin, j'entendais ouvrir la porte du salon. C'était la gentille Yalentine. Elle m'époussetait avec un soin plein de grâce : touches noires
et blanches étaient Tobjet de ses soins. Une douce flanelle parcourait tout mon corps, pour en ôter la poussière et prévenir les rhumatismes. Défense aux domestiques de me toucher. Mais de quels transports n'étais-je pas saisi, lorsqu'une belle sonate de Mozart s'échappait de mon âmel La perfection du jeu n'était pas nécessaire pour me rendre heureux : une bonne et consciencieuse étude me suffisait.
— Ta, ta, ta, mon petit : vous oubliez l'enivrement dans lequel vous jeta ce jeune artiste qui passa les vacances ici! Que c'était beau I jamais je ne vous avais entendu chanter si bien : vous pleuriez et riiez tour à tour ; votre voix avait une puissance terrible : les vitres frémissaient, etpuis, par un caprice charmant, vous deveniez suave et tendre. On se taisait.... on soupirait.... et vous étiez triomphant, orgueilleux même.
— Assez, assez; tous ces souvenirs d'un bonheur passé me font mal. Vous l'avouerai-je, ma pauvre amie? j'ai un tel besoin d'expansion, que la main la plus novice me ferait du bien.
— C'est dommage que Thérèse n'ait pas été là pour tapoter ce pauvre abandonné I
— Je ne tapote pas, monsieur Léon! ma valse lui aurait fait joliment plaisir.
— Je crois même, ajouta Mme Eugénie, que la pisdette eût valsé ; mais poursuivons :
^ « Moi, » dit la palette, « j*éprouve un tout autre genre de souffrance : je suis desséchée, déformée; mon imagination cherche en vain de frais pay sages sans pouvoir les saisir. Je me souviens d'un portrait d* enfant; il y a vingt-trois ans de cela. La petite Hélène avait trois ans, elle était là, au milieu de ce salon, sur un tapis, jouant avec des fleurs et un mouton blanc; sa mère l'appelait, et aussitôt la délicieuse enfant souriait, offrant à sa mère tantôt une fleur, tantôt son mouton. L'or, l'azur et le carmin formaient une joyeuse ceinture autour de ma taille. Je donnais la vie à la toile. Quelle joie, lorsque les yeux bleus d'Hélène me regardèrent, lorsque je vis ses blonds cheveux tomber en boucles sur ses épaules! Beaucoup de journées furent consacrées à ce charmant portrait d'enfant.
La jeune femme se renfermait avec sa bonne Pierrette, qui devait l'aider à distraire son modèle. Il s'agissait d'une surprise : ce portrait était le premier bouquet de fête que la jeune femme allait offrir à son mari. Il y a de cela, mon cher, bientôt vingt-cinq ans.
« La petite fille avait hérité des dispositions de sa mère; elle a fait ses études avec moi; vous l'avez vue passer des heures ici ; et voilà quatre ans que suis pendue à un clou!
— C'est afTreux, ma chère Palette! je finis par
croire que les talents d*agrément sont tout à fait inutiles!
— Je vous arrête, mon bon ami : ne prononcez pas si vite, je vous prie, notre arrêt de mort. Il est vrai que beaucoup de femmes négligent les talents auxquels de longues heures ont été consacrées; mais que d'autres ont trouvé en nous des distractions utiles, des consolations vraies 1 »
« Le piano soupira.
— Savez-vous, mon cher, quels sont les coupables? Ce sont les parents, qui ne consultent ni les dispositions de leurs enfants, ni les circonstances. »
« Tout à coup le tambourin se fit entendre.
— Qu'est-ce? » demanda la palette.
— Une marque d'approbation un peu accentuée, tant je suis indigné.
— Si, au moins, on nous rendait la lumière!
Ce serait la vie pour moi. Je me retrouverais tout entière dans le soleil et les fleurs. inconstance du cœur humain, qui n'as-tu pas fait souffrir!
— Ce n'est pas chez nous, madame, que le piano et la palette sont malheureux : maman peint tous les jours presque, et moi j'étudie mon piano!
— Pour cela, ma chère petite sœur, ton piano a bien ûés fausses notes à te reprocher I Sans compter les brûlures causées par les gouttes de bougie, et....
— Mon piano sait ce qu'il doit me dire, reprit Thérèse, il ne t'a pas chargé de me faire tous ces mauvais compliments, Léon !
— Je suis de Tavis de Thérèse; si le piano n'est pas content, qu'il se plaigne comme son aïeul I »
Le sang-froid de Mme Eugénie eut un succès complet.
Tout en faisant honneur à un goûter, apparu comme par enchantement, le bavardage continua jusqu'au moment où l'aimable gouvernante reprit son récit.
Je continue aussi moi, quoique un peu fatiguée.
<c Un matin, à la grande surprise du piano et de la palette, la porte s'ouvrit, puis les fenêtres; l'air et le soleil entrèrent; un garçon de campagne, les cheveux roux et hérissés, se tint immobile au milieu du salon, regarda de côté et d'autre, et, se croyant seul, donna un libre cours à ses pensées : « En voilà de la poussière I »
« Il s approcha du piano : « Ça, c est de la mU" « sique. » Il ouvre le piano, l'essuie, le frotte tant qu'il peut. « Tiens, tiens, » dit-il en entendant l'affreux tapage qu'il faisait I Et, au lieu de s'effrayer, le voilà qui applique des coups de poing par- ci par-là I
« Le misérable prenait goi*'t à un jeu tout nouveau pour lui. <c C'est bien drôle tout de même, cette affaire- là I »
€ Il s'assit devant la musique, et toucha une à une les louches blanches et les touches noires. « Pleinement sali.-fait de son talent, Mathieu es-*
•f\ ^\ -Oi *- * ''
Le misérable prenait goût à un jeu tout nouveau pour lui. (P. 86.)
suya en conscience le piano. Il tressaillit, lorsque sa main nerveuse rencontra le tambourin, etpour le^coup il s'en donna à cœur yA^^^ — Je comprends maintenant^» dit-il, « que la
nlusique va consoler notre jeutie maîtresse de son chagrin. Ah ! pauvre chère dame, elle qui aimait tant sa mère! Il ny a pas à dire, les malheurs, ça pousse comme la mauvaise herbe.
« Insensiblement, le salon prit une certaine physionomie; Mathieu avait ciré, frotté, essuyé, lorsqu'il aperçut la palette : « Tiens, qu'est-ce que « c'est donc? Un collier de sauvage, peut-être une « grande curiosité de Chine ?»
« L'incertitude ne l'empêcha point d'essuyer respectueusement la palette, et il la remit au clou.
<c Mathieu disparut et rentra bientôt tenant un magnifique bouquet; il le déposa sur la table, laissa les fenêtres entr'ouvertes et partit.
— Eh bien! » dit la palette, « voilà un événement auquel nous ne nous attendions guère ! vous le voyez, mon cher, la douleur ramène vers nous.
— Vers moi seul, peut-être!
— Présomption! que de gens, au contraire, vous diront qu'ils ne peuvent supporter la musique quand ils sont malheureux!
— C'est qu'ils ne sont pas musiciens....
— Tandis que la peinture les distrait, les absorbe quelquefois plus qu'ils ne voudraient. Du reste, il est inutile de contester ; le temps résoudra cette grave question.
— Vous l'avez échappé belle, ma chère, s'écria le piano! Un collier de sauvage! Ah! ahl »
DE DLUX POUPÉES. 89
« n rit si fort» que le tambourin s'ébranla et fît un carillon à casser la tète
« Ne dirait-on pas vraiment que vous avez été. mieux traité que moi par ce rustre? Il faisait beau vous entendre, quand ses grosses mains vous touchaient! JTaime mieux mille fois avoir été prise pour une curiosité cbinoise, que d'avoir eu à supporter les familiarités de ce paysan.
— Allons! ma chère, si nous n'y prenons garde, nous finirons par nous fâcher; tous ces petits coups d'épingle sont dangereux , ils servent tout au plus à prouver, ce que personne n'ignore, que les musiciens et les peintres se croient supérieurs les uns aux autres. La peinture et la musique sont sœurs : aimons-nous. Soyons heureux d'être aimés, recherchés chacun pour nos avantages.
— Vous êtes un brave piano ; bonsoir» attendons notre destinée en paix. »
« Dès le lendemain , Mathieu revint renouveler l'eau des fleurs; il épousseta respectueusement le piano et la palette, et se retira avec l'allure d'un homme qui n'a plus le loisir de consacrer du temps aux beaux-arts.
c Bientôt, une jeune femme vêtue de deuil en* tra. « Ma chère Hélène , » lui dit son mari, « ne « te sens-tu pas déjà un peu consolée depuis que « tu es dans cette maison , où tu retrouves tes
« souvenirs d'enfance et comme Fombre de la « mère que tu pleures ?
•^Oui, tu avais raison, François; cette pièce surtout me fait éprouver une émotion douce, quoique triste. Que d'heures ma bonne mère et moi nous ayons passées icil II me semble encore nous voir près de cette fenêtre. J'avais trois ans, lorsqu'elle fit mon portrait. Pierrette m'a raconté souvent l'intérêt de ces séances, que l'impatience de mon âge rendait fort difficiles. Mais voici la palette de ma mère I... »
^Alors Hélène prit la palette, la considéra attentivement, et appliqua ses lèvres sur l'instrument de travail de sa mère.... une larme s'ajouta à ce baiser.
« Hélène, » dit François, « tu remettras en activité cette bonne vieille palette, dont la vue soulage ton cœur oppressé; moi, je serai là à côté de toi ; j'achèverai sous ion regard cette relation de voyage si brusquement interrompue; nous travaillerons ensemble, comme tu travaillais avec ta mère lorsque je te vis pour la première fois. »
« La jeune femme fit un signe de tête négatif, mais son doux regard répondait affirmativement.
« Et toi, vieux piano? » dit François en l'ouvrant.
« J'avoue, » dit Hélène, « que je le retrouve « avec plaisir. »
, « Elle s'avança, s'assit et préluda tristement. « Il a encore de Tâme, » dit-elle, « je le garderai, u Nous nous entendrons toujours ; mais il a be- « soin d'être accordée
« 11 le sera dès demain, ma chère amie. » Alors la jeune femme, aidée de son mari, considéra l'intérieur de l'instrument, et déclara qu'après certaines réparations il aurait encore du charme.
« Les cahiers de musique furent sortis de Tarmoire, le chevalet reparut et fut mis à la place d'autrefois. Hélène disposa la table sur laquelle son mari commencerait à écrire dès le lendemain; la jeune femme aussi reprendrait la palette, et son premier dessin serait un bouquet composé des fleurs de prédilection de sa mère.
« Les jeunes gens s'éloignèrent.
«c Nous avons raison tous les deux, » dit la palette, qui ne se sentait pas d'aise.
ce Et, » ajouta le piano, « nous serons l'un et « l'autre une véritable consolation pour ces jeu- « nés époux.
— Ah I ma chère, quelle délicieuse émotion j'ai éprouvée, lorsque Hélène a pris cet accord en la bémol majeur I J'étais fou, ivre de joie et de tendresse, en sentant ses doigts presser mes touches! Que j'étais harmonieux, pénétrant, malgré tout ce qui me manque I Oui, elle a raison, j'ai encore de l'âme 1 Ohl mes beaux jours vont rêve-
d2 LETTRES
nir;je dirai encore de belles pages d Haydn, j'aurai Fesprit de Mozart, je serai pathétique avec Beethoven. Ohl ma sœur, que nous avions tort de nous croire morts! les arts sont immortels I
— Oui, » répondit la palette en se balançant avec une sorte d'exaltation , « l'harmonie est fille du ciel, et mes couleurs nées dans la lumière retourneront dans la lumière. »
« Ici, mes enfants, se terminèrent les conversations du piuno et de la palette, par la raison qu'ils ne furent plus seuls, à leur grande satisfaction.
— Mais la nuit? demanda Léon de l'air d'un juge qui veut embarrasser le témoin.
— La nuit? Ils dormaient, fatigués qu'ils étaient de leurs journées laborieuses. Toutefois, j'ai su depuis que , grâce au goût que la jeune femme reprit pour la musique et la peinture, elle finit par se remettre de sa grande douleur, et que quatre ans plus tard le vieux piano , malgré les bonnes traditions dont il était rempli, obéissait aux petits doigts d'une petite fille blonde et joufflue, qui lui faisait chanter dix fois par jour : fai du bon tabac dans ma tabatière, et — MàU>orough s'en va- t^en guerre.
— Madame, demanda Thérèse après un instant de réflexion , c'est seulement dans les contes que le chagrin s'en va en travaillant, n'est-ce pas?
— Ma chère enfant, il n'y a rien de plus vrai.
— Alors, c'est quand on est grand ?
— Oui, mais pour avoir ce remède à sa disposition, il faut obéir, apprendre, s'appliquer. Vous aimez la lecture, mes enfants?
— Ohloui!
— Est-ce que c'était amusant d'apprendre l'alphabet?
— Quand il était en chocolat, répondit Léon, et qu'on le mangeait à la fin de la leçon.
— Parlons un peu raison : n'ètes-vous pas bien récompensés de la peine que vous avez prise pour apprendre à lire ? »
Un oui général éclata sur tous les tons.
<c Eh bien ! mes chers petits amis, il en sera de même de toutes vos leçons. »
Non-seulement la pluie avait cessé, mais l'apparition d'un bel arc-en-ciel réjouit toute la société :
a Voyez, dit Léon en courant à la fenêtre, c'est la palette qui nous sourit! »
Adieu, chère Merveille, après le plaisir de lire tes lettres, il n'en est pas de plus grand pour moi que det'écrire et de te dire mille et mille fois : je t aime de toute la tendresse de mon cœur.
Charmante.
P. S. Pourquoi ne me parles-tu jamais de votre gouvernante? J'aime tant la nôtre!
MERVEILLE A CHARMANTE
1" juin.
' Décidément, chère amie, les eaux des Pyrénées te sont favorables; tu as repris avec la santé un entrain qui te sied à ravir.
Oui, la véritable sagesse , qu'on soit une personne ou une poupée, consiste à se prêter de bonne grâce aux circonstances et à savoir en tirer le meilleur parti.
C'en est fait de notre vie calme et douce : six poupées sont arrivées ici avec leurs jeunes maîtresses. Il n'est question que de jeux et de promenades ; nous nous amusons franchement. Loulouse me disait ce matin : « Va, ma chérie, nous aurons bien le temps de travailler cet hiver, de rester renfermées et de manger de la pâte de guimauve I vivent le beau temps, nos amies et leurs poupées I »
Ainsi, tu vois que les études vont être mises de côté. A propos, je ne dis rien de notre jeune gou-
vernante, par la bonne raison qu'elle nous a.quit tées. Mon éducation n'en souffrira pas; jamais cette jeune personne n'a daigné m'adresser la parole.
M. et Mme Deville s'occuperont de nous jusqu'à nouvel ordre, et bonne maman s'est chargée des récréations; c'est dire qu'elles seront joyeuses.
Je crois utile de te faire connaître les petites filles et les poupées qui sont nos hôtes. Je commence par Caroline et Laure, les premières arri* vées.
Caroline a dix ans, et Laure en aura bientô : huit; ce qui t'annonce d'abord qu'une distance considérable sépare les poupées des deux sœurs.
Laure a un joli poupon qu'elle aime tendrement, quoiqu'il ne la satisfasse qu'à moitié. Elle essaye sans cesse de s'emparer de la poupée de sa sœur, par l'unique raison que celle-ci a des bas à jour.
Caroline consent parfois à des échanges, mais non pas sans faire à sa petite sœur des recommandations , dont elle-même serait incapable de tenir compte.
Juge de notre étonnement, lorsque Loulouse, ayant demandé à ses petites amies le nom de leurs poupées, elles répondirent qu'elles n'en avaient pas I Une poupée sans nom 1
« Vous ne les aimez donc pas?
— Mais si I
— Quand on aime sa poupée, on lui donne un nom : ma poupée ! c'est comme tout le monde.
Tandis que Merveille! c'est ma fille! ma poupée à moi ! Voyez comme elle sourit à ce nom de Merveille ! »
Laure, et surtout Caroline , étaient ébahies et même un peu confuses d'un pareil oubli.
« Allons , dit aussitôt la bonne petite Louise, nous allons leur donner de jolis noms ; ce sera un souvenir d'Alsace. Merveille nous aidera. »
Chaque petite fille dit vingt noms ; Loulouse à'avait pas la langue dans sa poche :
« D'abord, de quel pays sont ces demoiselles?
^ Elles sont Françaises, » dirent sans hésiter les deux sœurs.
Après avoir épuisé le catalogue des fées, on se fixa, d'après l'avis de Merveille , au nom de Gracieuse pour la poupée de Caroline. La petite fille essaya de l'appeler 3Ierveilkuse; mais Loulouse s'y opposa de la façon la plus formelle. Toute résistance était inutile ; Caroline le comprit et retira bien vite ses prétentions.
Quant au bébé, il a reçu le nom de Pouponne et en parait très-satisfait. Il est harnaché de plumes et de rubans. C'est à qui le portera, le ber^ cera.
Loulouse a eu l'autre soir un moment de véritable triomphe : Pouponne ne voulait pas dormir, elle avait mal aux dents; alors Loulouse lui chanta un air qui calma les douleurs du bébé. Voici cette fameuse chanson, elle est de notre vieille bonne Jacquine :
Dors, dors, mon petit, G^est maman qui l'ordonne.
Dors, dors, mon petit, C'est maman qui Ta dit.
Quand Pouponne eut fermé les yeux, Louise la déposa dans un berceau avec toutes les précautions voulues.
Gracieuse. Pouponne. Roselein.
Caroline et Laure sont deux bonnes petites filles douces, obéissantes, mais froides. EUes ne s'occupent de leurs poupées que par imitation. Je ne leur ai pas encore entendu dire un mot de ten-
dressé spontanée à Gracieuse et à Pouponne. C'est Loulouse qui les embrasse, les dorlotte du matin au soir. Ces enfants ont des poupées parce qu'elles sont petites, voilà tout.
Après les deux sœurs, nous avons reçu Mlle Hortense, qui a une poupée Viennoise. Celle-là se nomme Roselein (petite rose). C'est une blonde, fraîche, raide, sans physionomie; bonne poupée, portant avec une candeur charmante les modes les plus excentriques, comme un spencer bleu sur une robe verte, toujours tète nue et un tricot à la main.
Hortense parle de sa poupée avec un petit air de suffisance qui t'amuserait beaucoup ; elle dit à tout venant: « Ma poupée est Allemande. Je suis allée à Vienne avec papa, et il m'a acheté Roselein. »
Hortense a des prétentions incroyables pour cette Roselein: aux dînettes, il lui faut, bon gré mal gré, des mets à part; on a beau lui dire que les Allemands mangent de tout, elle persiste à la traiter autrement que les autres. Du reste, cette petite Hortense me plaît par le soin extrême qu'elle prend de sa poupée ; c'est aussi une enfant laborieuse. Quoique à peine âgée de onze ans, elle parle assez couramment l'allemand, et lorsqu'on admire sa facilité pour les langues étrangères, elle répond en riant : « Que deviendrait ma pau-
DE DEUX POUPËES. 99
vre Roselein, si elle ne pouvait causer avec moi?» C*estaussiàsapoupée, s'il faut l'en croire, qu'elle doit de tricoter extrêmement bien. Cette petite, blonde comme sa poupée, mais plus vive, plus bavarde, m'amuse beaucoup^Xx^ /^/^ Le numéro quatre est uné^elle Anglaise, miss Darling; un teint diaphane, des yeux bleus et tendres, une chevelure noire, de la majesté dans la taille : tel est son fidèle portrait.
Miss Darling est en France depuis deux ans; aussi a-t-elle beaucoup modifié sa tournure britannique. Juliette, sa petite mère, assure qu'elle a peu d'accent; je ne l'ai pas encore entendue parler français.
Miss Darling.
Nina.
Panna Minutka.
Il en est tout autrement de Juliette, dont l'excessive maigreur s'explique par un bavardage et une agitation perpétuels.
100 lETTRES
Cette bonne petite se conte des histoires à ellemême, quand elle n'a pas d'auditoire ; elle sait l'anglais mieux que sa poupée, et nous traduit les jolis contes de miss Edgeworth. Malgré la gravité de miss Darling, Juliette s'entend très-bien avec elle; ce sont deux amies sincères.
Vient ensuite une iîère et gracieuse Espagnole, Nifia (petite fille, prononcez Ninia): en dépit de son élégante mantille, cette poupée a obtenu peu de sympathie parmi nous. Il est vrai que sa petiu mère Milagros l'eflace complètement. Figure-toi une brunette de six ans, au teint clair, animé, les cheveux à la Titus; point de crinoline ni de garnitures; toute son élégance est dans sa gentille personne. Il faut la voir courir sur la pointe des pieds dans nos prairies I On dirait que les pâquerettes s'inclinent pour saluer sa bonne venue. Milagros ne sait pas encore s'occuper de sa poupée; mais elle 1 associe à tous ses jeux. Elle l'aime et ne veut jamais s'en séparer.
Cette tendresse n'est pas sans inconvénient: Milagros a eu la triste idée de lui faire prendre un bain dans la rivière.
Nina, en vraie petite fille, avait l'air enchantée d'une situation qui la mettait au-dessus de nous autres; mais au sortir de la rivière, la belle Espagnole était moins fière: elle est restée quatre heures au soleil, dans un costume qui serait peu
convenable même au temps de la canicule. On a beau faire, Nina conserve toujours un reste d'humidité.
Malgré son inquiétude pour sa poupée, Milagros est toujours de bonne humeur. Chacun l'appelle et lui demande un baiser, ou bien encore une chan-* son.
Cette musicienne de six ans ne se fait pas prier comme les jeunes personnes; .voici une de ses chansonnettes:
DE CUNA.
A la puerta del cielO| Venden zapatos, Para los angelitos Que estaban descals».
A la nana le cantaba La yirgen sus amores:
Dulce hijo de mi yida, Perdona à los pecadores.
A los ninos que duermen Dios los bendice,
Y à las madrés que velan Dios las assiste.
Todo lo cbiquitito Me hace à mi gracia Hasta los pucheritos De média cuarta.
En los branzos le tengo
Y considero
Que sera de ti^ uifio.
Si 70 me muero.