Rien de plus redoutable que les grâces méprisées
19 décembre 1709.
Je remercie Dieu, monsieur, des grâces dont il vous comble ; mais je crains que votre travail ne soit disproportionné à tant de secours. Rien n'est si redoutable que les grâces méprisées, et le plus rigoureux jugement sera fondé sur les miséricordes reçues sans fruit. C'est le péché d'ingratitude et" de résistance au Saint-Esprit. Dieu vous a conservé cette année, apparemment pour vous attirer à son amour par tant d'aspirations secrètes. Mais je vois venir la campagne prochaine, et je n'y saurais penser sans craindre pour vous. Au nom de Dieu, ne passez point dans la mollesse, dans la curiosité et dans l'amusement, un hiver qui vous est peut-être donné comme le temps de crise pour votre salut éternel.
Vous êtes environné d'un père et d'une mère qui servent Dieu de tout leur cœur. Vous avez épousé une personne qui n'est peut-être pas encore dans la piété, mais qui a beaucoup de raison, de bonté de cœur, de vertu, et qui honore sincèrement la piété soUde.
N'êtes-vous pas trop heureux au dehors ? D'ailleurs Dieu ne cesse point au dedans de vous attirer. Il ne se rebute point de vos négligences; il daigne avoir avec vous la patience que vous devriez avoir avec lui. Je crains que cette patience de Dieu ne vous gâte. Ne vous contentez pas d'éviter les vices grossiers; priez, unissez-vous de cœur à Dieu; accoutumezvous à être seul avec lui dans un commerce d'amour et de confiance; faites toutes vos actions en sa présence, et retranchez toutes celles qui ne mériteraient pas de lui être offertes. Voilà ce qui doit décider tous vos cas de conscience.
Lisez un bon livre, et nourrissez-vous-en par une méditation simple et affectueuse^ pour vous appliquer les vérités que vous y avez lues. Fréquentez les sacrements. Ne réglez pas vos communions par votre vie, mais réglez toute votre vie par vos communions fréquentes. Du reste, soyez gai, commode, compatissant aux défauts d'autrui, et appliqué à corriger les vôtres, sans vous flatter et sans vous impatienter dans ce travail qui recommence tous les jours. Faites honneur à la pieté, en montrant qu'on peut la rendre aimable dans tous les emplois. Appliquez-vous à vos affaires plutôt qu'aux horloges. La première machine pour vous est la composition de votre domestique, et le bon état de vos comptes. Songez à vos créanciers, qu'il ne faut ni laisser au hasard de perdre si vous veniez à manquer, ni faire attendre sans nécessité; car cette attente les ruine presque autant que le refus de les payer.
Ne vous laissez point amuser par la figure du
monde qui passe. Vous passerez avec lui ; encore un peu, et tout ceci disparaitra à jamais. O que je souhaiterais que le cœur de M""'^ la vidame fût vivement touché de Dieu ! Elle vous aiderait ; vous vous soutiendriez l'un l'autre. Je l'ai goûtée dès mon premier voyage deChaulnes; dans le second, j'ai pris un vrai zèle pour elle. Vous devriez lui demander au moins un essai d'être seule avec Dieu cœur à cœur un demiquart d'heure tous les matins et autant tous les soirs. Ce n'est pas trop pour la vie éternelle. Il ne s'agit que d'être avec Dieu comme avec une personne qu'on aime, sans gêne. Elle est bonne, vraie, sans vanité, sans amour du monde : pourquoi ne serait-elle pas à Dieu ? Soyez-y tous deux, mon très cher monsieur. Je vous suis tout dévoué, sans mesure, à jamais. (MI, 300.)
68. — Sur lii mort de Vahhé deLangeron : exhortation à la pieté.
15 novembre 17 10.
J'ai perdu la plus grande douceur de ma vie, et le principal secours que Dieu m'avait donné pour le service de l'Eglise : jugez, mon cher monsieur, de ma douleur, mais il faut aimer la volonté de Dieu. Rien n'était plus vrai et plus aimable que la vertu du défunt. Rien ne montre plus de grâce que sa mort.
Si le passage des troupes ne me retenait pas ici, j'irais à Chaulnes vous laisser voir mes faiblesses dans cette perte : mais il faut que je sois ici pour quelques
mesures à prendre, et vous devez, de votre côté, partir pour Paris, puisque les armées se séparent. J'espère que nous vous verrons revenir au printemps, ou plutôt je le crains. J'aimerais bien mieux que la paix vous dispensât de passer la Somme, et que je la passasse pour aller jouir, pendant quelques jours, de la plus douce société que je connaisse. Mais, mon Dieu, que les bons amis coûtent cher ! La vie n'a d'adoucissement que dans l'amitié, et l'amitié se tourne en peine inconsolable. Cherchons l'ami qui ne meurt point, et en qui nous retrouverons tous les autres.
Je donnerais tout ce que j'ai au monde pour voir M"'^ la vidame tout à Dieu. Elle n'aura jamais de vrai repos que là, et toutes les dissipations qu'elle peut goûter hors de ce droit chemin ne feront qu'empoisonner son cœur. Ce que je lui demande, est qu'elle soit fidèle à prier du cœur. Qu'elle rentre souvent au-dedans d'elle-même où elle trouvera Dieu, et qu'elle lui parle sans réserve, par simple confiance et famiUarité. Quiconque le cherche de bonne foi le trouve. Je ne connais personne à qui je m'intéresse plus fortement qu'à elle. En vérité, elle me doit toutes les bontés qu'elle me témoigne ; car mon zèle et mon attachement pour elle sont au comble. Je ne parle point de respect.
Pour vous, mon très cher monsieur, je vous conjure de travailler avec courage et patience à prendre sur votre naturel et sur vos habitudes tout ce qu'il faut pour pratiquer une vraie piété. Retranchez toute dépense inutile, épargnez soigneusement un écu pour
payer vos dettes, et pour soulager de pauvres créanciers qui souffrent. Ménagez votre argent comme votre temps. Point d'amusements de curiosité. Coupez court sur chaque affaire. Décidez; passez à une autre; point de vide entre deux. Soyez sociable; faites honneur à la vertu dans le monde. J'embrasse tendrement mon petit comte. Dieu sait combien je vous suis dévoué.
Pourquoi ne me dites-vous rien de votre santé, dont je suis en peine ? (VII, 332.)