‹ Lettres de directionChapitre 105 sur 163 · Billet spirituel · texte numérisé non relu

Billet spirituel

16 avril 1700.

Ne soyez en peine de rien, madame. Je n'ai voulu que vous parler franchement sur la réserve que vous vous reprochiez d'avoir eue dans notre conversation; pour moi, je ne manquerai point de vous parler et de vous écrire selon les occasions, avec tout le zèle dont je suis capable. Ménagez vos forces dans l'exercice de l'oraison. C'est parce que cette occupation intérieure épuise et mine insensiblement qu'il faut s'y donner des bornes et éviter une certaine avidité spirituelle. La vie intérieure amortit l'extérieure, et cause souvent une espèce de langueur. Votre faible santé a besoin d'être épargnée et votre vivacité est cà craindre, même dans le bien. Dieu sait combien il m'unit à vous dans son amour. (VIII, 619.)

52. — Combattre les scrupules eu allant à Dieu avec confiance et simplicité.

2 septembre 1700.

Je suis ravi, madame, non seulement de ce que Dieu fait dans votre cœur, mais encore du commencement de simplicité qu'il vous donne, pour me le confier. Je voudrais que vous fussiez aussi simple pour vos confessions, que vous l'êtes dans votre oraison. Mais Dieu fait son œuvre peu à peu; cette len-

teur avec laquelle il opère, sert à nous humilier, à exercer notre patience à l'égard de nous-mêmes, à nous rendre plus dépendants de lui. Il faut donc attendre que votre simplicité croisse et qu'elle s'étende insensiblement jusque sur la manière dont vous vous confessez, et où je vois que vous écoutez trop vos réflexions scrupuleuses. Il n'y a aucun inconvénient que vous alliez à la communion sans vous confesser, les jours de communion où vous n'avez aucune faute marquée à vous reprocher depuis la dernière confession. C'est ce qui peut vous arriver dans les courts intervalles d'une confession à l'autre. Dieu veut qu'on soit libre avec lui, quand on ne cherche que lui seul. L'amour est familier, il ne réserve rien, il ne ménage rien, il se montre dans tous ses premiers mouvements au bien-aimé. Quand on a encore des ménagements à son égard, il y a dans le cœur quelque autre amour qui partage, qui retient, qui fait hésiter. On ne retourne tant sur soi avec inquiétude, qu'à cause qu'on veut garder quelque autre affection et qu'on borne l'union avec le bien-aimé.

Vous qui connaissez tant les délicatesses de l'amitié, ne sentiriez-vous pas les réserves d'une personne pour qui vous n'en auriez aucune, et qui mesurerait toujours sa confiance, pour ne la laisser jamais aller au delà de certaines bornes ? Vous ne manqueriez pas de lui dire : Je ne suis point avec vous comme vous êtes avec moi, je ne mesure rien, je sens que vous mesurez tout. Vous ne m'aimez point comme je vous aime et comme vous devriez m'aimer. Si vous, créature indigne d'être aimée, voudriez une

amitié simple et sans réserve, combien l'Époux sacré est-il en droit d'être plus jaloux! Soyez donc fidèle à croître en simplicité. Je ne vous demande point des choses qui vous troublent, ou qui vous gênent ; je suis content, pourvu que vous ne résistiez point à l'attrait de simplicité, et que vous laissiez tomber tous les retours inquiets qui y sont contraires dès que vous les apercevrez.

Suivez librement la pente de votre cœur pour vos lectures ; et à l'égard de l'oraison, que l'épouse ne soit point éveillée jusqu'à ce qu'elle s'éveille d'ellemême. N'y ménagez que votre santé qui peut souffrir dans cet exercice, quoique le goût intérieur vous empêche de le remarquer. Amusez un peu votre imagination et vos sens quand vous éprouverez que vous aurez besoin de quelque petite occupation extérieure qui les soulage. Ces amusements innocents ne troubleront point alors la présence amoureuse de Dieu.

Vous pouvez compter, madame, sur les deux choses dont nous avons parlé. Je ne vous manquerai jamais s'il plaît à Dieu, en rien. Je suis sec et irrégulier ; mais Dieu est bon dans ceux qui ont besoin de bonté pour faire son œuvre, et dont il se sert. Confiezvous donc à Dieu et ne regardez que lui seul. C'est le bon ami, dont le cœur sera toujours infiniment meilleur que le vôtre. Défiez-vous de vous-même et non de lui. Il est jaloux : mais sa jalousie est un grand amour, et nous devons être jaloux pour lui contre nous, comme il l'est lui-même. Fiez-vous à l'amour : il ôte tout, mais il donne tout. Il ne laisse

rien dans le cœur que lui, et il ne peut y rien souffrir; mais il suffit seul pour rassasier, et il est lui seul toutes choses. Pendant qu'on le goûte, on est enivré d'un torrent de volupté qui n'est pourtant qu'une goutte des biens célestes. L'amour goûté et senti ravit, transporte, absorbe, rend tous les dépouillements indifférents; mais l'amour insensible, qui se cache pour dénuer l'âme au dedans, la martyrise plus que mille dépouillements extérieurs. Laissez-vous maintenant enivrer dans les celliers de l'Époux. (VIII,

Page 1