Ecouter Dieu
8 août 1709.
Je meurs d'envie de vous aller voir, ma chère fille; mais je crains de le faire, parce que je vois que mes
visites réveillent vos peines, et troublent votre paix. Mandez-moi simplement ce qui vous convient. J'irai demain vous voir, si je n'ai point de vos nouvelles. Cependant je vousconjure de ne vous point écouter. L'amour-propre parle à une oreille, et l'amour de Dieu à l'autre. L'amour-propre est impétueux, inquiet, hardi et entraînant. L'amour de Dieu est simple, paisible, de peu de paroles; il parle d'une voix douce et délicate. Dès qu'on prête l'oreille à l'amour-propre qui crie, on ne peut plus discerner la voix tranquille et modeste du saint amour. Chacun ne parle que de son objet. L'amcur-propre ne parle que du moi, qui, selon lui, n'est jamais assez bien traité; il n'est question que d'amitié, d'égards, d'estime; il est au désespoir de tout ce qui ne le flatte pas. Au contraire, l'amour de Dieu veut que le moi soit oublié, qu'on le compte pour rien; que Dieu seul soit tout ; que le moi, qui est le dieu des personnes profanes, soit foulé aux pieds ; que l'idole soit brisée, et que Dieu devienne le moi des âmes épouses, en sorte que Dieu soit ce qui les occupe, comme les autres sont occupées du moi.
Faites taire l'amour-propre parleur, vain et plaintif, pour écouter dans le silence du cœur cet autre amour, qui ne parle qu'autant qu'on le consulte. Ne laissez pas de dire par simplicité vos peines aux personnes qui peuvent vous soulager. A demain, si vous l'agréez. (VIII, 701.)
2l8 FÈNELON, LETTRES DE DIRECTION